L’ikebana ou Kadô : la voie des fleurs

kebana moribanaLe mot ikebana est la combinaison de ike « arranger, mettre » ou « vivant » et hana « fleur ». Il remonte à l’époque du huitième shogun Ashikaga Yoshimasa (1435-1490), grand adepte du bouddhisme zen et des arts qui s’en inspirent. Le plus ancien livre sur le sujet, Sendesho, date de 1445 et l’histoire de l’art de l’ikebana s’étend sur plusieurs siècles. Dans tous les arts traditionnels du Japon, le travail de plusieurs générations de maîtres a jeté les bases de ce que l’on nomme le classicisme. De celui-ci à l’ikebana contemporain, on détermine en général cinq styles principaux : Rikka, Seika, Nageire, Moribana et style libre, et trois écoles : Ikenobo, Ohara et Sogetsu. Cet article est un « débroussaillage » et présentera de manière succincte les cinq  styles principaux — chacun d’eux pourrait faire l’objet d’un article — qui jalonnent l’histoire de l’ikebana ainsi que les principes philosophiques et spirituels qui sous-tendent cet art.

Kadô ou la voie des fleurs

Shiro Kasamatsu (1898-1991) - Ikebana (Flower Arranging)

Shiro Kasamatsu (1898-1991) – Ikebana

Ka : fleur et  : voie, chemin. Le terme  est primordial dans tous les arts au japon, par exemple sho-dô, l’art de l’écriture, cha-dô, l’art du thé, bu-dô, la voie du guerrier, butsu-dô, la voie du Bouddha, shin-tô , la voie des divinités, etc. En Chine, dans le taoïsme, tao ou dao signifie la voie, processus dynamique, expérience en marche plus que connaissance achevée. La pratique de la Voie — ou l’errance, car le chemin est plus important que le but — dans l’écoulement du temps conduit à l’expérience existentielle de l’impermanence de toutes choses sur terre. La voie symbolise la découverte du monde et le chemin in-fini de la connaissance.

 

 

 

Utagawa Toyokuni, (1769-1825) Arrangement de fleur

Utagawa Toyokuni, (1769-1825) Arrangement de fleur

Suivant l’étymologie du mot dô, il faut donc prendre en considération deux aspects de l’art : l’un, pratique, qui implique technique et apprentissage, et qui est le chemin physique, constitué d’étapes ; l’autre, spirituel et métaphysique, qui correspond au cheminement intérieur. De la même manière, dans les jardins de thé, le roji est autant un chemin physique qu’un cheminement spirituel.  en tant qu’art est donc une pratique spirituelle. La pratique de chaque art est spécifique à celui-ci. Le chemin spirituel est commun à l’exercice de chacun des arts, il implique patience et répétition, concentration et décentrement, méditation et contemplation.  La voie est donc un principe de vie, un principe philosophique et un principe religieux.

 

 

Les directions : yaku eda

photographie, ikebana

photographie colorée à la main, ikebana


Yaku : position et eda : branche. On compte de manière générale, neuf ou onze directions. Ne sont ici présentées que les trois directions principales.

Shin : point élevé principal ou montagne spirituelle, ou ciel (en chinois ten).

Soe : bifurque d’un côté, représente l’homme (en chinois : jin).

Tai : la terre (en chinois chi).

Indépendamment de représenter l’ensemble de l’univers, cette trilogie exprime de manière condensée le principe de composition de tout art plastique au Japon. Littéralement, ces trois caractères signifient simplement : le ciel, la terre et l’homme. Mais ainsi composés en trilogie, ils forment une notion d’esthétique qui nous révèle un principe de l’art japonais, fondé sur la réalisation d’un équilibre à travers une composition asymétrique. Ce principe d’asymétrie correspond à l’équilibre universel et figure sa loi. Selon les écoles — Ikenobo, Ohara et Sogetsu — ces trois directions reçoivent des noms différents. Pour l’école Ohara, dans le même ordre, il y aura :  Shu, Fuku et Kiaku, et pour l’école Sogetsu :  Shin, Soe et Hikae.

Le maître Ikenobo Senno

Hirozumi Sumiiyoshi-Ikebana-Rikka, 1700

Hirozumi Sumiiyoshi-Ikebana-Rikka, 1700

Les origines de la famille Ikenobo, qui est en réalité une succession de prêtres et d’artistes, remonte à l’an 621, quand Ono-no Imoko, connu comme l’un des premiers émissaires du prince Shotoku en Chine, a pris le nom sacerdotal de Semmu et s’est installé près d’un étang, qui allait devenir plus tard Kyoto. Le nom exact du temple était Rokkadu-do, mais l’ermitage de Semmu allait bientôt devenir plus connu sous le nom d’Ikenobo, ce qui signifie littéralement « la résidence du prêtre près de l’étang ». Les prêtres qui lui ont succédé utilisaient le mot sen dans leur noms et se sont vu attribuer des numéros. Une note à la fin du Sendosho laisse supposer qu’il a été transmis  à Ikenobo  Senno.  On sait que vers 1470, Ikenobo Senkei (également connu sous le nom de Sengyo) fait sensation à Kyoto avec une composition de style Rikka. Bien qu’il soit risqué de dater précisément l’origine de l’art de l’arrangement floral, il est admis que le premier grand style, Rikka, a été créé au XVème siècle.Ike Bana (Flower Arrangement) in the Ike-no-bo Style” by Suzuki Harunobu, ca. 1765

Rikka : le style le plus ancien

ikebana rikkaLes premières décorations florales bouddhiques étaient sensées symboliser la beauté idéalisée du ciel. Il ne s’agissait pas tant de révéler la beauté des fleurs que de présenter une conception supérieure de l’univers. Une composition de style Rikka peut être interprétée à plusieurs niveaux philosophiques, mais elle contient invariablement une composante qui vise à transcender le monde naturel. En effet, elle découle d’une tentative philosophique de concevoir un univers organisé. Conceptuel et idéaliste, le Rikka convient pour faire une offrande à Bouddha. Il nécessite temps et espace ainsi que de nombreuses techniques, et convenait aux grandes maisons ou aux salles de réceptions.

ikenaba ikenobo, rikka

ikenaba rikka 2En 1542, le Grand maître Ikenobo Senno définit les neufs parties ou directions du style Rikka. Le style acquiert ensuite un certain formalisme et consiste alors en une combinaison fixe. Mais au fil des siècles, les combinaisons sont devenues si nombreuses qu’elles ne laissaient plus beaucoup de place à l’expression individuelle. Ces règles présentent cependant un intérêt : en les suivant sans beaucoup d’imagination, un novice peut réaliser un bouquet acceptable, voire inspiré. Bien que des générations d’artistes se soient rebellés contre un excès de formalisme, elles ont néanmoins accepté le principe de classification des différentes parties de la composition et au moins trois des neufs directions principales du style Rikka sont encore considérées comme fondamentales.

Nageire : le style « jeté dedans »

ikebana nageire, ecole OharaLe mot Nageire signifie simplement « jeter dedans » et,  au départ, il ne signifiait pas un style, mais plutôt une absence de style, une manière spontanée de réaliser une décoration florale. D’un point de vue technique, une composition Nageire se distinguait par le fait que les fleurs n’étaient pas redressées artificiellement, comme dans le Rikka ou le Seika mais reposaient naturellement dans le vase. Ainsi, le vase utilisé était haut et comportait un orifice étroit. On remarquera que la branche la plus grande (le shin) ne se dresse pas verticalement, ce qui fait que souvent le style Nageire a été appelé style incliné, ce qui est plus naturel comme position.

ikebana, style nageire

On ne peut nier que, sous l’influence du Rikka, le Nageire a commencé à se conformer à certaines règles. Toutefois en réaction à la complexité et à l’artificialité du style Rikka, le Nageire mettait en valeur la beauté naturelle des fleurs et l’artiste cherchait à présenter les fleurs telles qu’elles poussent dans la forêt ou un champ. Si le Rikka est associé aux formes plus traditionnelles du bouddhisme, le Nageire, quant à lui, est associé au zen. Ses compositions représentent une tentative de ne faire qu’un avec l’univers, les compositions constituent un lien direct entre les êtres humains et leur environnement naturel. Il est instinctif et  naturaliste. Le style Nageire était particulièrement répandu au XVIème siècle.

Seika : simplicité et formalisme
seika2fVers le début du XVIIIème siècle, on a pu voir apparaître un nouveau type d’arrangement floral, le Seika, qui signifie littéralement « fleurs vivantes ». Sei signifie « frais » et ka « fleur ». Ce style est également connu sous le nom de Shoka, Sho et Sei étant deux lectures différentes du même idéogramme. Le Seika reprend certains principes du Rikka mais sous une forme extrêmement simplifiée. Les matériaux vivants tels que les branchages, les herbes et les fleurs sont arrangés de manière à créer une ligne, un plan et une masse dans un espace donné, avec des divisions incluant un espace vide actif qui a autant d’importance que les  végétaux eux-même. seikaCe style a gardé trois des neuf directions originales du Rikka. Ces trois directions (shin, soe, taisaki,) sont fixes et forment un triangle asymétrique et la composition doit donner l’impression d’être issue d’une seule et  même tige. Les végétaux sont peu diversifiés et disposés de manière à ce que les tiges se dressent au milieu du vase. Les branches se disposent une à une à partir de l’arrière-plan, raison pour laquelle on ne tourne pas autour d’une composition Seika. Les variantes sont infinies et une multitude de types différents de Seika ont été créés, donnant naissance à de nombreuses écoles.

IMG_2569

Le style Moribana

ikebana ohara moribanaL’ouverture du Japon a influencé  la culture traditionnelle locale. L’impact de l’Occident s’est fait sentir dans l’ikebana. En1907, le maître Unshi Ohara a exposé des oeuvres pour lesquelles il avait employé des fleurs d’origine occidentale. Ohara était à l’époque membre de l’école Ikenobo, de laquelle il s’est ensuite détaché pour ouvrir l’école Ohara, qui est toujours l’une des plus grandes et des plus importantes du Japon. Le style Ohara se caractérise par un contenant peu profond et et des branches disposées librement. Ce style s’est fait connaître sous le nom de Moribana, littéralement « masse de fleurs, fleurs amoncelées ». La principale innovation technique de ce style a été le kenzan, un support métallique plat et lourd, recouvert de pointes verticales sur lesquelles peuvent être fixées les tiges à pratiquement n’importe quel angle. Un style vertical et un style oblique le caractérisent, ayant chacun sa composition  »fondamentale » et ses  »variations ». Les trois points du triangle Shin [le ciel], Soe [l’homme], et Hikae [la terre] y sont présents.

moribana

Style libre « jiyuka »

ikebanastylelibreEn 1927, Sofu Teshigahara [1900-1979] fonde l’Ecole Sogetsu. Il modernise l’Ikebana en adoptant des méthodes nouvelles d’enseignement et en intégrant de nouveaux matériaux [bois, écorce, racine, métal, verre, bougies etc…]. Il utilise  la fleur comme élément sculptural. Il ne s’agit plus de copier la nature mais de la modifier. Les vases peuvent avoir des formes variées ou même disparaître, la fleur n’est pas forcément dressée, le bouquet se transforme en installation. Liberté n’implique pas absence de contraintes; bien au contraire, ce style n’est abordé qu’après une longue pratique de styles plus formels…

ikebana sogetsu

Cette présentation pourrait laisser supposer qu’à chaque école correspond un style, ce qui n’est pas le cas. Certaines écoles préfèrent certains styles et toutes ne font pas chaque style, mais chacune ne se tient pas qu’à un seul style. Par ailleurs, des écoles supplémentaires se sont fondées hormis les trois présentées, mais il s’agissait ici de faire un choix parmi les plus reconnues. Enfin, n’a pas été abordé le Chabana (arrangement de fleurs pour la cérémonie du thé) qui ne fait pas à proprement parler partie de l’ikebana et qui est décrit ici.

 

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire