Tanizaki Junichiro, Eloge de l’ombre

Tanizaki Junichiro, Eloge de l’ombre, Ed Verdier, 1978, 91p.

 

tanizaki
L’on connaît les romans de Tanizaki, mais moins ce petit texte, pourtant devenu culte, réflexion sur la conception japonaise du beau. Ecrit en 1933, il fut traduit en 1978, par René Sieffert, éminent japonologue qui traduisit également et entre autres l’œuvre magistrale du Dit du Gengi, équivalent japonais  des Mille et une nuits, écrit au septième siècle par Dame Murasaki Shikibu.

Au début, l’on est un peu surpris de la futilité du propos. En effet, ce texte commence par les difficultés  à trouver un éclairage judicieux, s’appesantit sur le choix de la place d’un téléphone ou sur la forme d’un ventilateur, s’acharne à nous faire partager les difficultés qu’il y a à trouver un chauffage adéquat et n’écrit pas moins de quatre pages sur les lieux d’aisance. On reste un peu perplexe.

eloge de l'ombrePuis petit à petit, le lecteur se rend compte qu’il ne s’agit pas des préoccupations futiles d’un oisif fortuné, Tanizaki n’étant ni l’un, ni l’autre. Il admet que « c’est un luxe que de s’appesantir au nom du bon goût sur des détails aussi triviaux de la vie quotidienne. Il se trouvera bien quelqu’un pour me faire remarquer que l’essentiel est que l’on soit en mesure de se défendre des écart de température et contre la faim et que le reste importe peu». Mais au fil des pages, l’on ne peut que constater qu’il s’agit non point de soucis superflus, mais d’une considération sur les progrès, réels ou non, apportés au confort;  d’une comparaison entre la pensée occidentale et japonaise, au travers de sujets touchant aux matériaux tels que le papier, le jade, ou la laque, traitant de l’architecture, du théâtre ou encore de la nourriture et de la vaisselle. Une réflexion qui révèle une manière de concevoir le réel et sa beauté aussi bien qu’ une façon d’être au monde et de le contempler.

Progrès occidentaux et pensée japonaise

« J’ai publié naguère, dans Bungei-shunju, un article dans lequel je comparais le stylo et le pinceau ; et bien, supposons que l’inventeur du stylo eût été un Japonais ou un Chinois d’autrefois, il est bien évident qu’il l’aurais muni, non point d’une plume métallique, mais d’un pinceau. Et ce ne serait, non pas une encre bleue, mais quelque liquide analogue à l’encre de Chine qu’il se serait ingénié à faire descendre du réservoir jusqu’aux poils de ce pinceau. Par voie de conséquence, les papiers de type occidental ne convenant pas à l’usage du pinceau, il eût fallu, pour répondre à une demande accrue, produire en quantité industrielle un papier analogue au papier japonais, une sorte de hanshi amélioré. Et si le papier, l’encre de Chine et le pinceau s’étaient développés dans cette voie, la plume métallique et l’encre occidentale n’auraient jamais connu leur vogue actuelle, les partisans des caractères latins n’auraient trouvé aucune audience, et les idéogrammes et les kana auraient été l’objet d’une prédilection unanime et puissante. Ce n’est pas tout, notre pensée et notre littérature elle-même n’aurait pas imité aussi servilement l’occident et, qui sait ? peut-être nous serions nous acheminés vers un monde nouveau tout à fait original.»

Le blanc

« Le papier est, nous dit-on, une invention des chinois; toujours est-il que nous n’éprouvons à l’égard du papier d’Occident, d’autre impression que d’avoir affaire à une matière strictement utilitaire, cependant qu’il nous suffit de voir la texture d’un papier de Chine, ou du Japon, pour sentir une sorte de tiédeur qui nous met le coeur à l’aise. A blancheur égale, celle d’un papier d’Occident diffère par nature de celle d’un hôsho  ou d’un papier blanc de Chine. Les rayons lumineux semblent rebondir à la surface  du papier d’Occident alors que celle du hôsho ou du papier de Chine, pareille à la surface duveteuse de la première neige les absorbe mollement. De plus, agréables au toucher, nos papiers se plient et se froissent  sans bruit. Le contact en est doux et légèrement humide, comme d’une feuille d’arbre. »

La beauté de l’ombre

« Voilà de bonnes raisons pour expliquer pourquoi l’on sert, aujourd’hui encore, le bouillon dans un bol de laque, car un récipient de céramique est loin de donner des satisfactions du même ordre. Et d’abord parce que, dès que l’on enlève le couvercle, un liquide contenu dans une céramique révèle sur-le-champs son corps et sa couleur. Le bol de laque au contraire lorsque vous le découvrez vous donne jusqu’à ce que vous le portiez à la bouche, le plaisir de contempler, dans ses profondeurs obscures, un liquide dont la couleur se distingue à peine de celle du contenant et qui stagne silencieux dans le fond.  Impossible de discerner la nature de ce qui se trouve dans les ténèbres du bol, mais votre main perçoit une lente oscillation fluide, une légère exsudation qui recouvre les bords du bol, vous apprend qu’une vapeur s’en dégage et le parfum que véhicule cette vapeur vous offre un subtil avant-goût de la saveur du liquide avant-même que vous en emplissiez votre bouche. Quelle jouissance en cet instant, combien différente de ce que l’on éprouve devant une soupe présente dans une assiette plate et blanchâtre de style occidental ! Il est à peine exagéré d’affirmer qu’elle est de nature mystique, avec même un petit goût zenique. »

« Lorsque j’écoute le bruit pareil à celui d’un insecte lointain, ce sifflement léger qui vrille l’oreille, qu’émet le bol de bouillon posé devant moi, et que je savoure à l’avance et en secret le parfum du breuvage, chaque fois je me sens entraîné dans le domaine de l’extase. »

« Un laque décoré à la poudre d’or n’est pas fait pour être embrassé d’un seul coup d’œil dans un endroit illuminé mais pour être deviné dans une lieu obscur, dans une lueur diffuse  qui par instant, en révèle l’un ou l’autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l’ombre, il suscite des résonnances inexprimables. De plus, la brillance de sa surface étincellante reflète, quand il est placé dans un lieu obscur, l’agitation de la flamme du luminaire, décelant ainsi le moindre courant d’air qui traverse de temps à autre la pièce la plus calme et discrètement incite l’homme à la rêverie. N’étaient les objets de laque dans l’espace ombreux, ce monde de rêve à l’incertaine clarté que sécrètent chandelles ou lampes à huile, ce battement de pouls de la nuit que sont les clignotements de la flamme, perdraient à coup sûr une bonne part de leur fascination. Ainsi que de minces filets d’eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumière sont captés, l’un ici, l’autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d’or. »

« Nous autres orientaux, créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-même insignifiants.(…) Je crois que le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombre, un jeu de clair-obscur, produit par la juxtaposition de substances diverses. De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyau précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre. »

 

 

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