Chashitsu : le pavillon de thé

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chashitsu Fushin-an, Kyoto

Chashitsu (cha: thé et shitsu : pièce) peut désigner une pièce, mais aussi un pavillon tout entier. Ce terme apparaît pour la première fois en 1609 dans le Recueil de textes du moine Nanpo (Nanpobunshû). Pourtant ce n’est qu’à partir de la fin de l’époque Edo (1603-1867) que son emploi va réellement se généraliser. Jusque là, différents noms ont été utilisés pour désigner un petit espace où se retrouvent l’hôte et les invités pour boire du thé : kaisho (lieu de rencontre), sukiya, sôan (cabane de chaume), kakoi (enclos), etc. Toutes ces expressions sont révélatrices des différents aspects du pavillon de thé.

Une pratique et une architecture différente selon les époques

Comme nous le verrons par la suite, l’architecture des maisons de thé varie en fonction des époques et des classes de la société. Sphère monacale et classe des guerriers d’une part, élites sociales d’autre part.

La plupart des maîtres de thé ont été éduqués dans des monastères bouddhiques. L’expérience de la pauvreté, de l’humilité, de la solitude et de l’impermanence des choses est à la source de cette pratique. La Voie du Thé, sadō (chado), est une pratique spirituelle fondée sur l’idée bouddhique du dénuement matériel.

Les élites de Kyôto adoptèrent aussi l’usage de boire du thé mais elles appréciaient les concours, momo awase, joutes au cours desquelles il fallait reconnaître la provenance et l’essence des thés qui étaient servis. Ces rencontres raffinées étaient marquées par l’importance accordée à la présentation, au luxe, à l’élégance, aux beaux vêtements, au choix du décor d’architectures nobles et de jardins somptueux.

Jusqu’au XVIe siècle, boire du thé et concours d’appréciation se pratiquaient dans les pièces usuelles d’une habitation noble ou dans un pavillon destiné aux divertissements. Le plus souvent, on disposait un paravent dans la pièce pour délimiter un espace appelé kakoi, l’enclos. Au cours de l’époque de Muromachi (1336-1573), l’évolution de cette pratique conduit à la conception d’un espace singulier et à un style architectural qui se distingue fortement du décor des autres pièces d’un palais. Au cours de l’époque Edo (1603-1867), l’architecture du thé influence de manière conséquente l’ornementation et l’architecture de l’habitat noble.

Une pièce à part : l’exemple du togudô (1486) 

Toku-do, 1486

Toku-do, 1486

C’est à partir du XVe siècle, que les recherches esthétiques des maîtres de thé vont prendre une orientation nouvelle : le luxe et l’ostentation sont délaissés au profit du naturel et de la simplicité. Lorsqu’il se retire, le shōgun Ashikaga Yoshimasa (1436-1490) entreprend la construction d’une retraite dans les faubourgs de Kyoto. De cette retraite, n’a subsisté que l’édifice dédié à Kannon (le pavillon d’Argent, 1487) et le pavillon de la Quête de l’Est (Tōgudō, 1486). Construit en 1486 dans l’enceinte du temple Ginkaku-ji (ou Jisho-ji ), appelé temple du pavillon d’argent, à Kyoto, le Tôgudo, classé trésor national, est le plus ancien des bâtiments de ce type. De forme rectangulaire, il est composé de quatre pièces : une salle dédiée au bouddha Amida, deux antichambres et une pièce de quatre tatami et demi, appelée Dojin-sai, prototype de l’architecture shoin-sukuri (zukuri : construction et shoin : cabinet de travail d’un lettré).

Murata Juko

Murata Juko

Ce dernier pavillon revêt un intérêt particulier par le fait qu’une des salles arrière aurait accueilli les débuts du chanoyu. Cette petite pièce, d’une superficie de quatre tatamis et demi, possédait un foyer, équipé d’une bouilloire pour le thé. Elle était ornée d’un shoin, sorte de table de travail fixée au mur devant une fenêtre, et d’une étagère où étaient présentés un bol à thé, un pot pour la poudre de thé vert, un fouet, une cuiller, le tout disposé sur un plateau. Deux calligraphies du moine Musō Soseki (1275-1351) en ornaient les murs. Cette pièce serait l’œuvre de Murata Jukō (1422-1502), le maître de thé du shōgun Yoshimasa. Tous les ouvrages anciens sur le chanoyu (cérémonie du thé) font de cette salle la première pièce à thé de l’histoire du chanoyu.

Il est écrit dans les Notes de Nanbō attribuées au moine Nanbō Sōkei : « Le pavillon de quatre tatamis et demi est une création de Murata Jukō. C’est un vrai zashiki (pièce de réception) dont les murs sont couverts d’un fin papier blanc de qualité supérieure. Le plafond est en bois de cryptomère et ne possède pas de bordure. La toiture est à quatre pentes, faites de petits bardeaux de bois. L’autel d’ornement mesure une travée et Jukō y a accroché une précieuse peinture de Yuan Wu [moine chinois du bouddhisme Chan, 1063-1165]. Il l’a décorée avec une étagère daisu. Il équipa cette pièce d’un foyer encastré. Dans l’ensemble, l’ornementation est celle d’un shoin, bien qu’on y trouve moins d’éléments ».

C’est dans ce petit espace que le shôgun Achikaga Yoshimasa  convoquait les plus grands hommes des arts et des lettres de son temps. Ces salons ont préparé le terrain pour l’épanouissement de ce que l’on appelle aujourd’hui les « arts traditionnels » japonais, comme, par exemple, la poésie (renga et haikaÏ), le théâtre nô, l’arrangement floral (ikebana) ou encore la cérémonie du thé.

Structure intérieure

Ci-dessous, l’intérieur du Shokin-tei, dans la villa impériale Katsura à Kyoto.

shokin-tei, villa impériale katsura

shokin-tei, villa impériale katsura

Jusqu’à la fin de l’époque Muramachi, les pavillons de thé étaient construits sur le modèle du Dojin-sai du Togudô et les réunions qui se déroulaient dans cet espace étaient codifiées et ritualisées. Ce que l’on appelle communément aujourd’hui un chashitsu est composé de deux pièces : le chaseki, la pièce pour le thé, et le mitzuya ou katte , une antichambre avec évier et étagères.  La zashiki (salle de réception) recouverte de tatami (natte de bambou). Sur l’alcôve d’ornement (tokonoma), les étagères asymétriques (chigaidana) et le bureau du lettré (tzukeshoin), étaient disposés des objets de valeurs (karamono), souvent importés de Chine ou du continent, comme par exemple des céramiques et des peintures.

Différents plans

plan chichatsu traditionnelleA gauche, plan d’un chashitsu. Ses dimensions particulières de quatre tatamis et demi disposés en forme de svastika, un motif de bonne fortune véhiculé au Japon par le bouddhisme, sont devenues par la suite la forme orthodoxe du plan d’un pavillon de thé. On y voit le tokonoma, l’alcôve surélevée, qui sert à exposer une calligraphie et un bouquet. L’hôte se place entre la mitzuya et le foyer (hearth en anglais) situé au centre, tandis que les invités sont installés en face de lui ou sur le côté. Chacun d’eux dispose d’une entrée distincte. L’antichambre se situe derrière l’hôte.  Les quatre tatamis découpent l’espace ; au centre, le demi-tatami pour le foyer.

plan de Jo-anA droite, un autre plan, représentant un espace plus spacieux au vu du nombre de tatamis. Pour rappel le tatami, outre d’être une natte de bambou, servait d’unité de mesure : 1,82 x 91. Selon Sen no Rickiû, ces dimensions permettaient à une personne de se coucher ou à deux de s’asseoir.

 

 

 

Le pavillon : un exemple le Tai-an

L’émancipation de la pièce à thé comme architecture autonome (le pavillon de thé) se fait sous l’impulsion de deux maîtres : Takeno Jōō (1502-1555) et Sen no Rikyū (1525-1591). Nous prendrons comme exemple Sen no Rikyû, qui apprit l’art du thé auprès de Takeno Jôô.

Tai-an, sen no RikiûPour éviter tout étalage de richesse et mettre l’accent sur le caractère unique de la rencontre entre l’hôte et les invités (une fois, une rencontre : ichigo ichie), un pavillon de deux tatamis a été conçu : il s’agit du Taian (classé trésor national) attribué à Sen no Rikyû (1522-1591), l’une des principales figures de la cérémonie du thé. Le Tai-an (ermitage de l’Attente), qui se trouve au temple Myōki-an, au sud de Kyōto, est une belle illustration de la recherche esthétique de Rikyū. Dans cette architecture réduite à sa plus simple expression (moins de 5 m2), il  n’y a pas d’étagères ou de bureau de lettré pour y disposer des objets de valeur. Le travail d’épuration des formes proposé par Rikyū se traduit par une limitation du nombre des objets et des ustensiles et par leur simplification : une simple calligraphie remplace la peinture de paysage, une unique fleur est substituée aux grands bouquets alors en vogue dans le décor des salons. On retrouve bien l’autel d’ornement (tokonama). L’autre nouveauté, c’est que le thé se prépare directement devant l'(ou les) invité(s) grâce à l’irori (foyer) qui est découpé dans l’angle de l’un des tatamis. Ici, l’antichambre ne sert qu’à laver et disposer les ustensiles.

sen no rikyû

architecture selon Sen no Rikyû

Dans un espace réduit de deux tatamis ¾, auxquels s’ajoute le tatami de la pièce attenante utilisée pour le service, Rikyū a eu recours à une utilisation systématique de matériaux simples, pour ne pas dire grossiers (terre, paille, bois non-écorcé).

Sur le plan structurel, il faut noter l’absence du en, plancher périférique qui permettait l’accès direct à la pièce depuis le jardin (voir aussi engawa). Avec le plancher disparaissaient aussi les portes coulissantes. Ces dispositifs sont remplacés par une porte basse et étroite (environ 69 x 51 cm), le nigiri-guchi (littéral. entrée à croupetons) et par différents types d’ouvertures (mado), qui ne sont pas conçues pour admirer le jardin, mais uniquement comme puits de lumières ou fenêtre d’aérationTout est fait pour que l’attention des invités  se tourne vers l’intérieur. Non seulement, il faut s’accroupir pour entrer, mais le plafond était bas (environ 180 cm). Supprimer ces éléments était un moyen de se libérer des conventions sociales et de la hiérarchie établie. Par ailleurs, le fait de s’incliner était la manifestation de l’humilité propre à l’état d’esprit de la cérémonie du thé.  

Ci-dessous exemple de nigiri-guchi, entrée du pavillon de thé du Meimai-an, à Matsue.

Meimei-an, la petite porte d'entrée- nijiri-guchi

Meimei-an, la petite porte d’entrée- nijiri-guchi

estampe pavillon théÀ partir de cette époque (fin XVIe siècle), les pavillons aux dimensions réduites deviennent l’architecture de prédilection de Rikyū. Il en conçoit un de deux tatamis pour Toyotomi Hideyoshi au château d’Ōsaka et un de trois tatamis dans sa propre maison à proximité du château. C’est dans ce lieu qu’il conçoit pour la première fois un « poteau central », naka-bashira, pièce de bois indépendante de la structure de l’édifice qui instaure une légère séparation entre maître et invités. Ce naka-bashira s’impose comme un élément architectonique majeur du pavillon, par la forme naturelle du tronc et par sa verticalité, dans une architecture qui privilégie les plans horizontaux. Peu de temps après avoir conçu le Tai-an, Rikyū introduit le toit de chaume dans l’architecture des pavillons de thé et parfait ainsi l’image d’une humble cabane d’ermite. Cette quête de minimalisme aboutira à la conception d’un pavillon d’un tatami et demi, qu’il se fait construire à la fin de sa vie dans sa demeure proche du château de Jūraku, à Kyōto.

Ci-dessous, une estampe où l’on aperçoit parfaitement le nijiri-guchi.

estampe sur pavillon de thé

 

Quelques pavillons

Ces constructions d’apparences rustiques, inspirées des constructions rurales ou des retraites d’ermites, étaient conçues sans aucune contrainte de style. Le suffixe -an attaché au nom des pavillon de thé, signifie d’ailleurs ermitage. Ci-contre, chashitsu Jo-an, XVIIème siècle, à Urakuen, classé trésor national en 1951.

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chachitsu Jo-an à Urakuen, XVIIème s.

Ci-dessous pavillon de thé chisoku-an , au Tamaresu memorial museum à Nagoya.

tamesaburo-chisokuan

 

Ou encore,Yugao-tei à Kanazawa.

Yugao-tei, Kanazawa .

Yugao-tei, Kanazawa

 

Le tokonama : l’alcôve surélevée

cérémonie du thé, Mizuno Toshikata

cérémonie du thé, Mizuno Toshikata

L’estampe ci-dessus représente plusieurs élément du chashitsû : on remarquera à gauche le tokonoma, alcôve surélevée, dans laquelle se trouve un vase orné d’une fleur et une calligraphie ou peinture supendue, (kakemono),  le foyer central creusé dans le sol et dans lequel repose la bouilloire. L’hôtesse est face aux invitées.  Dans Eloge de l’ombre, l’écrivain Jun’ichiro Tanizaki  voit dans le tokonoma la quintessence du clair-obscur, typique de l’esthétique japonaise. « Chaque fois que je regarde un tokonoma, ce chef d’oeuvre du raffinement,  je suis émerveillé de constater à quel point  les japonais ont percé les mystère de l’ombre, et avec quel ingéniosité ils ont su utiliser les jeux d’ombre et de lumière. Et cela sans recherche particulière en vue de tel effet précis. Sans autre  moyen que du bois sans apprêt et des murs nus, l’on a aménagé un espace en retrait où les rayons lumineux que l’on y laisse pénétrer, engendrent, de-ci de- là, des recoins vaguement obscurs. Et pourtant, en contemplant les ténèbres tapies derrière la poutre supérieure à l’entour d’un vase à fleurs, sous une étagère , et tout en sachant que ce ne sont que des ombres insignifiantes, nous éprouvons que l’air, à cet endroit-là, renferme une épaisseur de silence, qu’une sérénité absolument inaltérable règne sur cette obscurité. »

Si les tokonoma  furent tout d’abord conçus pour les maisons de thé, à partir du XVIIe siècle, ils commencèrent à intégrer les palais, puis furent finalement également adoptés dans les maisons traditionnelles.

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L’expérience métaphysique de la pauvreté matérielle que prônait Rikyû a conduit à une esthétique du minimalisme qui va être interprétée différemment selon les époques. A l’époque Edo, par exemple, où la société est florissante, les maîtres de thé vont mêler des matériaux précieux à la simplicité des formes. D’autre part, si la conception des premiers pavillons de thé a d’abord révolutionné l’architecture des classes dominantes,  elle va très vite influencer l’ensemble des architectures de l’habitat.

 

 

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