TADAO ANDO : Du béton et d’autres secrets de l’architecture

Tadao Ando, Du béton et d’autres secrets de l’architecture, Ed.de L’arche, 2007, 125 p. Traduction de l’anglais par Leonor Baldaque.

Tadao_Ando, portraitAutodidacte, Tadao Ando se considère comme un constructeur, un artisan. Il fut fortement influencé par le quartier ouvrier dans lequel il grandit, dont il affirme qu’il a façonné son art et son coeur. « Ces gens étaient si occupés à vivre et à construire qu’ils faisaient de la construction une activité pleine de joie. Construire quelque chose n’était pas un problème pour eux, mais une façon de vivre. »

tadao andon du béton et d'autres secrtes de l'architectureCe livre retranscrit sept entretiens qu’accorda Tadao Ando à Michael Auping lors de la construction du Musée d’Art Moderne de Fort Worth au Texas. Ils s’échelonnent entre le 13 mai 1998 et le 5 avril 2002. Plutôt que de reprendre chaque entretien chronologiquement, nous nous efforcerons d’en saisir les principales lignes abordant  des sujets tels que la conception du musée de Fort Worth et la muséographie en général, l’espace, la lumière, le béton et d’autres matériaux, ce qui nous mènera à une vision qui élargit le champs de l’architecture au-delà d’une stratégie stylistique pour créer tour à tour une philosophie, une religion, une morale à travers ce qui sous-tend chacune d’elle : la spiritualité.

 

Un musée d’art moderne 

« Mon but principal , en tant qu’architecte a été d’offrir aux gens une expérience architecturale qui enrichisse leur esprit.(…) Tout comme le corps doit se sentir à l’aise avec l’esprit à l’intérieur de soi, un édifice doit nous apporter du réconfort, c’est-à-dire de la protection, et aussi nous offrir des lieux de réflexion et de méditation — une vraie réflexion sur le rapport de chacun avec le monde. Pour un musée, cela veut dire que son architecture doit enrichir la relation entre le visiteur et l’art; et, idéalement, enrichir l’esprit des gens, les préparer aux expériences complexes que leur offriront les oeuvres d’art exposées. L’église est une expérience similaire. »
Quand Tadao Ando commence à travailler sur un projet, c’est d’abord une image dans sa tête. « Ici, à Fort Worth, j’ai vu l’image d’un cygne qui volait au dessus du site et qui apportait quelque chose à cet endroit. Quelque chose qui a son tour donnerait naissance à quelque chose de plus grand.(…) J’aimerais que les enfants et leurs familles viennent ici pour, non seulement pour voir une image — les peintures, ou l’image du cygne, ou l’environnement —, mais pour expérimenter l’ensemble comme un lieu de réflexion sur eux-mêmes et sur leurs propres rêves. » fort worth 6Image qui doit susciter l’imagination du visiteur et le rendre créateur de ses propres images. dialectique qui se construit lors de l’expérience de la visite dans le temps, l’espace et la lumière de celle-ci.

L’espace

L’espace est avant tout une expérience et ne prend vie que quand les gens y pénètrent. « Le rôle essentiel de l’architecture, le rôle de l’espace au sein de l’architecture consiste à favoriser une interaction entre les gens, entre les gens et les idées exprimées par les peintures et les sculptures, et surtout à stimuler la réflexion à l’intérieur des gens. Les murs, les plafonds, les fenêtres devraient stimuler les idées. » Mais cet espace ne se limite pas à l’espace architectural ou environnemental, ou encore intérieur, il s’agit d’avoir la pensée ou la sensation du cosmos.« Quand je parle de l’individu et de l’espace, la question est de savoir comment approcher l’espace du cosmos. Même si un espace est petit, il peut contenir le possibilité du cosmos.(…) Il est possible au même moment de pénétrer et quitter cet espace. » L’espace ne se limite donc pas à ce qu’il contient mais à ce qu’il exprime et  nous rend conscients d’un rythme et d’un équilibre  universel plus vaste que ses dimensions.

Lumière et obscurité 
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C’est dès sa jeunesse que Tadao Ando fut sensible à la lumière et à l’obscurité. Né dans une maison longue et étroite divisée en petites pièces où la lumière était très limitée comme dans beaucoup d’habitations japonaises, il fut sensible très tôt à l’importance de la lumière, et surtout de l’interaction de celle-ci avec l’obscurité. « Le souvenir de cette maison ne m’a jamais quitté, la façon dont les pièces semblaient peintes d’ombre et de lumière. C’est comme cela que je vis l’espace.(…) Vivre dans une maison où la lumière et l’obscurité  interagissent constamment a été pour moi une expérience cruciale ».

panthéon romeLa deuxième expérience cruciale pour lui concernant son appréhension de la lumière fut la visite du Panthéon à Rome, qui lui fit éprouver les variations de sensations que pouvait apporter différentes intensités de lumière. « Faire l’expérience de cet espace m’a beaucoup appris sur les liens entre lumière et architecture.(…) On doit avoir un contact direct avec les espaces, les matériaux et les gens. C’est pourquoi j’ai tellement voyagé avant de commencer à dessiner des édifices. »

L’ombre et l’obscurité magnifient la lumière et la rendent plus présente, elles contribuent à la sérénité et au calme et offrent la possibilité de réfléchir et de contempler.

Fermeture, ouverture

ando fort worth« L’architecture a toujours été une question de frontières; construire des frontières pour protéger, et les ouvrir ensuite, pour le mouvement. » Mouvement du regard dans un premier temps, de l’intérieur à l’extérieur, de l’extérieur à l’intérieur, mais aussi de l’intérieur dans l’extérieur et de l’extérieur dans l’intérieur par des jeux de reflets et de transparence.
anndo fort worth 3« Un édifice n’est pas qu’une question de forme. Vous devez proposer aux gens l’expérience d’un espace. Le public pourra regarder les oeuvres en toute intimité mais, mais il y aura aussi des espaces qui concilieront l’intérieur et l’extérieur, l’art et la nature.
Vous pourrez être en rapport  avec la nature soit en regardant dehors vers le lac, en vous détournant de l’art, soit en regardant vers l’intérieur, vers l’art. Dans certains cas, l’art et la nature se partageront l’espace.(…)

Quand l’édifice sera éclairé de l’intérieur et que sa forme s’unira au reflet dans le lac cela fera une très belle image« . Mouvement, qui  gommant les frontières entre intérieur et extérieur, efface celles de la distinction entre art et nature, caractéristique propre à l’architecture japonaise qui est fondamentalement liée à la nature. fort worth ando 4La fenêtre se fait tableau, l’eau devient miroir de l’oeuvre et la recrée à chaque instant.
Ou encore se projetant sur les murs, l’eau y crée un nouveau tableau mouvant.
« La lumière qui provient de l’eau et qui traverse le verre signale également  une absence de frontières : à certaines heures du jour, on verra le mouvement de l’eau se refléter dans l’espace. »

 

Du béton

« Il s’agit d’une structure double avec des volumes de béton, enfermés dans une boîte de verre, qui est comme une peau. »

Constructeur avant que d’être architecte, parce qu’élevé dans un quartier d’artisans, Tadao Ando se considère également comme un artisan. « Travailler avec vos mains  vous enseigne des concepts de beauté très simples. Par exemple, j’aime le béton parce qu’il est fait à la main, contrairement à d’autres matériaux de construction moderne. » Le choix du béton, ne répond pas seulement à une volonté artisanale, il est également choisi pour sa grande variation de couleurs et sa profondeur. » Dans le béton, la couleur est une question de profondeur plus que de surface. Je pense que le béton exige une stratification subtile de plusieurs couleurs, et je cherche à faire en sorte que la couleur au lieu de combattre l’espace , augmente sa profondeur. (…) Les beaux-arts doivent pouvoir s’exprimer à l’intérieur de cette profondeur que j’apporte.(…) De même, »Les couleurs de la nature entrent dans l’édifice, à travers le verre, c’est déjà assez de couleur, je trouve. Le béton n’interfère pas avec ce processus. Il peut absorber et compléter la nature. » Plus encore, « Le béton est comme une métaphore du corps humain dont les barres de renforts seraient les os. »

Du carré et de l’ellipse, de l’horizontal à la verticale.

Formé de carrés et d’un espace d’entrée en ellipse, le musée dans ses formes définit un cheminement mental : de la contemplation au mouvement vers l’extérieur de soi et le retour sur soi. L’ellipse représente un espace d’action, contrairement au carré qui, lui, évoque la stabilité et l’immobilité.  « Lorsque vous vous déplacez dans ce quadrillage bien ordonné de 24 pieds carrés, évoquant le calme et l’équilibre, ce serait bien  de rencontrer cette ellipse, qui rompt le quadrillage, et est une incitation  à la pensée en action. »

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L’architecture est fondamentalement une histoire d’horizontale et de verticale, de la dialectique entre ces deux éléments. L’horizontalité de l’édifice ressentie de loin se transforme en verticalité lorsque l’on approche du bâtiment. « Je pense que l’édifice aura  l’air de flotter légèrement à la surface de l’eau et, en même temps, cette image fictionnelle apparaîtra projetée dans l’eau. J’espère qu’au moment où l’on expérimentera cet échange entre réalité et fiction, l’espace de la structure donnera l’impression de s’allonger. « Ce qui distingue une construction d’une architecture, c’est que la seconde ajoute la fiction à la fonction de la première.

L’architecture est une expérience spirituelle du corps et de l’esprit

Expression fondamentale de la conscience, besoin  de donner forme à une émotion ou à une idée autant que compréhension des besoins fondamentaux de l’homme, l’architecture doit donner de la dignité à l’homme, élargir sa pensée le faire entrer dans une dimension sacrée. « Cet édifice parle de sérénité, nous devons être très attentifs à ce que cette sérénité émane de l’édifice et de ce qui l’entoure. (…) Le musée d’art, comme l’église, crée un espace particulier dans la vie des gens.(…) Dans un musée, bien qu’il s’agisse d’un prolongement de votre vie, il vous est permis, par la contemplation de l’art et de l’environnement, de reprendre possession de vous-même. Si vous pouvez vous retrouver face à vous-même, face à vos pensées, dans un lieu serein ne serait-ce qu’une heure, alors, cet espace aura été pour vous un pôle d’énergie spécifique. Je ne veux pas que les gens viennent ici pour se divertir, mais pour se retrouver, pour nourrir leur esprit et leur âme.(…) J’aime l’idée d’être dans un espace permettant d’oublier l’aspect profane de la vie et de se concentrer sur soi-même, c’est-à-dire, sur le sacré. C’est une qualité que l’on doit ressentir inconsciemment, une sensation d’éveil de la conscience, et de contemplation. »

Un film sur Tadao Ando, From emptiness to infinity, a été réalisé par Mathias Frick en 2013.

 

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