Les jardins-promenades de la Période Edo

jardin Rikugi'en

jardin Rikugi’en

La période Edo (1603-1867) voit fleurir le genre du jardin-promenade ( chisen kaiyu : plusieurs scènes). La plupart de ces jardins, propriétés des shôgun et des daimyô, se trouvent dans la capitale et les villes-fortes de la province : tels sont le Rikugien (Tokyo), le Kôraku’en (Okayama), le parc Ritsurin (Takamatsu) et le Suizenji (Kumamoto). Quelques uns, aux alentours de Kyoto, agrémentent les palais impériaux, comme Katsura et Shugakuin. Commandés par des hommes qui possédaient de grosses ressources financières, les jardins-promenades sont de grandes dimensions, recouvrant parfois plusieurs dizaines d’hectares. Ces jardins sont pensés comme une oeuvre d’art qui donne à voir une succession de tableaux.

I. Entre tradition et nouveauté

Malgré leur aspect nouveau, ces jardins sont nourris par la tradition : on y trouve immanquablement l’étang ceint d’un sentier qui caractérise les jardins-paradis ; les ruisseaux et assemblages de pierres au bord de l’eau qui paraient les jardins de plaisance ; les lanternes, vasques et dalles de passages des jardins de thé  (Les jardins-paradis et jardins de plaisance feront l’objet d’autres articles, pour les jardins de thé, roji, voir ici, et pour les jardins secs, karesansui, voir ici).

II. La représentation du paysage

Un paysage artificiel qui se veut naturel

Même si tout est composé pour le spectateur-promeneur,  tout doit être aménagé de façon « naturelle » : l’art de la composition doit s’effacer le plus possible. Par exemple, la terre récupérée en creusant l’étang est employée pour créer un relief « accidentel ».

Transition entre architecture et nature

Aouté au fait que le paysage doit apparaître comme naturel, la transition entre nature et architecture doit être adoucie. Le jardin Katsura en fournit une bonne illustration, par exemple, son Shokin-tei a un office en plein-air protégé par un avant-toit.

office du Shokin-tei, Katsura,

office du Shokin-tei, Katsura,

Fondé en 1618 par deux princes impériaux, le palais détaché de Katsura ne prit son aspect définitif que vers 1655. On ne sait pas vraiment si le jardin est l’oeuvre du célèbre  « jardiniste »  Kobori Enshû, mais on y retrouve son influence. Le jardin Katsura, qui contient un groupe de bâtiments résidentiels et quatre pavillons de thé, est un lieu de promenade ponctué d’étapes où l’on peut goûter le breuvage traditionnel. Il  contient un « belvédère pour contempler la lune » (tsukimi-dai) qui forme saillie sur la façade de la résidence et qui met en évidence le lien entre la nature et l’architecture. Simple plateforme quadrangulaire non couverte, en bois et fûts de bambous, elle appartient autant au jardin qu’au bâtiment dont elle prolonge le sol.

Les nombreuses ouvertures des différentes façades de la Villa Katsura créent des fenêtres de vue sur la nature.

Grève rocheuse aperçue de la Deuxième salle du Shokin-tei, Katsura

Grève rocheuse aperçue de la Deuxième salle du Shokin-tei, Katsura

Valeur évocatrice

Très proche du jardin-paradis, dans sa composition, le jardin-promenade est parsemé de lieux qui évoquent les paysages vantés dans la littérature classique ou la tradition picturale. Si le visiteur est cultivé, c’est toute une gerbe d’images qui jaillit en lui, car il se remémore les poèmes et les peintures que le paysage a convoqués. Un motif, littéraire à l’origine, souvent représenté dans la peinture et la décoration, est pris comme motif de jardin. Ces références sont aussi bien chinoises (notamment, les peintures de l’époque Song) que japonaises. Certains éléments sont également  de directes allusions à des personnages de la littérature. Dans le jardin de la villa Katsura, « le pin de Sumiyoshi », planté au bord de l’étang, est une allusion au Gengi-monogatari (Le dit du Gengi, oeuvre  majeure de la littérature japonaise du XI ème siècle (Epoque de Heian) , attribué à Dame Murasaki Shikibu) et rappelle à qui le contemple l’émouvante histoire de la Dame Akashi.

Pin de Sumiyoshi, Katsura, Japon

Pin de Sumiyoshi, Katsura, Japon

Le Rikugi’en (litt. « jardin au six poèmes », car ses paysages s’inspirent de six poèmes courts traditionnels, les waka) reconstitue sur six hectares 88 sites renommés. Yanagisawa (1702) a en effet conçu l’espace de façon à dépeindre 88 scènes représentées dans une sélection de six poèmes classiques. Ces scènes  étaient signalées par des bornes en pierre (il n’en reste aujourd’hui que 32). Dans ce jardin, une partie de l’étang est enjambée par un pont, du nom de « Tôgetsu kyô « (que l’on peut traduire approximativement par « pont de la lune qui traverse »), baptisé ainsi d’après un poème qui évoque la lune traversant le ciel, son ombre et le cri des grues dans les champs. Il est composé de deux grands blocs de pierre qui apportent au lieu une atmosphère solennelle.

Togetsukyo, Rikugen, Tokyo,©I. Gelbuckh

Togetsukyo, Rikugen, Tokyo,©I. Gelbuckh

Le rappel de lieux naturels ou sites célèbres

Bien qu’ils aient leur autonomie, chacun de ces éléments contribue à former un tout et se fond en un paysage unique. Dans le Suizenji, au-delà de l’étang, un groupe de tertres tendus de gazon et plantés d’arbres figurent des sites naturels. La butte majeure en forme de cône, représenterait le Mont Fuji

Jardin-Suizenji, colline représentant le Fujisan

Jardin Suizenji, colline représentant le Fujisan

Jardin commencé en 1629, par Tokugawa Yorifusa à Edo (Tôkyô), le Kiraku-en, représente la genèse de tous les jardins princiers qui naissent alors un peu partout à Edo et dans tout le pays. On peut  entreprendre dans ce jardin un voyage à travers la Chine et le Japon à la fois. En effet, c’est un maître chinois de l’art du jardin, Chu Shunshui, (1600-1682), qui prit une part décisive à son aménagement. Le grand parc, qui ne s’étend plus que sur 7 hectares au lieu de 24, a été malheureusement détruit à deux reprises : lors du grand tremblement de terre de Kanto (en 1923) et par les bombardements de 1945. Il a toutefois été restauré en grande partie. La partie droite, qui s’étend en longueur, de cet étang est appelée « fleuve Ôigawa », également une désignation d’une partie de Kyôtô.

amanohashidate

amanohashidate

Tous ces décors variés— avec beaucoup d’autres — composent finalement l’ensemble des « huit spectacles renommés« , qui subsistent au Japon non seulement comme « spectacles chinois », mais ont aussi été transposés en « spectacles japonais ». En plus de ces « huit paysages », le Japon a adopté le groupe des « trois plus beaux paysages« . Font partie de ce groupe les îles de Matsushima, le sanctuaire de Miyajama et la langue de terre plantée de pins du nom de « Amanohashidate », évoquée par exemple dans le jardin de la Villa Katsura, par une longue dalle de pierre reliant deux ilots. Cf, ci-dessous.

Amonohashidate, Katsura,

Amanohashidate, Katsura,

 

L’abstraction

L’on voit dans ce dernier exemple que les jardinistes  ne cherchaient pas à reproduire les sites avec fidélité ; ils réduisaient le nombre d’éléments et schématisaient le paysage. Les 260 ilots boisés qui parsèment la baie de Matsushima peuvent être ramenés à deux ou trois rochers coiffés de pins de petite taille. La représentation du paysage est à la fois abstraite et concentrée sur l’essentielle. « Le terme abstraction doit se comprendre dans sa signification fondamentale et dans son lien étroit avec le verbe « abstraire », lequel finalement, ne veut pas dire autre chose que libérer l’essentiel de ce qui est contingent, extraire l’essentiel, le plus souvent par la voie de la réduction, jusqu’à être ramené aux formes fondamentales ». (cf Biblio, Le jardin japonais). Cette définition de l’abstraction montre qu’il y a toujours une référence à un objet dont on abstrait l’essentiel et qu’il ne s’agit pas d’une forme non figurative dépourvue de référent.

III. La structure ou la composition

Un itinéraire précis

La promenade s’effectue suivants des trajets précis. L‘itinéraire principal qui constitue l’ossature du jardin est celui qui s’effectue autour de l’étang. Le circuit est scandé de sites dont l’approche est très élaborée : le chemin se rétrécit en s’enfonçant dans un sous-bois,

Murin-an, sentier dans un sous-bois,

Murin-an, sentier dans un sous-bois,

s’élargit quand il débouche sur l’étang, ondule aux abords d’une passerelle. Le revêtement du sol a son importance : des pierres de passage surgissant sur le sentier concentrent l’attention du promeneur sur ses pas, marquant un temps faible en vue d’accentuer l’effet que produira le site à venir.

koraku-en, pas japonais

koraku-en, pas japonais

Selon le paysage ambiant, les ponts sont en pierre, en bois, ou leur tablier est recouvert de terre. Un pont, au jardin Koraku-en, possède une arche en parfait demi-cercle, son reflet dans l’eau crée un cercle supposé évoquer la lune.

Engetsu-kyo dans le Koishikawa Kōrakuen, à Tokyo.

Engetsu-kyo dans le Koishikawa Kōraku’en, à Tokyo.

Les lanternes et les vasques ont chacune leur forme propre selon leur environnement. Si l’on veut jouir pleinement des transitions et des gradations que le jardinier a aménagées, il importe de suivre rigoureusement l’itinéraire : « négliger le point de départ ou se promener à contre-sens équivaudrait à lire une partition musicale à l’envers.  » (cf Berthier)

Une succession de tableaux

Toute une gamme d’éléments apparaissent, puis disparaissent, à commencer par l’étang qui convie le promeneur à une partie de cache-cache, dans l’alternance du montré-caché. Le jardin promenade n’est pas un tableau que l’on peut lire en une fois, il faut en tourner les pages une à une.  Le promeneur-spectateur doit  avoir sous les yeux à chaque détour du chemin la surprise de nouveaux compartiments formant un tableau. Tout est rythme visuel au long du parcours. Dans le Katsura, par exemple, le regard est fragmenté : le jardin est structuré de telle manière qu’on ne peut jamais l’embrasser d’un seul regard, de même on ne découvre l’étang que par fragments, au gré des points de vue, ce qui a pour effet de rendre l’espace beaucoup plus vaste qu’il n’est en réalité.

Villa Katsura, vue fragmentée de l'étang

Jardin Katsura, vue fragmentée de l’étang

Le paysage emprunté (shakkei)

La technique de « paysage emprunté » se retrouve dans de nombreux jardins japonais et trouve son apogée dans les jardins du XVII ème siècle. Au nord-est de Tokyo se trouvent les jardins de Shugakuin, palais détaché de l’empereur Go Mizunoo. L’ensemble qui regroupe près de 55 hectares fut achevé en 1659. Du pavillon de thé qui domine le site,  la vue glisse sur un immense massif fait d’une mosaïque de buissons, plonge sur l’étang, puis remonte de mont en mont pour se perdre dans l’infini. Il est d’un esprit totalement différent de celui du palais Katsura. Ce dernier, quoique jamais saisi en entier, se referme sur lui-même. Au contraire, ce jardin s’ouvre largement sur l’extérieur en s’agrégeant le panomara. Le jardin est en partie conçu en fonction des sites alentours et dessine en quelque sorte des cadres de vue, fenêtres au travers desquelles passe le regard. Par exemple,  le Murin.an,  à Kyoto, d’un espace relativement petit, est agrandi par les monts boisés qui s’encadrent dans une échancrure du rideaux d’arbres cernant le jardin.

IV. Quelques  formes, motifs et composants

Cascades, amoncellement de pierres et ruisseaux

petite cascade et amoncellement de pierres au Rigaku'en

petite cascade et amoncellement de pierres au Rigaku’en

Les jardins-promenades font parties des jardins à étang, par opposition aux jardins secs.  Leurs composants sont donc principalement reliés à l’eau. Outres les cascades, étangs et ruisseaux qui les constituent, on peut  s’arrêter sur les terres qui dialoguent avec ces composants mobiles.

 

Les rivages de pierre : ishihama

Les lignes nettes sont extrêmement rares. On en trouve aux bords des étangs, où la rive décrit sur un petit parcours une courbe élégante. Dans le jardin du palais impérial de Sentô Gosho à Kyôto, commencé en 1633, la beauté du tracé est encore rehaussée par le fait que la rive descend vers l’étang en suivant une pente très douce. Une rive de ce genre est appelé en japonais  » ishihama« : rivage de pierres. Elle représente un motif très en faveur au début de l’époque Edo. On en trouve également dans les jardin du Kogosho (Kyôto) ou Petit Palais, voisin du précédent, et du Kiraku’en à Tôkyô.

Jardin du Sentô Gosho , Kyotô, rivage de pierre

Jardin du Sentô Gosho , Kyotô, rivage de pierre

Les presqu’îles et étangs en forme de nuages

L’ étang est rarement d’un seul tenant : plusieurs presqu’îles aux courbes presque droites, partagent la surface de l’eau en plusieurs parties asymétriques. On peut le voir dans la photo ci-dessous avec l’étang sinueux du Rikugi-en.

jardin Rikugi'en

jardin Rikugi’en

On retrouve ce motif caractéristique de la peinture japonaise de l’époque Edo dans les fonds or, qui représentent le ciel ou les nuages, parfois la terre, et séparent le tableau en plusieurs scènes narratives. Ci-dessous, illustration datant de l’époque Edo, du Dit du Gengi.

Dit du Gengi, illustration, époque Edo

Dit du Gengi, illustration, époque Edo

 

Se promener et contempler

Nous avons vu que le jardin-promenade pouvait évoquer des oeuvres littéraires ou des peintures, de ce fait, il est lui-même oeuvre d’art et suscite au même titre les sentiments et l’esprit humain par ses formes artistiques. Son contenu induit la contemplation de divers tableaux à forte puissance évocatrice, référant à des lieux célèbres, réels ou représentés dans la peinture ou décrits dans des oeuvres littéraires.

Bibliographie:

Berthier, François, La mystérieuse beauté des jardins japonais, Ed. Arléa, 2015

Nishikawa T. et Naito A., Katsura, un ermitage princier, office du livre, 1977

Schaarschmidt-Richter Irmtraud, Osamu Mori, Le jardin japonais, Office du livre, 1979

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