L’engawa

engawa 1En français, le terme « engawa » est généralement traduit par « véranda », mais il existe d’autres traductions possibles comme balcon, couloir, coursive, galerie, plateforme. Cette pluralité sémantique est représentative de toute l’ambiguïté qui caractérise ce dispositif singulier de la spatialité japonaise. Il s’agit d’un espace intermédiaire, d’un entre-deux autour duquel s’articulent et se superposent un dedans et un dehors.

engawa 2Fonction et description

L’engawa est souvent qualifié d’espace de transition, d’espace médiateur, d’espace tampon, d’espace fluide, etc. Il joue non seulement le rôle de trait d’union entre l’intérieur et l’extérieur, mais c’est également un passage qui dessert les différentes pièces et permet ainsi de circuler librement dans la maison. Le terme engawa n’existe pas en Chine, il aurait été formulé par les japonais pour designer un espace propre à leur architecture. engawa 3Matériellement, il s’agit d’un plancher protégé par une avancée du toit qui borde une ou plusieurs pièces  de la maison japonaise. Ce prolongement du plancher de la maison mesure généralement presqu’un mètre de largeur et peut atteindre jusqu’au double.

Entre l’engawa et les pièces adjacentes, qui sont le plus souvent recouvertes de tatami, se dressent les shoji (portes coulissantes), dont les ouvertures  sont tendues de papier. Côté extérieur se trouvent les amado (volets coulissants) que l’on ne ferme que la nuit et qui se rangent pendant la journée dans un abri. engawa 4A partir de l’ère Meiji (1868-1912) sont apparues les  portes coulissantes en verre, qui permettaient de fermer l’engawa pendant la journée tout en gardant une certaine transparence entre le dedans et le dehors. Situé un cran en-dessous de l’engawa se trouve parfois une galerie ouverte au vent : un plancher beaucoup plus étroit et qui n’est pas couvert par l’auvent.

Dans le jardin, une pierre pour se déchausser, permet d’entrer et de sortir. Si d’un point de vue visuel, l’engawa offre une ouverture où le dedans et le dehors semblent se juxtaposer de façon ambiguë, d’un point de vue structurel, il tire une frontière très nette entre l’espace où l’on est chaussé, le dehors et l’espace où l’on est déchaussé, le dedans, et les sépare autant qu’il les relie. engawa 5

Dans le prolongement d’une pièce de réception, l’engawa devient une extension où il est possible de s’installer avec un invité pour discuter autour d’une tasse de thé. En évitant de passer par la porte d’entrée, ce dispositif permet de recevoir quelqu’un dans un cadre et une ambiance moins solennelle et plus décontractée. Ainsi l’engawa permet de créer du lien social.

Plusieurs estampes montrent l’engawa comme le lieu privilégié des femmes. La première, Repos à la maison de thé, est de Eishi Hosoda (1756-1829). Dans une maison de thé en plein air, trois femmes se sont arrêtées. L’une d’elles est assise tenant une pipe à la main, l’autre est debout, derrière. Sur la droite, une troisième porte un chapeau. Une autre estampe, Courtisane sur l’engawa, réalisée par Haronobu Suzuki datant de l’époque Edo (1603-1868) révèle une autre fonction sociale  de l’Engawa : lieu de rencontres entre courtisanes et clients.

Il arrive qu’un bassin de pierre soit disposé au bord de l’engawa, bassin qui est souvent disposé à proximité des toilettes, ou d’une pièce pour la cérémonie du thé. Cette vasque permet de se laver les mains et de jeter l’eau directement dans le jardin. Généralement, un système d’évacuation est prévu pour que l’eau ne stagne pas à proximité de la maison. Il est aussi un espace qui sert ponctuellement aux tâches quotidiennes que l’on ne peut exécuter sur les tatamis : la décharge des aliments, le renouvellement des papiers des cloisons coulissantes, etc.

Histoire du lieu et du mot

Dans l’architecture dite du shinden-zukuri (style de construction des palais aristocratiques entre 794 et 1185), le terme d’engawa n’existait pas. L’espace sous l’auvent était appelé hisashi. Plus tard, dans l’architecture dite du Schoin-zukuri (celle des vastes et grandioses pièces de réception, qui servent de décor aux fastes et aux cérémonies des seigneurs féodaux), ce même espace est dénommé hiro-en (grande véranda). Tout laisse à penser que l’engawa, tel que nous l’avons décrit ci-dessus, est né avec l’architecture dite du sukiya-zukuri( style d’architecture résidentiel privé qui renvoie au salon de thé)  au début de l’époque Edo. Ce style aurait été créé par le moine Sen no Rikiû. Il semblerait que le mot apparaisse pour la première fois dans les Notes du moine Nambô qui auraient été rédigées aux alentours de 1690. Au même moment apparaît aussi l’irikawa (véranda intérieure): un plancher qui borde la maison comme l’engawa; sauf que celui-ci est recouvert de tatamis. La graphie utilisée aujourd’hui apparaît pour la première fois dans un roman de Iguchi Ichiyô, La dernière gelée, paru en 1892.

 

koto-in

koto-in

L’engawa et les écrivains

engawa 6En 1903, pendant son séjour à Londres, l’écrivain Natsume Soseki (1867-1926) écrivait à sa femme: « En rentrant au Japon, ma première joie sera de manger des nouilles de sarrasin, du riz japonais et de m’allonger sur l’engawa en kimono pour contempler le jardin ». Cette évocation permet de comprendre la place qu’occupait l’engawa dans la vie quotidienne de l’ére Meiji. Pourtant, il ne s’agit pas ici d’un lieu de rencontre ou de partage comme décrit plus haut, mais au contraire du lieu de l’intime, de l’espace de la vie privée.

engawa 9Dans son livre Eloge de l’ombre (1933), Tanizaki parle à plusieurs reprises de l’auvent des maisons japonaises, qui associé aux shoji, à entre autres fonctions, celle de réduire la lumière de la pièce : « En fait, la beauté d’une pièce d’habitation japonaise, produite uniquement par un jeu sur le degré d’opacité de l’ombre, se passe de tout accessoire. (…) A l’extérieur de ces pièces où les rayons de soleil ne pénètrent déjà que très difficilement,  nous projetons un large auvent, nous établissons une véranda pour éloigner d’avantage encore la lumière solaire. Et dans l’intérieur de la pièce enfin, les shoji ne laissent entrer de la lumière renvoyée par le jardin, qu’un reflet tamisé . Or, c’est précisément cette lumière indirecte et diffuse qui est le facteur essentiel de la beauté de nos demeures. »

Ainsi, dès le début du XXème siècle, l’utilisation de l’engawa change, préfigurant son déclin. Depuis la seconde guerre mondiale, l’engawa a tendance à disparaître des habitations individuelles, même s’il subsiste en milieu rural et dans les villas les plus luxueuses. On peut retenir deux causes principales à ce déclin : la transformation du rapport privé/public à partir de l’ère Meiji et plus tard, l’introduction de la climatisation. Deux évolutions qui ont fait que l’intérieur s’est progressivement fermé de l’extérieur.

Cependant, certains  artistes contemporains en font leur sujet de prédilection. D’une part le japonais Hiroto Norikane, qui en fit une série. Ci-dessous Engawa 4, 1990, acquatinte et eau-forte et Engawa 5, 1993.engawa 4 hiroto Noikane, 1990

hiroto noriganeD’autre part, la française Laurence Lagier, qui depuis la fin des années 90, développe une réflexion sur les notions de répétition et de variation. Un travail à mi-chemin entre abstraction géométrique et observations sur le paysage et l’urbanisme des villes. Ci-dessous, Engawa, travail au feutre, trois x 15×21 cm, 2013.

 

2 commentaires sur « L’engawa »

  1. L’engawa peut être comprise comme la métaphore de qui je suis, qui j’accueille et jusqu’à quel degré d’intimité. L’évolution de son utilisation dans la civilisation japonaise traduit peut-être une évolution des relations sociales. Quant à la porte coulissante – shoji – elle est un signe affaibli de fermeture dans le sens où son ouverture la fait disparaître. La porte battante, même ouverte, est signe permanent de fermeture. Il serait intéressant de regarder le rapport entre la contrainte qui rend nécessaire la porte coulissante, ses effets sur les rapports entre les habitants de la maison, et l’évolution de son utilisation.

  2. Merci pour ces remarques. Elles donnent sujet à des prolongements et à un article supplémentaire, notamment sur les shoji. Ce que je ne manquerai pas de faire. J’y pense depuis un moment, particulièrement dans l’emploi qu’en fait Ozu dans ses films

Laisser un commentaire