La pierre à encre : trésor des lettrés

pierre à encreLa pierre à encre (chinois 硯/砚 : yàn ; japonais 硯 : suzuri) est un outil d’Extrême-Orient utilisé en écriture, calligraphie et peinture. Elle sert à frotter un bâton d’encre dans de l’eau afin d’obtenir de l’encre de Chine liquide, pour pouvoir l’utiliser avec un pinceau à lavis. Elle est considérée comme l’un des quatre  trésors des lettrés, les autres étant le papier, le pinceau et l’encre. Certains ont affirmé que la stabilité remarquable de l’encre de Chine est due, entres autres, à la forte quantité de poussière minérale qui se mêle au noir de fumée au cours du frottement régulier du bâton d’encre contre la pierre. Gymnastique lente et nécessaire avant tout travail du pinceau, ce mouvement de va-et-vient de la main du peintre ou du calligraphe pour fabriquer son encre lui permet de rassembler son souffle, d’ordonner ses pensées, en même temps qu’il échauffe et délie le poignet et la main qui vont bientôt rentrer en action.

pierre à encre gravéeLa dureté des bâtons d’encre demande un instrument spécial pour sa dissolution : la pierre d’encre qui trône sur la table des lettrés. De tous les trésors qui la composent, la pierre est la plus durable: papier, pinceau et encre, tôt ou tard, sont voués à la disparition. Seul témoin des époques passées, la pierre à encre restera, immuable, exception faite de bris dus à des chutes. Déjà sous les Song (960-976), les lettrés — chez qui les belles pierres ont été, de tous temps, un objet de vénération — chérissaient jalousement les pierres à encre des dynasties précédentes, y gravant quelquefois quelques vers, que liraient avec délices leurs heureux possesseurs dans les siècles à venir.

Les ancêtres de la pierre à encre
Il est probable que les premiers récipients destinés à la préparation des couleurs aient eu au départ la même forme pour tous les pigments, noir compris. L’adoption de celui-ci comme pigment de base spécialisa vraisemblablement certains de ces récipients pour son usage. Les plus anciens « plats à encre » connus datent de la dynastie Han (206 av. J.-C— 220 ap. J.-C) : ils sont en bronze ou en argile, et leur forme concave en assiette ronde, parfois montée sur pieds confirme l’usage primaire de ces « boulettes d’encre » de consistance relativement tendre permettant sans doute une dissolution rapide.
L’évolution de la fabrication de l’encre, tendant vers un alliage Colle-Noir de plus en plus perfectionné et homogène, donnant aux bâtons la dureté de la pierre, créa peu à peu le besoin d’une action plus soutenue du broyage. Celle-ci nécessite alors une surface lisse, la moins absorbante possible; les petits mortiers en argile de la dynastie Jin (265—419) conservent la forme ronde de leurs ancêtres de bronze, comportant au centre une surface de broyage plate, qui témoigne à elle-seule du stade de l’évolution de l’industrie de l’encre à cette époque.

Pierre à encre , 6-7 ème siècle,

« Pierre » à encre, 6ème-7ème S., argile , Metropolitan museum

Sous les Sui (589—618), la fantaisie prend place : les formes changent , on trouve des pierres à encre aux aspects les plus divers : forme de pelle, de paysages montagneux ou de tortue dont la carapace fait un couvercle… La fabrication des mortiers en argile exigeait une terre de très bonne qualité, qu’il fallait filtrer longuement pour en affiner le grain.

song Dynasty (960—1279)

Pierre à encre, dynastie Song (960-1279), pierre, Metropolitan museum

Sous les Tang ( 618 – 690 705 – 907), on délaissa l’argile pour la pierre, qui s’avéra être le matériau le mieux approprié au broyage. De nombreuses roches imperméables furent mises à l’épreuve. De toutes les régions de Chine qui produisirent des pierres à encre, et elles sont nombreuses, les schistes de She et surtout de Duan restent de nos jours les plus célèbres et les plus recherchés. La découverte de ces deux carrières date des Tang. A droite, pierre à encre de l’époque Song (960-1279) de la forme du caractère « feng » ( le vent). Ci-dessous,  pierre à encre de l’époque Song, pierre de Duan verte.pierre à encre, song dynasty,pierre de Duan verte

Différentes qualités de pierre

Ces minéraux présentent, en plus de leur dureté, une remarquable imperméabilité et la finesse de leur grain permet néanmoins à l’encre d’accrocher la pierre pour pouvoir se dissoudre. Ils peuvent avoir des aspects des plus raffinés : leurs veines prennent parfois des motifs surprenants d’étoiles, de poissons ou de voiles, qui ravirent l’oeil des lettrés et les firent consentir à payer des prix formidablement élevés pour entrer en possession de l’une d’elles. Elles sont en effet rares et leur extraction est difficile. Mais tous les connaisseurs sont unanimes pour placer au premier rang deux pierres spécifiques. D’une part, les pierres des sites de She Xian dans la province du An Hui, renommée à cette époque également pour son encre. Il s’agit de roches sédimentaires et l’on remarque souvent des tonalités vert foncé, et, parfois, des marbrures dorées et diaprées. D’autre part, les roches de Duan Zhou dans la province du Guang Zhou près de Canton. Dans cette région, les mines Songkeng (pourpre) et Mazikeng (gris-noir foncé tirant sur le brun) sont les plus réputées ; cette dernière se caractérise par les fines traces, zones plus claires, inclusions qui peuvent y apparaître.

Particularité des pierres de Duan

Les pierres du Duan Zhou sont les plus chères, on en sculptait entre autres les pierres à encre de la cour Impériale. Le nombre de taches blanches ou « yeux » contenus dans une pièce de ce minéral en augmentant considérablement le prix, les sculpteurs, au moment de creuser l’arrière de la pierre à encre, évident celle-ci autour de chacun des yeux, laissant apparentes ces marques de valeur. Ci-dessus, pierre de Duan pourpre, l’avant est sculpté d’une feuille ou fruit de pêcher avec deux oiseaux ; l’arrière a été évidé autour de l’oeil et est orné d’une inscription de quatre caractères signés Mi-Fu, grand lettré de la dynastie Song.

Les yeux peuvent être de qualités variables  : s’ils sont d’aspect brillant, on les dit « vivants »; ternes on les dit « morts ». Si leur forme est ronde, ils se nomment « oeil de merle », ovales, ce sont des « larmes ». Il semble qu’il s’agit de traces de petits fossiles végétaux, rendues apparentes par la section de la roche. Ci-dessous, exceptionnelle pierre à encre avec de nombreux yeux, signée Wang Ming Xiang.

Chinese Antique Hand Carved Grapes Duan Ink Stone WangMingXiang Mark

La difficulté de travail d’extraction de ces roches justifie en grande partie le coût de telles pierres à encre, ainsi que leur rareté. C’est en effet dans des gorges profondes, le plus souvent sous l’eau , dans les passages souterrains du cours capricieux de torrents de montagne, que se trouvent ces précieux rochers. Le travail a généralement lieu au cours de l’hiver quand le cours d’eau est à sec. Certains lieux d’extraction sont immergés tout au long de l’année et demandent un long travail préliminaire d’assèchement. Souvent l’espace est exigu et oblige à travailler couché.

Formes et matières des pierres à encre

pierre à encre 2

Pierre à encre, Chine, XXème S.

Cercles, carrés, polygones, ovales ou formes intactes du rocher scié en deux, puis creusé, prennent parfois une forme animalière ou végétale, infinies sont les créations du sculpteur autour de ce seul point commun, la « mare d’encre ».

pierre à encre du wietnam

Pierre à encre, Vietnam, dynastie Le, 15ème-16ème s., grès, Museum of fine arts, Boston

C’est le nom qu’on donne au plan de broyage, la surface plane destinée à subir, après humectage d’eau pure, le frottement du bâton d’encre. Cette surface est souvent abaissée sur un coté en pente, pour former un petit réservoir où s’écoule l’encre la plus liquide. Une petite cavité est parfois creusée, isolée du plan de broyage, comme réservoir d’eau. Mais c’est souvent d’un petit récipient séparé que seront versées les gouttes d’eau nécessaires au broyage. Ce récipient, souvent admirablement sculpté lui aussi, peut avoir , en jade, porcelaine ambre ou métal, les formes les plus diverses : fruit, fleur, légume, personnages, poisson, insecte…

pirre à encre, jade celadon, chine, dynastie Qing

Pierre à encre, Chine, dynastie Qing (1644-1912), jade céladon

La pierre est le support le plus souvent répandu pour des raisons évidentes de disponibilités de ce matériau, mais, en parallèle, d’autres possibilités sont exploitées au fil de l’histoire avec le métal : du fer, des alliages, des métaux précieux. Toutes les possibilités de l’inventivité humaine ne cessent de se manifester au fil des dynasties. la porcelaine, la céramique, les pierres dures, comme le jade, ne sont pas exclues comme autant de matériaux de choix pour des créations originales. Comme la forme la plus pratique pour diluer l’encre en bâton sur la surface de la pierre est le rectangle, bon nombre de ces pièces, conservées dans des fonds privés ou publiques, correspondent à ce format. Ci-dessous, pierre à encre de forme irrégulière avec réservoir à eau, sculpture figurant un pêcheur sur une eau dessinée par les veines de la pierre. Oeuvre de Wu Bing, dynastie Qing.pierre à encre

pierre à encre japonaiseLes pierres à encre japonaises sont considérées comme ayannt une qualités inférieure aux pierres chinoises. Cependant, avec l’épuisement des carrières anciennes, les pierres à encre japonaises connaissent un essor. Ci-contre, pierre à encre de Nachi, XXème siècle. Ci-dessous : pierre à encre japonaise en bois datant de l’ère Meiji, issu du mouvement Mingei, proche de l’Art and Crafts occidental ; un coffret à encre (suzuri-bako), laqué, daté de la période Edo/ Meiji, contenant la pierre à encre, un récipient pour l’eau et un repose-pinceaux.

pierre à encre en bois ere Meiji

 

 

suzuri-bako

Suzuri-bako,Japon, période EDO-MEIJI

 

 

 

 

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