Inoue Yasushi, Le maître de thé

Inoue Yasushi, Le maître de thé, 1991, Edition Stock, coll. biblio livre de poche, Traduction de Tadahiro Oku et Anna Guerineau, 158 p.

Inoue Yasuchi,Le maitre de théLe Maître de Thé est l’avant-dernier roman d’Inoué Yasushi, publié en 1981 au Japon, et traduit en français en 1991, année de sa mort à l’âge de 83 ans. En 1989, le réalisateur Kumai Kei en avait signé une adaptation au cinéma,  sous le titre français La Mort d’un Maître de Thé (Sen no Rikyû). Inoué avait, par le passé, déjà consacré au célèbre maître de thé une nouvelle intitulée La mort de Rikyû. Le personnage et son suicide l’intéressèrent donc à plusieurs reprises.

Un narrateur anonyme se trouve en possession d’un manuscrit original, anonyme lui aussi et sans titre. Il annonce l’avoir retranscrit en langue moderne, présumant qu’il s’agissait du « Journal d’un expert en cérémonie du thé qui vécut au début du XVIIe siècle », et plus exactement celui d’un homme de thé. Nous ne savons rien de la façon dont le manuscrit est parvenu entre ses mains. Peut-être a-t-il été rédigé par le moine nommé Honkakubô, avance-t-il. D’emblée, le narrateur explique qu’il a d’ailleurs pris le parti d’intituler le manuscrit, par lui remanié, Les Cahiers posthumes du moine Honkakubô, et qu’il s‘agit de l’ouvrage que nous nous apprêtons à lire.

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Inoué Yasushi

Soit une entrée en matière subtile annonçant un récit intime de l’Histoire avec un grand H, (tous les personnages du roman ont réellement existé), un témoignage  issu d’un des cercles les plus énigmatiques qui soit : le cercle des maîtres du thé. Inoué Yasushi  a souvent eu recours au même procédé pour amorcer son propos que ce soit dans ses romans historiques ou récits autobiographiques. Aussi, après l’avertissement lancé au lecteur, le narrateur du Maître de Thé laisse-t-il rapidement place au récit autobiographique dudit Honkakubô, un moine qui, à 31 ans, entra au service  d’un grand maître de thé, pour ne pas dire le plus grand de son époque, Maître Rikyû.

Six ans après la mort de son maître et pendant vingt cinq ans, le moine Honkakubō évoque sa mémoire à travers les souvenirs qu’il a gardés des huit années passées à son service. Se mêlent à ses souvenirs les discussions qu’il a lors de rencontres avec de grands maîtres du thé qui ont connu son maître. Comme par exemple Monsieur Toyobo en 1597 (chapitre1) ou Monsieur Kotsesusaï en 1603, appelé le samouraï sans faille qui a demandé à le voir (chapitre 2) pour lui soumettre la copie d’un mémoire secret  (de soixante feuilles) du fougueux et sévère maître Soji (on dit qu’il a eu le nez et les oreilles coupées), sans oublier Monsieur Oribe (chapitre 3) qui le fait venir à son temple (grand maître de thé), ni Monsieur Uraku Oda en 1617 (chapitre 4) à la force de samouraï et qui fait restaurer un temple en ruine et enfin, l’un des petits-fils du Maître Rikyu, Monsieur Sotan (chapitre 5) en 1619 qui veut connaître les détails des grandes cérémonies de thé de son grand-père. Par ailleurs, il rapporte les conversations imaginaires qu’il a avec Rikyū par-delà la mort au travers d’un rêve récurrent. Enfin est résumé et retranscrit par sa main un manuscrit qui lui a été confié concernant son maître . Autant dire que le récit superpose les voix et mêle les temporalités, ce  qui demande au lecteur une lecture attentive. Le rêve qui conclut le livre apporte finalement une réponse aux questions qu’il s’est posé pendant trente ans : Qu’est-ce que la Voie du du thé? Pourquoi Rikiû s’est-il donné la mort alors qu’il n’y était plus contraint ?

Sen no Rikyu, Ogawa Kyuho

Sen no Rikiu, Ogawa Kyuho

Sen no Rikyû (1522–1591), qui a réellement existé donc, avait métamorphosé le rituel essentiel, et en tout point codifié, que constitue au Japon la cérémonie de thé. Il l’avait dépouillée de tout le faste clinquant qu’on lui consacrait à la cour. Il avait créé l’école wabi-cha, celle du thé simple et sain. Il lui conféra une manière calquée sur les préceptes des moines Zen, s’attachant à célébrer le caractère sacré des plus infimes gestes de la préparation du thé :  « Son style était incomparable : libre, ample, sans la moindre trace d’avarice. Rien qu’à le regarder faire, on se sentait tranquille : un style fluide, sans aucune précipitation. On voudrait parler de génie, mais il est sûrement le résultat de beaucoup d’efforts… Le style de Monsieur Rikyû ressemblait à un combat sans arme et sans stratégie ; en un mot : le combat d’un homme à nu ».

Bol Raku Chôjirô, sen no Rikiû

bol de Chojiro, Sen no Rokiu

De même le plus grand soin est apporté aux ustensiles qu’il fabriquait lui-même  : « Il caculait la taille de la spatule en fonction de celle du bol; quant au bol, il le mesurait en mailles de tatami« . Il faisait faire ses bols par le raku Chojiro. Le décor de la salle de thé réduit à sa plus humble expression. En outre, l’attention la plus aiguë était requise à chaque seconde du cérémonial. Rikyû avait débarrassé la cérémonie du thé (cha-no-yu) de tout le luxe et du superflu de la cour afin d’éveiller les hôtes à la beauté pure de l’instant, celui du partage et de la méditation conjointe, bercée par le chant de l’eau et la chaleur du brasero, sans que rien d’autre ne menace de les en distraire.   « La cérémonie secrète s’était déroulée de façon à la fois discrète et amicale, brillante et tranquille : une communion des coeurs de l’hôte et de ses invités »

Nous sommes en 1590, en pleine révolution féodale. Les Taiko, conseillers de l’empereur, travaillent à l’unification du Japon. Les hommes du thé, leurs maîtres à penser, personnages importants – tour à tour protégés et rejetés par le pouvoir et les Taiko – préparent les cérémonies pour les aider à trouver l’apaisement entre leurs combats ainsi que dans la vie civile où la cérémonie du thé est devenue un rituel.

En qualité d’assistant du maître dans la cérémonie de thé, le moine Honkakubô avait acquis une connaissance de la Voie du Thé « Je ne peux pas affirmer avoir terminé l’apprentissage de la voie du thé, mais quand on a des amis parmi les gens du thé , on en assimile plus ou moins les principes et, comme l’a dit Monsieur Toyobo, je n’ai pas ma place ailleurs ». Mais il choisit de se retirer et de vivre solitaire, humble, détaché du monde matériel : « Après la mort de mon maître j’aurais sûrement pu trouver une meilleure position en faisant appel à ses disciples, il y eut même des gens pour m’encourager à le faire. Cependant j’ai toujours refusé toutes ces aimables propositions, pour rompre toute relation dès que les affaires de Maître Rikiû furent réglées et me retirer dans une pauvre masure, loin de la capitale. (…) Mon maître avait tellement marqué le monde du thé que j’ai jugé préférable de me retirer (…) mais cela ne signifie pas que que je me sois éloigné de Maître Rikiû ; en fait j’ai même l’impression de mieux le servir depuis que je vis isolé : j’entends sa voix plusieurs fois par jour et je lui parle aussi… je revois la manière qu’il avait de préparer le thé , libre et généreuse, se laissant porter par l’inspiration du moment... ». Il fait presque toujours le même rêve où il suit son maître sur un chemin désolé « je longeais un chemin de graviers, à l’aspect glacé et desséché (…) au bout d’un moment je me demandai si ce n’était pas le chemin qui mène vers l’autre monde, car il était si triste qu’il me glaçait l’âme. » 

Toyotomi_Hideyoshi

Tayko Hideyoshi

Il se rappelle la cérémonie où il avait eu l’honneur d’être le seul invité de son Maître « Malgré mon peu d’importance, lisait-on dans ses notes, j’ai eu l’honneur d’être le seul invité d’une cérémonie, la dernière année de Maître Rikyû. Je m’en souviendrai toute ma vie ! Quand j’y repense, encore aujourd’hui, j’éprouve cette même concentration du corps et de l’esprit. » Cette cérémonie exceptionnelle avait eu lieu en 1590, six mois avant le suicide du maître de thé, suicide qui lui avait été ordonné mystérieusement par le Taïkô Hideyoshi, Le maître de thé oeuvrait au service de cet homme redoutable depuis de nombreuses années. A l’annonce de l’ordre du Taïko, les rumeurs les plus extravagantes et les calomnies les plus odieuses s’étaient répandues. Chacun des personnages, à l’instar de Honkakubô, s’interrogent sur les raisons qui ont poussé le Taïko à prononcer son exil . » Son caractère attirait les malheurs,  il risquait sa vie avec le thé, il vendait ses ustenciles de thé à un prix exorbitant, il aurait été victime d’une calomnie, il aurait songé à installer près de la porte du temple une statue à son effigie. » Mais aucune ne semble les satisfaire.

Et puis, tout aussi mystérieusement que soudainement, le Taïko était revenu sur son ordre. Maître Rikyû avait finalement été gracié. Pourtant l’homme de thé, déjà exilé, s’en était tenu à l’ordre premier qu’il mit à exécution. Faisant fi de sa grâce, il s’ouvrait bientôt le ventre suivant les règles du rituel traditionnel du samouraï dit du seppuku ou hara-kiri. Honkakubo pendant toutes les années qui ont suivi la mort de son maître continue de s’interroger sur le sens de celle-ci. Il est persuadé qu’elle s’inscrit dans la voie du thé. Une phrase reste gravée dans son esprit. Une fois qu’il avait demandé à son maître quel était le secret du thé, celui-ci lui avait répondu : wabisuki-jôju, chanoyu-kanyô. Le moine Tôyôbô, « connu comme un amateur éclairé » et proche de Rikyû, avait bien voulu lui expliquer ce que son  maître entendait par cette expression : « Wabisuki-jôjû […] cela signifie qu’il faut toujours garder en son cœur l’esprit du thé, simple et sain, même en dormant ; chanoyu-kanyô, c’est la pratique de la cérémonie du thé, qui est aussi très importante. C’est en tout cas ainsi que je l’interprète… J’arrive à respecter « la pratique », mais pour ce qui est «  toujours garder en son cœur l’esprit du thé », c’est difficile ! C’est même pratiquement impossible, si j’ose dire. Seul Monsieur Rikyû y est parvenu : il y pensait toujours, constamment jusqu’au dernier moment. »

Le fil du récit noue et renoue le cheminement des questions de Honkakubo, pour qui finit par se dévoiler le secret de la Voie du Thé dont il est finalement le seul dépositaire.

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