Roji : le jardin de thé

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Kyoto, maison de thé, Fushin-an

Conçu par les maîtres de thé à la fin de l’époque Muramachi, le roji atteint sa forme définitive au début de l’époque Edo. Alors que le jardin sec (kare sansui) et le jardin promenade (keiyû shikitteien) sont des lieux conçus pour être contemplés, la particularité du roji (jardin qui mène au pavillon de thé) est d’être avant tout un lieu de passage. Le caractère « ro » signifie chemin. A l’origine la notion de cheminement qui caractérise ce jardin était donc évidente. Il s’agit de l’allée qui conduit au pavillon où va se dérouler la cérémonie du thé. Les premiers pavillons de thé ont été construits dans les jardins qui se trouvaient en arrière des maisons urbaines japonaises. Pour y accéder, il était donc indispensable de passer par une venelle. Petit à petit, ce passage obligatoire est devenu le lieu d’aménagements particuliers et de rituels qui étaient l’expression d’une esthétique et d’un état d’esprit propres à la cérémonie du thé.

Un cheminement physique et intérieur

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Le jardin de thé intérieur (uchi-roji) à Wafūdō, siège de l’Ueda Sōko-ryū.(école de Ueda Soku) Ueda Soku s’est formé auprès de Sen no Rikiu et Furuta Oribe.

Dans les Notes du moine Nanbô (vers 1690) la graphie communément admise signifie littéralement « terre de rosée ». En japonais courant, cela désigne une « étendue de terre non couverte ». C’est aussi une terme propre à la philosophie bouddhique qui apparaît dans  un commentaire du Soûtra du lotus : « Fuyant la demeure embrasée des trois mondes, ils s’assirent sur la Terre de Rosée ». On entend par là une région  purifiée de la souillure du monde, où le coeur devient clair et calme. Il traduit alors un état d’esprit libéré des désirs et des tentations du monde, c’est-à-dire l’état idéal pour assister à une cérémonie du thé et partager un moment d’échange en toute sérénité avec l’hôte. Symboliquement, le roji apparaît donc comme un sas de décompression où s’opère un déplacement physique en même temps qu’un déplacement intérieur ou intériorisé, ce qui fait que l’on passe d’un état d’esprit à un autre. C’est le passage du quotidien à l’extra-ordinaire, du profane au sacré, des tumultes des sentiments à la sérénité intérieure.

L’esthétique

Roji menant au seigetsu chashitsu du Ise-jingū - les caractéristiques typiques sont les pierres de gué, la mousse, la porte en bambou et la division entre les jardins extérieurs et intérieurs.

Roji menant au pavillon de thé du sanctuaire d’Ise

Considéré comme le premier à avoir mis au point le wabi-cha (cérémonie du thé « rustique »), Murata Jukô (1423-1502) a proposé une nouvelle approche de la cérémonie du thé qui prône le retour à la simplicité et à la sobriété. La vocation du jardin de thé n’est pas d’attirer l’attention sur un détail ou un paysage mais, au contraire, il doit permettre aux invités de focaliser toute leur attention sur la cérémonie qui doit commencer. Le Recueil d’anciennes histoires sur la voie du thé (1712?) est explicite : Il n’est pas souhaitable que l’apparence du roji soit trop raffinée.

La végétation

En guise de jardin, Murata Juko a conçu une composition paysagère réduite à sa plus simple expression : un saule pleureur, une haie de bambou recouverte par une vigne vierge et en arrière plan, une pinède. Aucune connotation de richesse ou de pouvoir : il s’agissait d’une représentation de la nature à taille réelle. Cet espace devait plus ressembler à une clairière qu’à un jardin. Enfin, sans panorama, ce jardin n’était pas un jardin de contemplation.

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Jardin de thé du Kenninji,  Kyoto

Concernant l’agencement, Sen no Rickiû préconise 60% pour le passage et 40% pour le paysage : plutôt que de mettre l’accent sur l’aspect esthétique, il privilégiait le côté fonctionnel. Pour lui, le roji était avant tout un cheminement. Mais Furuta Oribe (1543-1615), un de ses disciples, va inverser les proportions.

Les fleurs sont généralement exclues du jardin afin de ne pas amoindrir l’effet que produira le bouquet qui est dans l’alcôve de la chambre de thé. En ce qui concerne la végétation, la préférence va aux plantes forestières, à différentes fougères et l’on laisse naturellement proliférer la mousse. jardin de thé

Les arbres sont en général choisis avec un feuillage persistant, de façon à ce que règne une atmosphère ombreuse et humide. Peu avant la cérémonie, on verse de l’eau sur les pavements, les mousses et les feuillages pour leur donner de la luisance et y faire naître des reflets. On calcule le moment précis où l’effet sera le meilleur selon les conditions ambiantes : le jour, trois minutes après l’arrosage ; la nuit, dix minutes.

Les deux espaces

Takeno Jôô (1502-1555), autre maître de thé, divise le jardin en deux espaces : d’une part, le tsubo (petit jardin clos), et le waki no tsubo (le flanc du jardin). Les invités devaient donc d’abord longer un côté du pavillon de thé puis tourner à angle droit pour arriver devant l’entrée. Le fait de distinguer ainsi deux espaces différents pour le jardin marque bien la notion de passage. Cette organisation sera adoptée par les grandes écoles de thé  : d’une part, le jardin extérieur qui mène de la porte d’entrée jusqu’à la porte du milieu de jardin et le jardin intérieur qui mène de la porte du milieu à la porte du pavillon de thé ; parfois, un banc d’attente se trouvait dans l’un des jardins ou dans les deux pour permettre aux invités de s’asseoir en attendant que le maître vienne les chercher.

porte de jardin du pavillon de thé Meimei-an(1779) à Matsue

porte de jardin du pavillon de thé Meimei-an(1779) à Matsue

Le bassin de pierres

Tsukubai2-768x1024Sur un autre plan attribué à Sen no Rikyû (1522-1591) on trouve une information supplémentaire : à l’intérieur du jardin de côté,  doit se trouver un chôzugamae (structure pour se purifier les mains), ce qui est appelé actuellement tsubukubai ( bassin pour se purifier les main). Cela consiste en fait à un arrangement de pierres où se trouve le bassin devant lequel on s’accroupit pour se purifier les mains et la bouche avant d’assister à une cérémonie. Il y avait en effet plusieurs pierres : celle du devant ou l’on s’accroupit pour se laver les mains, celles à droite et à gauche du bassin, une pierre pour le bougeoir et l’autre pour la bassine d’eau chaude. Enfin un trou dans le sol autour du bassin pour évacuer l’eau. Ce sont tous ces éléments réunis qui formaient le  tsubukubai. Le mouvement fait passer sur le côté du pavillon, où l’on se lavait les mains puis  entrer dans le petit jardin clos, puis pénétrer à l’intérieur du pavillon.Il faut remarquer que le fait de se purifier les mains est un acte symbolique et à caractère religieux, dont la gestuelle est héritée du rituel d’entrée dans les sanctuaires shinto et les temples bouddhiques.

La lanterne

Lanterne de pierre du Rikugi-en à Tokyo.

Lanterne de pierre du Rikugi-en à Tokyo.

Sen no Rikiû est aussi connu pour être le premier à avoir intégré les toro (lanternes) et en particulier les ishi doro (lanternes de pierre). Dans l’antiquité et jusqu’à la fin du Moyen-Age, la lanterne était considérée comme un objet religieux qui n’avait sa place que dans les espaces sacrés. Sen no Rikiû ne va pas hésiter à bousculer les coutumes et va intégrer un objet sacré dans un espace privé. La lanterne avait bien sûr une fonction pratique, éclairer l’espace de nuit, mais aussi une fonction symbolique puisque sa seule présence donnait au jardin tout entier une connotation religieuse. Comme si le fait de se purifier les mains ne suffisait pas, la lanterne venait souligner le passage d’un espace profane à un espace sacré.

L’allée de pierre

Troisième élément des roji : les tobi ishi (pierres que l’on saute), que l’on traduit actuellement par « pas japonais ». Ce sont des pierres plates disposées au ras du sol qui permettent de circuler dans le jardin. A l’époque de Sen no Rickiû, elles ne sont pas taillées, on utilise uniquement des pierres naturelles et de petite taille de préférence. Leur rôle est prépondérant puisque ce sont elles qui vont guider et rythmer les pas des invités jusqu’au pavillon et donner le sens du mouvement. Pour que cet espace liminaire qu’est le jardin de thé soit pleinement efficace, il convient de doser subtilement les élément statiques et les éléments dynamiques, de régler minutieusement le mécanisme de la tension et de l’apaisement, d’éviter toute note discordante qui pourrait troubler la sérénité. De petites pierres jetées négligemment  au seuil du pavillon de thé engendrent la détente ; un alignement rigoureux risquerait de provoquer une certaine crispation.

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maison de thé et roji,  musée d’Art à Adachi

Furuta Oribe,  disciple de Sen no Rikiû, choisira des pierres taillées et mettra en avant le côté artificiel du jardin et joue sur les contrastes. Le roji n’est alors plus une évocation de la nature, il devient une oeuvre d’art.

Le chiri ana

Il s’agit d’un trou à poussière, un petit creux d’une vingtaine de centimètres à l’intérieur duquel on dispose les feuilles et branches coupées du jardin. Son usage n’est pas réellement pratique, il est d’usage d’y disposer quelques brindilles et feuilles, ainsi qu’une paire de baguettes en bambou fraîchement coupé pour monter que le ménage a été bien fait.

Par la suite…

L’histoire du jardin japonais est nourrie par la coexistence et la copénétration de l’ancien et du nouveau. Si les jardins secs zen  sont un produit de l’époque Muromachi (1333-1572), ils se sont formés au sein même de jardins s’inscrivant dans la tradition  de l’époque des Heian (794-1185). Postérieurs aux jardins zen, les jardins du thé apparaissent à la fin de l’époque Muromachi et à l’époque Momoyama (1573-1602). Mais les jardins zen ne disparaissent pas pour autant : ils se mettent au goût du jour, accueillant des lanternes de pierre et les dalles de passage que les maîtres de thé avaient adoptées. En effet, l’esthétique mise au point pour le roji s’est très rapidement répandue et a largement influencé l’évolution du jardin jusqu’à nos jours. Le vocable  chaniwa ou chatei a été créé pour parler de ces espaces qui ne sont pas seulement prévus pour la cérémonie du thé mais en comportent les principaux éléments.

 

 

 

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