Kazuzo Okakura, le livre du thé

Kakuzo Okakura, Le livre du théKazuzo Okakura, Le livre du thé, Ed. Payot, Coll.Rivages poche, 139 p. Traduction de l’anglais par Gabriel Mourey.

La cérémonie du thé est un culte basé sur l’adoration du beau parmi les vulgarités de l’existence quotidienne. Il inspire à ses fidèles la pureté et l’harmonie.(…) Il est essentiellement le culte de l’imparfait, puisqu’il est un effort pour accomplir quelque chose de possible dans cette chose impossible que nous savons être la vie.

Kazuzo Okakura  est né en 1862 et mort en 1913. Japonais d’origine, d’éducation et de culture, il étudia les classiques chinois dans un temple bouddhique où il fut placé dès l’âge de huit ans à la mort de sa mère. Il commença à étudier la peinture japonaise à l’âge de quatorze ans, entra à l’université de Tokyo. Après avoir obtenu son doctorat, Okakura occupa divers postes de fonctionnaire liés au domaine artistique. Il fut chargé de fonder une école nationale d’art, puis nommé conservateur du Musée impérial. Il fonda ensuite une école d’art privée destinée aux jeunes étudiants, mais comme la vitalité de cette école déclinait, il quitta le Japon pour se rendre en Inde puis, en 1904, aux Etats-Unis. Là, il accepta un poste de conseiller aux départements chinois et japonais du musée des Beaux- Arts de Boston. Dès lors, il ne cessa de travailler en collaboration avec ce musée, ce qui l’amena à se rendre fréquemment en Europe, en Chine, en Inde et au Japon. Il a été un fervent défenseur des traditions et des moeurs qui ont fait, durant des siècles, la force de la civilisation japonaise. Le livre du thé, publié en 1906, de même que  Les idéaux de l’Orient (1903) et Le Réveil du Japon (1905) ont été écrits et publiés en anglais.

 

Bien qu’il fût un familier des pratiques du cha-no-yu(cérémonie du thé) et de l’atmosphère de la chambre de thé, l’objectif d’Okakura n’était point d’étudier la voie dans ses aspects concrets, mais plutôt d’en dégager les valeurs et les idéaux traditionnels, si méconnus par l’Occident. Ainsi, il espérait transmettre l’esprit du cha-no-yu comme la cristallisation même de la vie culturelle propre à l’Extrême-Orient. La voie du thé est perçue comme la synthèse vivante de tous ses arts traditionnels.

Le Livre du thé est partagé en sept chapitres. Dans le premier, La coupe de l’humanité, l’approche est plutôt philosophique. La philosophie du thé n’est pas une simple esthétique dans l’acception ordinaire du terme, car elle nous aide à exprimer, conjointement avec l’éthique et avec la religion, notre conception intégrale de l’homme et de la nature. C’est une hygiène, car elle nous oblige à la propreté; c’est une économie, car elle démontre que le bien-être réside plus dans la simplicité que dans la complexité et la dépense; c’est une géométrie morale, car elle définit le sens de notre proportion par rapport à l’univers.

kakuzo Okakura

Kakuzo Okakura

Elle représente enfin le véritable esprit démocratique de l’Extrème-Orient en ce qu’elle fait de tous ses adeptes des aristocrates du goût. (…) Le théisme a pénétré aussi bien dans les maisons les plus nobles et les plus élégantes que dans les plus humbles demeures. Il a appris à nos paysans l’art d’arranger les fleurs, il a enseigné au plus simple travailleur le respect des rochers et de l’eau.

Le mot « théisme » est ici à comprendre comme « culte du thé, art du thé, voie du thé, philosophie du thé ». Ce théisme s’étend dans toutes les philosophie orientales. Dans le liquide ambré qui emplit la tasse de porcelaine ivoirine, l’initié peut goûter l’exquise réserve de Confucius, le piquant de Lao-tseu et l’arôme éthéré de Sakyamuni lui-même.

La voie du thé est une forme de culture spirituelle, une discipline capable de se métamorphoser en « art de la vie ». Un tel art implique une compréhension aiguë des objets les plus ordinaires de l’existence quotidienne – et la « géométrie existentielle ou métaphysique » qui le fonde nous rappelle continûment la place que nous occupons dans la trame infinie de l’univers.

Ce premier chapitre s’achève dans un certain lyrisme : en attendant, dégustons une tasse de thé. La lumière de l’après-midi éclaire les bambous, les fontaines babillent délicieusement, le soupir des pins murmure dans notre bouilloire. Rêvons de l’éphémère et laissons-nous errer dans la belle folie des choses.

Les écoles de thé

le livre du thé, Okakura KakuzoLe thé est une oeuvre d’art et a besoin de la main d’un maître pour manifester ses plus nobles qualités. Chaque façon de préparer les feuilles possède son individualité, ses affinités spéciales avec l’eau et la chaleur, ses souvenirs héréditaires, sa manière propre de conter(…) La vraie beauté doit y résider toujours. Comme l’art, le thé a ses écoles  et ses périodes. Son évolution peut se diviser en trois étapes  principales : le thé bouilli, le thé battu et le thé infusé. Ainsi la dynastie chinoise Tang bouillait les gateau de thé, les Song battaient la poudre et les Ming laissaient infuser la feuille de thé. C’est Lou Yu, qui vivait au VIIIème siècle, à une époque où boudhisme, taoïsme et confucianisme cherchaient une synthèse commune, qui fut le  premier apôtre du thé. Le symbolisme panthéiste d’alors prétendait refléter l’universel dans le particulier. Lou Yu, en vrai poète qu’il était, découvrit dans le « service du thé » le même ordre et la même harmonie, qui régnaient dans toutes les choses. Son ouvrage, le Tch’a-king, fut considéré comme la bible du thé et les marchands de thé chinois l’honorèrent comme leur dieu tutélaire.

Le japon, qui a suivi les voies de la civilisation chinoise, a connu le thé dans ses trois stades, mais c’est dans la cérémonie du thé japonaise que les idéaux du thé atteignirent leur réalisation la plus haute. Le thé devint chez nous plus qu’une idéalisation de la forme de boire : une religion de l’art de la vie. Ce breuvage devint  un prétexte au culte de la pureté et du raffinement, une fonction sacrée où l’hôte et son invité s’unissaient pour réaliser à cette occasion la plus haute béatitude de la vie mondaine. La chambre de thé fut une oasis dans le triste désert de l’existence, où les voyageurs fatigués pouvaient se rencontrer et boire à la source commune de l’amour de l’art. La cérémonie fut un drame improvisé dont le plan fut tramé autour du thé, des fleurs et des soies peintes. Nulle couleur ne venait troubler la tonalité de la pièce, nul bruit ne détruisait la rythme des choses, nul geste ne gênait l’harmonie, nul mot ne rompait l’unité des alentours, tous les mouvements s’accomplissaient simplement et naturellement – tels étaient les buts de la cérémonie du thé. (…) Le théisme était le taoïsme déguisé.

Taoïsme et zen

Le-livre-du-the, Okakura KakuzoLa parenté du thé et du zen est proverbiale. Le nom de Lao Tseu, fondateur du taoïsme, cinq siècle avant l’ère chrétienne, est aussi intimement lié au thé. Littéralement le Tao signifie le sentier, le chemin, la transition. Il faut se rappeler d’abord que le taoïsme , tout comme son successeur légitime, le zen, représente l’effort individualiste de l’esprit chinois méridional en opposition avec le communisme chinois septentrional qui a son expression dans le confucianisme. Mais c’est dans le domaine de l’esthétique que l’action du taoïsme sur la vie asiatique a été la plus forte. Les historiens chinois ont toujours considéré le taoïsme comme l’art d’être au monde, car il a trait au présent, c’est-à-dire à nous -même. C’est en nous que Dieu  se rencontre avec la nature et que hier est distinct de demain. Le présent est l’infini en mouvement, la sphère légitime du relatif.  La relativité cherche l’adaptation ; l’adaptation, c’est l’art. Le zen comme le taoïsme est le culte du relatif. L’idéal entier du théisme est l’aboutissement de la conception zen touchant la grandeur que comportent les plus petits incidents de la vie, le temporel est aussi important que le spirituel. Le taoïsme  a fourni la base des idéaux  esthétiques, le zen les a rendus pratiques.

La chambre de thé

La création de la première chambre de thé est due à Sen No Soeki, plus généralement connu sous le nom de Rikiû, le plus grand maître de thé. C’est lui qui institua la cérémonie du thé  et la porta à son haut degré de perfection. « Chambre de thé » (suki-ya) signifia diversement, par des changements idéographiques, la maison du vide, la maison de la fantaisie ou la maison de l’asymétrique. C’est en effet la maison de la fantaisie en ce qu’elle n’est qu’une maison éphémère, bâtie pour ne servir d’asile à une impulsion poétique. C’est la maison du vide en ce qu’elle est dénuée d’ornementation et que l’on peut, par suite d’autant plus librement n’y placer que de quoi satisfaire un caprice esthétique passager. C’est enfin la maison de l’asymétrie en ce qu’elle est consacrée au culte de l’imparfait, et qu’on y laisse toujours volontairement, quelque chose d’inachevé que les jeux de l’imagination achèvent à leur gré.

La chambre du vide

La simplicité et le purisme de la chambre de thé sont le résultat de l’émulation inspirée par les monastères zen. De même que le rituel de boire successivement dans le même bol devant l’image de Boddhidharma donna naissance à la tradition de la cérémonie du thé. Tous les grands maîtres du thé furent des adeptes du zen et ils s’efforcèrent d’introduire dans les choses actuelles de la vie l’esprit du zen. Ainsi la chambre de thé et tous les objets nécessaires à la cérémonie du thé sont-ils comme le reflet des doctrines zen. Par exemple le roji, le chemin qui traverse le jardin et qui mène à la chambre de thé, symbolise le premier stage de la méditation, destiné qu’il était à rompre tout lien avec le monde extérieur et à préparer le visiteur, par une sensation de fraîcheur, aux pures joies esthétiques qui l’attendent dans la chambre de thé elle-même.

L’hôte n’entre dans la pièce que lorsque que tous ses invités y sont assis et que la tranquilité y règne, tranquillité que rien ne trouble si ce n’est la musique de l’eau qui bout dans la bouilloire de fer. La bouilloire chante bien, car on a pris soin de  disposer au fond, des morceaux de fer, de façon à produire une mélodie particulière où l’on peut entendre les échos, assourdis par les nuages, d’une cataracte, ou d’une mer lointaine qui se brise contre les rochers, ou d’une averse balayant une forêt de bambous, ou les soupirs des pins sur une colline lointaine.

La maison de la fantaisie ou de l’éphémère

Le zen, d’accord avec la théorie bouddhiste de l’anéantissement et ses efforts pour établir la domination de l’esprit sur la matière, ne considéra la maison que comme le refuge temporaire du corps. Le corps lui-même n’était plus qu’une hutte  dans une solitude, un léger abri  fait avec les herbes qui poussaient aux alentours et qui, sitôt qu’elles n’étaient plus liées ensemble, se dissolvaient dans le néant originel. Ainsi dans la chambre de thé, la fugacité des choses se trouve suggérée par le toit de chaume, leur fragilité par les piliers grêles, leur légèreté par les poteaux de bambou, leur apparente insouciance, par l’emploi de matières ordinaires. Quant à l’éternité, elle réside uniquement dans l’esprit qui, en s’incarnant en ces simples choses, les embellit de la subtile lumière de son raffinement.

Okakura Kazuzo, la voie du thé

La maison de l’asymétrie

Enfin le nom de maison de l’asymétrie est le résultat de l’élaboration des idéaux taoïstes à travers le zen, contrairement au confucianisme, enraciné dans le dualisme, ou le bouddhisme du nord, avec son culte trinitaire, qui ne s’opposaient nullement à l’expression de la symétrie. A contrario la conception dynamique de la philosophie taoïste ou bouddhique attachait plus d’importance à la façon de rechercher la perfection qu’à la perfection elle-même. La véritable beauté, seul peut la découvrir celui qui mentalement a complété l’incomplet. La vigueur de la vie et de l’art réside dans ses possibilités de développement. Depuis que le zen est devenu le mode de penser qui a prévalu, l’art de l’Extrême-Orient a délibérément évité la symétrie parce qu’il exprimait non seulement l’idée du complet, mais la répétition. Dans la chambre de thé, toute redite est proscrite, aucune couleur, forme ne saurait se répéter. Rien ne se place au milieu. La simplicité de la chambre de thé et son manque absolu de vulgarité en font un vrai sanctuaire contre les vexations du monde extérieur. Là, et là seulement, on peut se consacrer sans trouble à l’adoration du beau.

Du sens de l’art

Le sens de l’art est chose mystérieuse. « Un chef d’oeuvre est une symphonie jouée avec nos sentiments les plus raffinés. Au contact magique du beau, les cordes secrètes de notre être se réveillent ; en réponse à son appel nous vibrons et nous tressaillons. L’esprit parle à l’esprit. Nous entendons ce qui n’a pas été dit, nous contemplons l’invisible. le maître fait jaillir des notes nous ne savons d’où. Des souvenirs, depuis longtemps oubliés nous reviennent chargés d’un sens nouveau. Des espoirs étoffés par la crainte, des élans de tendresse que nos n’osons pas reconnaître s’offrent à nous, parés d’une splendeur nouvelle. Notre esprit est la toile sur laquelle l’artiste pose ses couleurs, les teintes sont nos émotions et le clair obscur est fait de la lumière de nos joies et de l’ombre de nos tristesse. Libéré des chaînes de la matière, son esprit se meut dans le rythme même des choses. C’est ainsi que l’art s’apparente à la religion et ennoblit l’humanité : c’est ce qui fait d’un chef d’oeuvre quelque chose de sacré.(…) 

Les fleurs

L’origine de l’art d’arranger les fleurs est contemporaine, semble-t-il, de celle du théisme, c’est-à-dire qu’elle date du XVème siècle. Nos légendes attribuent  le premier arrangement floral à ces vieux saints bouddhistes qui ramassaient les fleurs fauchées par l’ouragan et, dans leur sollicitude infinie pour toutes les choses vivantes, les mettaient dans des vases pleins d’eau. En même temps que se perfectionnait sous Rikiû le rituel du thé, dans la dernière partie du XVIème siècle, l’art d’arranger les fleurs atteignait son plein éclat.

Loin des ciseaux ou du pot, on ne devrait entretenir comme rapport aux fleurs et aux plantes que celui de la contemplation. L’amateur de fleur idéal est celui qui le visite dans leur retraites natales, comme T’ao Yuan-ming qui s’asseyait devant une barrière de bambou brisée pour converser avec la chrysanthème sauvage, ou comme Lin Wo-sing, qui perdit son chemin au milieu des parfums mystérieux, tandis qu’il se promenait au crépuscule parmi les pruniers en fleur du lac Occidental. On raconte aussi que Tcheou Mou-Che dormait dans un bateau, de telle façon que ses rêves pouvaient se confondre avec ceux du lotus.

Cependant, puisque le changement est la seule chose qui soit éternelle, pourquoi ne pas accueillir aussi bien la mort que la vie et « pourquoi ne pas détruire les fleurs si nous pouvons en tirer de nouvelles formes pour ennoblir l’idée du monde? Nous ne faisons que leur demander de se joindre à notre sacrifice à la beauté. Nous rachèterons nos actions en nous consacrant à la pureté et à la simplicité. Ainsi raisonnaient les maîtres de thé lorsqu’ils établirent le culte des fleurs. Quiconque connaît les manières d’être de nos maîtres de thé n’aura pas été sans remarquer avec quelle vénération religieuse ils traitent les fleurs. Jamais ils ne  cueillent au hasard, mais au contraire choisissent soigneusement chaque branche ou brindille sans perdre de vue la composition artistique qu’ils ont dans l’esprit. Ils rougiraient s’ils leur arrivait de couper plus qu’il n’est absolument nécessaire. On remarquera à ce propos, qu’ils associent toujours, s’ils le peuvent, les feuilles à la fleur, leur but étant de présenter l’entière beauté de la plante vivante.(…) Quant un maître de thé aura arrangé une fleur selon son goût, il la mettra sur le tokonoma, qui est la place d’honneur de tout appartement japonais. Rien d’autre ne sera placé près d’elle qui puisse nuire à l’effet qu’elle doit produire. La fleur est donc là comme un prince sur son trône, et les invités ou les disciples, en entrant dans la pièce, la salueront d’un profond salut avant de présenter leur compliment à leur hôte.(…)Quand la fleur se fane, le maître la confie tendrement à la rivière ou soigneusement l’ensevelit dans la terre. Un arrangement floral combiné par un maître de thé perdait toute sa signification si on l’enlevait de l’endroit auquel il avait été destiné, car toutes ses lignes, toutes ses proportions avaient été composées en vue de s’harmoniser avec les objets environnants.

Les maîtres de thé

Les maîtres de thé tenaient que le vrai sens de l’art n’est possible qu’à ceux qui font de l’art une influence vivante. Aussi cherchaient-ils à régler leur vie quotidienne sur le parfait modèle de raffinement qu’ils réalisaient dans la chambre de thé. En toutes circonstances, ils se préoccupaient de conserver leur sérénité d’esprit et de diriger la conversation de manière à ne jamais rompre l’harmonie environnante. La coupe et la couleur des vêtements, l’équilibre du corps, la façon de marcher, tout peut servir à la manifestation d’une personnalité artistique. Aussi le maître de thé s’efforce-t-il d’être quelque chose de plus qu’un artiste, d’être l’art lui-même. C’était le zen de l’esthétique. Les derniers moments des maîtres de thé étaient aussi pleins de raffinement exquis que l’avait été leur vie. Cherchant toujours à se tenir en harmonie avec le grand rythme de l’univers, ils étaient toujours prêts à entrer dans l’inconnu.

Aussi si cette »écume du jade liquide  » a traversé les siècles en chine comme au japon, peut-être est-ce parce qu’aussi bien qu’un art de vivre, le théisme est un art de mourir.

 

 

 

 

 

 

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