Mineko Iwasaki , Ma vie de geisha

Ma vie de de geisha, Mineko Iwasaki

Mineko Iwasaki (岩崎峰子), de son vrai nom Masako Tanaka, est née le 2 novembre 1949 à Kyôto et a été une des plus grandes geiko (geisha)¹ du quartier de Gion à Kyôto. En 1997, elle est consultée par l’auteur américain Arthur Golden qui souhaite avoir son témoignage pour l’élaboration de son roman « Geisha ». Plus tard, elle regrettera ces confidences et attaquera Golden en justice pour violation de confidentialité. Mécontente des libertés que l’auteur s’est permis de prendre dans son roman (la mise aux enchères prétendument rituelle de la virginité de l’héroïne notamment), Mineko Isawaki décide alors de publier son propre livre, aidé par l’américain Rande Brown, « Ma vie de Geisha ».
Témoignage personnel, son livre est également une source de renseignements sur la vie d’une geisha, son éducation et son évolution. On y apprend la hiérarchie et l’économie d’une okiya (maison de geisha), son organisation, ses règles. C’est également le monde du luxe et des arts, mais aussi celui de la discipline, archaïque, qu’elle quittera à l’âge de 29 ans.

Mineko Iwasaki, portrait estival

Dans mon pays, le Japon, il existe des quartiers consacrés aux arts du divertissement et au plaisir esthétique, où vivent et travaillent des artistes à la formation d’une impeccable rigueur. On les appelle des karyuakai. Karyuakai signifie « monde des fleurs et des saules », car si la geisha est une fleur parmi les fleurs, elle possède aussi la grâce, la souplesse et la force d’un saule. Au cours de nos trois siècles d’histoire, une convention tacite ancrée par la tradition et le caractère sacré de notre profession nous a imposé le silence. L’heure est toutefois venue pour moi de dévoiler nos secrets et de raconter ce que vivent les habitantes du « monde des fleurs et des saules ». On a dit de moi que j’étais la plus grande geisha de ma génération…Ainsi commence le témoignage de Mineko Iwasaki.

Mineko Iwasaki, à l'âge de six ans

Mineko Iwasaki, à l’âge de six ans

Petite fille silencieuse et ravissante qui se cache dans les placards pour se réfugier loin du monde des adultes lorsqu’elle a peur ou lorsqu’elle est honteuse ou en colère, Masako eut une enfance heureuse dans une famille où chacun était l’égal des autres. Issue d’une famille nombreuse, d’origine noble mais ruinée, elle est la cadette d’une famille de 11 enfants et avait déjà deux de ses sœurs maiko (apprentie geisha).  Cet état de fait n’est pas rare à l’époque. De nombreuses familles de la noblesse ayant perdu leur fortune à la restauration de Meiji en 1868, plaçaient leur filles au karyukai pour se procurer un moyen de subsistance. Elles pouvaient y pratiquer l’art de la danse et la cérémonie du thé qu’elles avaient apprises à la maison, porter des kimonos de meilleure qualité, acquérir une indépendance financière et éventuellement faire un bon mariage. Dès l’âge de trois ans, ses parents sont sollicités pour en faire une atotori. Ce qui ne les enchante guère, le père opposant en premier lieu le refus catégorique de « céder » une autre de ses filles. « L’expression « céder » une enfant revêt  un sens particulier. Lorsqu’une jeune fille quitte sa famille pour aller vivre dans une okiyoa, c’est un peu comme si elle était envoyée en pension. En général, elle rentre chez elle pendant les vacances et ses parents ont le droit de lui rendre visite. Toutefois, quand une fillette est désignée héritière des biens et du nom d’un établissement, elle devient légalement la fille adoptive de la propriétaire des lieux. Dans ce cas, elle renonce pour toujours à ses parents naturels et ne portera plus leur nom ». Ci-dessus, Mineko Iwasaki avec sa mère adoptive.

La hiérarchie d’une okiya

Après des visites de plus en plus longues à l’okiya Gion-kobu, elle quitte ses parents à l’âge de 5 ans, en partie pour les aider financièrement, en partie attirée par la perspective d’apprendre la danse. Avant la guerre, les petites filles qui entraient en apprentissage à six ans pouvaient être admises dès la sortie de l’école primaire. Après la Seconde Guerre Mondiale, avec la mise en place des mesures de protection de l’enfance, l’âge fut repoussé à 15 ans. Elle est intégrée dans l’okiya (maison de geisha) Iwasaki, destinée à en devenir la future patronne (atotori). Elle se heurte d’emblée à la hiérarchie de la maisonnée. Une okiya, véritable micro-société, hiérarchise de manière stricte les rapports entre les différentes femmes qui la composent.

Ci-dessous, Mineko Iwasaki.

 

La propriétaire est « semblable à une reine, elle règne sur les pensionnaires de son  établissement qui se soumettent à ses ordres sans discuter ». Son héritière, l’atotori, est traitée avec les mêmes marques de déférence :  » Les autres pensionnaires de l’okiya étaient là pour me servir et se montrer aux petits soins. Elles employaient avec moi des formules de respect, n’avaient pas le droit de me parler si je ne leur adressais pas la parole et devaient m’obéir au doigt et à l’oeil. »

« La société des femmes de Gion-Kobu est régie par un système de liens de parenté fondé non sur le sang, mais sur le statut social et l’ancienneté. Ainsi, quel que soit leur âge, les propriétaires des okiya sont des mères ou des tantes, de même qu’une maiko ou une geiko sont qualifiées de « soeur aînée » par toutes celles qui ont pris leur service après elle. En outre, chaque maiko, chaque geiko se voit assigner une sorte de nounou que l’on appelle une onesan, ou « grande soeur ». La geiko la plus âgée joue le rôle de modèle et d’éducatrice, se pose en intermédiaire entre l’élève et ses professeurs ou camarades quand surgit un conflit. Elle assiste sa petite soeur dans ses débuts et l’accompagne lors de ses premiers banquets. L’onesan sert de guide à la jeune fille, qui doit apprendre les règles de savoir-vivre, tâche complexe, et la présente aux clients importants. »

D’un côté, la propriétaire, les geiko et les maikos, de l’autre les apprenties maiko et les bonnes. Les premières détenaient plus de pouvoir que les autres, les secondes ne portaient pas les mêmes vêtements, ne se servaient pas des mêmes wc et mangeaient après les autres, différemment et d’un autre côté de la pièce, près de la cuisine.

Masako commence par la danse et, une année plus tard, entre à l’école. A 10 ans, elle passe devant un juge et devient légalement la fille adoptive de la maison Iwasaki, choix qu’elle fait, déchirée entre son amour pour la danse et celui qu’elle éprouve pour ses parents. Elle se nomme désormais Mineko Iwasaki et ses parents n’ont plus aucune autorité sur elle. Elle ne leur rendra visite que trois fois en dix-huit ans. On commence alors son éducation. A la suite d’un examen de danse où elle est reçue première, elle devient minarai, (apprentie gaiko). « On ne reste pas longtemps minarai, mot qui signifie « apprendre par l’observation ». Pendant ces quelques mois — pour moi ils furent deux—la future maiko se familiarise avec le fonctionnement de l’ochaya (maison de thé). En kimono à longues manches amples, elle assiste le soir aux banquets à titre de spectatrice. Ainsi elle est à même d’apprécier les nuances dans les mouvements, l’attitude, les préséances imposées par l’étiquette, la conversation, toutes qualités qu’elle sera bientôt appelée à déployer. »

Ci-dessous, Mineko Iwasaki sur scène pendant le Myako Odori (festival de danse du quartierde Gion à Tokyo ).

Les arts d’une geisha

Outre la danse, dont l’apprentissage nécessite des années de travail et qui se subdivise en plusieurs spécialités, une geisha apprend la musique, notamment à jouer du chamisen (sorte de guitare à trois cordes), le chant, en particulier le koto, chant traditionnel, et la calligraphie, l’étiquette, la cérémonie du thé et l’arrangement floral. Outre la corvée du nettoyage qu’elle abandonnera par la suite, l’instruction d’une jeune geisha est empreinte de religion : deux autels, l’un bouddhiste et l’autre shintô sont entretenus et la prière et les cérémonies religieuses font partie de la vie quotidienne. Pour préparer la visite d’un client, une geisha se doit de lire et de se cultiver :  le temps passé en bibliothèque et les visites des musées ponctuent sa journée afin de pouvoir alimenter la conversation avec son client.

Mineko Iwasaki, coiffure sakko

 

Enfin, l’habillage, la coiffure et le maquillage, en fin de journée, nécessitent une longue préparation et exigent des soins et une précision absolue. A chaque circonstance, sa coiffure. Par exemple, la « wareshinobu » est la première coiffure de la maiko.

Pour ne pas abimer sa coiffure, une geisha dort sur un oreiller en bois laqué surmonté d’un coussinet et va chez le coiffeur tous les cinq jours.« Une maiko en costume est conforme à l’idéal de beauté nippon. Elle ressemble à une princesse de l’époque Heian,au point qu’on la dirait sortie d’un rouleau peint du XIème siècle.« Finalement, la geisha est prête à se rendre dans les maisons de thé ou ochaya, plusieurs au cours d’une même soirée, où auront lieu les banquets ou les rendez-vous.

L’ochaya (la maison de thé)

« L’esthétique qui imprègne la vie de l’ochaya est influencée par l’art de préparer et de boire du thé, auquel nous donnons au Japon le nom de « voie du thé » ². Cette cérémonie consiste en un rituel d’une notoire complexité, destiné à célébrer les joies simples d’une réunion  entre amis — un instant de répit dans les soucis du quotidien. Et de quels extraordinaires artifices, on use pour recréer un climat de simplicité…(…) De même, à l’ochaya, tout est calculé afin que les invités y trouvent un refuge de sérénité au cours d’une sorte de banquet que nous appelons ozashiki, mot qui désigne aussi la salle traditionnelle où se tient cet événement. » Environnement, compagnie, mets les plus raffinés accompagnent l’invité — bien élevé, solvable et cultivé — qui doit être introduit par un habitué de la maison. A l’époque de Mineko Iwasaki, dans les années soixante, il existe près de 150 ochaya dans le quartier de Gion à Kyoto. Ci-dessous, Mineko Iwasaki dans le jardin d’une ochaya.

Le monde du luxe, des arts et de l’argent

Non seulement l’Okiya Iwasaki représentait des millions en biens immobiliers, kimonos, oeuvres d’art et bijoux, mais faisait vivre vingt employées. Il était fréquent que des protecteur offrent des bijoux, « rubis de la taille d’un noyau de pêche, cadeau au demeurant modeste à Gion-kobu, où l’extravagance des clients était monnaie courante. » Un banquet dans une ochaya coûte une fortune, environ 500 euros l’heure, nourriture et geiko non comprises. Un osashiki de deux heures pour quelques invités en compagnie de trois ou quatre geiko environ deux mille euros. « Le montant des honoraires d’une geiko est calculé en unités  de temps, appelées hanadai, « argent-fleur », qui correspond à une quinzaine de minutes. » Ces honoraires sont ensuite partagés entre le Trésor Public , le  keban (bureau d’enregistrement des geikos), l’ochaya, l’okiya qui redistribue leur part aux geiko. Enfin, sont déduits de la part de chaque geiko, les frais pour l’habillement, dont le luxe est inouï. Un des obi (large ceinture nouée sur le kimono) que porta Mineko Iwasaki nécessita cinq ans de travail. En plus de ces honoraires, elle reçoit des « pourboires » versés directement par le client.

L’ascension : travail et jalousies

L’ascension fulgurante de Mineko Iwasaki provoque jalousies de la part de ses compagnes qui se révèlent de véritables « harpies ». En réaction, Mineko se lance de façon acharnée dans le travail espérant ainsi susciter admiration plutôt que haine.« Tout dans ma vie en ce temps-là  (elle a quinze ans) était chronométré ; (…) Je me sentais contrainte de m’abrutir de travail : à cette seule condition, je deviendrais la première« . En violation totale avec la loi interdisant le travail des mineures et malgré son regret d’avoir interrompu ses études à l’âge de quinze ans, fait contre lequel elle porte plainte, et au sujet duquel on lui répond d’engager un précepteur,

Ci dessus, cérémonie du thé.

Mineko Iwasaki reste six ans maiko, jusqu’à l’âge de 21 ans, où elle est alors geisha. Mais le succès a un prix, la fatigue et les rivalités constantes finissent par harasser : « Au bout d’un certain temps, je finis par souffrir de troubles névrotiques : je ne dormais plus ou très mal, j’avais des crises d’anxiété, du mal à parler ». L’on ne peut qu’admirer et respecter la volonté et l’acharnement que s’impose l’auteur. Elle finira par quitter l’okiya à l’âge de 29 ans, lassée d’un système resté identique depuis une centaine d’années. Après avoir monté une boîte de nuit, elle se maria, regardant peu à peu le quartier de Gion péricliter : « Je crains que la culture traditionnelle qui a fleuri à à Gion-Kobu et dans les autre karyukay ne vienne bientôt à disparaître. La pensée que si peu de chose survivra de tant de beauté au-delà du simple mirage des apparences emplit mon coeur de tristesse. »

Geisha et courtisanes

Contrairement à une idée parfois répandue en Occident, les geisha ne sont pas des courtisanes. La maison Ichikiri avait une telle renommée « qu’elle a répandu l’idée que l’établissement favorisait la courtisanerie et que les geiko passaient la nuit avec les clients ». S’il est vrai que les clients sont plutôt des hommes, certains viennent accompagnés de leur femme ou en famille, et les geisha sont parfois invitées dans leur foyer pour le nouvel an. Ce qui n’empêche pas goujats et ivrognes de vouloir profiter d’elles. Par ailleurs, une geisha gagne très bien sa vie et n’a pas besoin de se prostituer. Mineko Iwasaki raconte qu’elle rapportait près de 500000 euros par an.

Mon avis

Livre intéressant sur les rituels et l’étiquette, et  éclairant sur le monde des geisha. Cependant, c’est le premier que je lis sur le sujet et il m’est difficile d’en juger le contenu qui me paraît, d’une certaine manière, décrire un monde selon un point de vue  tout de même privilégié, vu la place d’héritière de la maison qui fut celle d’Iwasaki Mineko. Certains films, d’Hideo Gosha ou de Mizoguchi, m’ont paru donner une image bien plus rude, moins édulcorée, mais il faudrait également comparer les époques décrites. Une allusion, cependant, au destin de son amie Yuriko, apporte une note tragique au récit de sa vie : celle-ci, orpheline assez jeune, fut vendue à un « marchand d’esclaves » — c’est ainsi que l’on appelait les proxénètes spécialisés dans les petites filles — puis à un établissement du quartier des plaisirs Shimabara à Tokyo. Elle rejoindra finalement un établissement de geiko.

La lecture du livre est aisée et agréable. Ce n’est  pas un roman, mais un témoignage, et le style est principalement informatif. Les personnages sont abordés de manière un peu superficielle, à l’exception de sa soeur aînée, et n’ont pas beaucoup d’épaisseur psychologique et les descriptions, des lieux notamment, sont un peu sommaires. Une écriture factuelle laissant peu de place à l’imagination ou à la réflexion. Un sentiment mitigé, donc, en fermant le livre, emprunt d’une certaine déception.

Un regret concernant l’édition du livre de poche : l’absence de glossaire à la fin du livre. Les termes japonais sont assez nombreux et expliqués une fois, lors de leur premier emploi.  Il est aisé d’oublier le sens d’un mot et un peu fastidieux de rechercher sa première occurence dans un livre de 350 pages, même s’il est intéressant d’avoir les mots relatifs au monde des geisha dans la langue originale. Des notes en bas de pages auraient été les bienvenues.

Notes

¹ Les geisha  à Gion sont plus connues sous le vocable local de geiko. Tandis que le terme geisha signifie « artiste » ou « personne des arts », geiko signifie plus particulièrement « un enfant des arts » ou « une femme d’art ».

² Pour la cérémonie du thé, voir ici. Pour la voie du thé, voir ici.

 

4 commentaires sur « Mineko Iwasaki , Ma vie de geisha »

  1. La femme en tant qu’objet luxueux de décoration… Telle est la question que me pose le statut de la geisha. A ma connaissance, il n’y a pas l’équivalent masculin.

    1. Je ne suis pas sûre que la geisha soit un objet luxueux de décoration. Que sa beauté soit pensée dans les moindres détails, c’est sûre. Cependant l’éducation qu’elle reçoit, sa maîtrise des arts en fait plutôt une artiste accomplie, certes pour divertir principalement des hommes, mais également pour discuter avec eux, comme l’explique Mineko Iwasaki. Cependant, comme je le soulignais, cette version de la geisha libre et cultivée est peut-être un peu édulcorée.
      Quant à l’homme … je ne vois effectivement pas l’équivalent.

      1. Je viens de découvrir votre blog, les articles sont très intéressant. Je suis stupéfait par la qualité des photos.
        Je me demande si à notre époque les geishas et leur éducation des arts existent toujours?
        Peut être sous une forme plus moderne?

      2. Bonjour,
        Merci pour votre commentaire. Cela m’encourage à continuer.
        Les geishas étaient nombreuses aux XVIII e et XIX e siècles. Elles existent encore dans le Japon contemporain bien que leur nombre soit en constante diminution: Entre 15000 et 20000 dans les années 1980. De nos jours, environ 200, principalement à Kyōto dans le quartier de Gion.

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