Les laques japonais (3) : les laques Negoro

Fin de la période Muromachi (1333-1573) ou début Momoyama (1573-1615), 16e – 17e siècle Dimensions – 36,8 x H 4,1 cm.

 

Le terme de « laques Negoro » (Negoro nuri) s’applique à des objets en bois, en général le zelkova japonais, recouverts d’une couche de laque noire, puis d’une couche de laque rouge. Ce procédé décoratif fut particulièrement employé sur des objets des cultes shintô et bouddhique, mais également sur des objets de décoration, des écritoires et de la vaisselle. La couleur rouge de cinabre (shu urushi) a quelquefois subi, par endroits, des usures, au fur et à mesure de l’utilisation de l’objet. Celles-ci font alors apparaître quelques parties de laque noire de la couche inférieure. Formes épurées, tons sobres et patines caractérisent ces objets à l’esthétique wabi-sabi (1) qui séduisirent moines et maîtres de thé.

Histoire

L’application de laque couleur cinabre sur des objets en bois au Japon semble remonter à l’époque de Heyan. Les documents de l’Anjô-ji (temple de Kyôto), mentionnent en 871, plus de trois cents pièces de laque rouge, et les Règlements de l’ère Engi (927)  soulignent que l’emploi de cette couleur était réservée aux aristocrates de haut rang. Les plus anciens exemples datés d’objets en laque rouge sont deux coffrets de sabres cérémoniels offerts au sanctuaire d’Itsukushima en 1183, recouverts d’une couche de laque noire puis d’une couche de laque rouge. Cependant, la plus ancienne trace écrite connue à ce jour attestant de l’utilisation des laques Negoro réside dans le Daidenpō-in honzon nado no koto, un registre du XIIème siècle : il témoigne de l’emploi de « pupitres en laque rouge pour chacun des cent-huit participants au Denpōe, (sorte de colloque) ».

Plateau circulaire en laque Negoro. Japon, époque d’Edo ou légèrement antérieur.

 

Negoro et Negoro-ji

Le terme « Negoro» désigne une production bien spécifique de laques à couverte rouge réalisés autour du temple Negoro-ji. Le temple Negoro-ji est un complexe bouddhique situé au nord de la ville d’Iwade dans la province de Kii (actuelle préfecture de Wakayama). Considéré comme l’un des plus importants de l’époque médiévale, il a été fondé au 12ème siècle par des moines de la secte bouddhiste Shingon. Le Negoro-ji a énormément grandi en puissance et en richesse au cours des XVe et XVIe siècles, et ses moines guerriers ont joué un rôle majeur dans les guerres civiles de l’époque avant d’être écrasés par le seigneur de guerre Toyotomi Hideyoshi qui a presque entièrement détruit le complexe en 1585.

Plateau, laque négoro Muramachi, XVIe S.

Ces éléments de vaisselle ou de mobilier en laque étaient produits en grand nombre dans les ateliers au service du temple et destinés à l’usage quotidien des moines qui, ainsi que les novices, devaient en être les artisans. Quatre bassins (tarai) sur trois pieds sont les témoignages uniques de l’existence de cette fabrication. Ils étaient utilisés dans les cérémonies de purification (fusatsukai) et sont actuellement conservés au Rokujizo-dera 3 (préfecture d’Ibaraki). Une inscription portée sous la  base mentionne la fabrication au Negoro-ji. Ces bassins seraient antérieurs à 1538.

bassin Tarai en laque Negero. Fin de l’époque de Muromachi – époque Momoyama ca 1550 – 1600.

 

Ci-dessus, un bassin Tarai en laque Negero. Fin de l’époque de Muromachi – époque Momoyama ca 1550 – 1600. Supporté par trois puissants pieds en forme de « pattes de chat » (neko-ashi), ce bassin circulaire présente la particularité technique de laisser apparaître sur son pourtour une zone recouverte de laque transparente laissant apparaître le bois naturel, alors que toutes les autres parties visibles sont laquées rouge, à l’exception du revers de la base laissé en noir. D.: 32 cm.

Ce type de bassin était utilisé dans les temples bouddhistes le quinzième jour de chaque mois pour se laver les mains lors des cérémonies du fusatsu, consacrées à la repentance des péchés.
Il était associé à une sorte de portant nommé shukindai auquel étaient suspendues des serviettes.

Les tarai arborant ce principe décoratif opposant bois naturel et laque rouge sont peu courants. Un des plus fameux est sans nul doute celui de la Freer Gallery of Art de Washington, reproduit au catalogue de l’exposition « Japanese lacquer » par Ann Yonemura, Freer Gallery of Art, Smithsonian Institution Washington D.C. 1979.n° 4. P.16.

tarai, Epoque Muramachi, XVIè S., Freer Gallery of Art, Washington

Ci-dessous, un autre bassin de forme hémisphérique, supporté par trois puissants pieds en forme de « pattes de chat » neko-ashi.

bassin Tarai en laque Negoro. Japon, fin de l’époque de Muromachi ou période d’Edo.

 

Après la destruction du monastère, les moines se dispersèrent dans toutes les provinces du Japon. Certains s’enfuirent à Satsuma, au Kyûshû, d’autres à Wajima, sur la mer du Japon, d’autres encore à Yoshino, à proximité de Nara et continuèrent à en ces différents lieux des laques rouges et noires. De nos jours le terme de « Negoronuri » est appliqué, de manière générale, à tous les laques qui présentent les mêmes caractères techniques. Les productions connues au XIXème siècle sous les noms de laque de Yoshin (Yoshinonuri) ou de laques de Satsuma (satsumanuri, par exemple), sont regroupées sous le nom de laque Negoro.

En rouge et noir

Le rouge est une une couleur auspicieuse à laquelle on prête la capacité de chasser les démons et les mauvais esprits. Cette teinte constitue de nos jours la caractéristique la plus connue des Negoro. Les études menées par Kitano Nobuhiko, chercheur de l’Institut National de recherche pour les Propriétés culturelles de Tokyo, sur des pièces excavées du domaine du Negoro-ji, révèlent deux origines différentes de cette couleur : dans la majorité des cas (76%), les laqueurs (nurishi) avaient recours au cinabre pour obtenir du rouge ; toutefois, quelques exemples révèlent l’emploi d’oxydes de fer comme alternative.

L’utilisation intensive de ces objets a altéré la couche supérieure pour laisser transparaitre la couche inférieure de laque noire. Cette usure témoigne de l’histoire et de l’utilisation de ces pièces.

 

Les formes

plateaux carrés à angles coupés en laque Negoro, Japon, fin de l’époque de Muromachi ou période d’Edo.

 

Formes épurées, patines et tons sobres  sont liés à la fonctionnalité des objets qui étaient destinés à l’usage en premier lieu. Les formes des laques Negoro appartiennent à deux types : les unes sont proprement japonaises, comme les plateaux à angles coupés  ou inversés (cf.ci-dessus) et les tables individuelle sur pied, les takatsuki, qui, à partir du XIIème siècle.et tout au long de l’époque de Kamakura firent partie des services de table en usage à la cour, ainsi que dans les temples et sanctuaires (cf. ci-dessous).

takatsuki, époque kamakura, XIIIès., Musée national de Kyôto

Les autres sont d’inspiration chinoise. En effet, sous l’influence du bouddhisme zen et des objets importés d’Asie, les formes des laques Negro évoluèrent et devinrent plus ouvragées au XVème et XVIème siècles Les pieds des plateaux, des aiguières ou des bassins se cambrèrent et s’ornèrent de volutes évoquant des nuages. Les coupes et les plateaux sont parfois polylobés et comportent six, huit ou dix lobes. Les verseuses (yutô) se parent d’anses contournées et de becs effilés. (cf.ci-dessous)

Verseuse, laque Negoro, Epoque Muraachi, XVIème S. Freer Gallery of Art, Washington

Le corps en bois tourné supporté par un trépied en forme de nuages découpés est orné de motifs de bandeaux superposés. le bec verseur émerge d’une fleur épanouie, et le couvercle polylobé évoquant une fleur est surmonté d’une prise de forme balustre. La large anse curviligne s’achève en motifs végétaux à chacune de ses extrémités l’ensemble est recouvert de laque rouge, à l’exception de l’intérieur et du revers de la base.

Ci-dessous, autre verseuse à eau, ou aiguière, incarne l’élégance discrète de la vie dans le monastère Chan / Zen. Après avoir mangé l’humble repas de riz et de légumes, les moines rinçaient leurs bols avec de l’eau chaude et buvaient le bouillon pour éviter de gaspiller ne serait-ce qu’un seul morceau. Cette aiguière était tenue par un moine de cuisine alors qu’il remplissait les bols de ses collègues assis. L’objet lui-même a été conçu pour valoriser le travail quotidien de la vie monastique : là où il était manipulé, la laque rouge abrasée pour révéler la couche de noir en dessous, transformait le travail en beauté. Cela était conforme à la philosophie Zen, dans laquelle la tâche la plus simple peut conduire à l’illumination.

verseuse à eau, XVème-XVIè S. laque negoro,@Metmuseum

Bouteille, époque Muromachi (1336-1573), bois, laque, collection privée, photographie Michel Gurfinkel / © Galerie Mingei

 

Parmi les formes les plus élégantes et les plus pures : celles des bouteilles pour le sake (heishi). Cette forme est appelée meiping (cf note 2) et provient de Chine. Ci-dessous, heishi en bois tourné et assemblé, avec un col cylindrique se terminant par une lèvre roulée, et avec des épaules arrondies et larges au-dessus d’un corps fortement effilé s’étendant jusqu’au pied surélevé et évasé. Epoque Muramachi, XV-XVIème siècle.

Heishi, période Muramachi, XVè-XVIè S.

 

Heishi, Période Muramachi (tardif)

Ci-dessous, heishi de forme de meiping (cf note 2)  exagérée, avec un petit bec en haut et une épaule gonflée et un corps qui se rétrécit en une longue et élégante courbe vers le bas, où il s’élargit en un pied évasé pour créer une base stable, généralement laquée rouge sur noir sur un sol yasuri.

Ces récipients rituels, normalement fabriqués par paires, étaient placés sur les autels des sanctuaires de Shintô comme offrandes aux kami. (cf note 3)

Les heishi sont constitués de trois parties: le bec, l’épaule et le milieu du corps, le bas du corps et le pied. Les trois pièces sont ensuite assemblées et tournées sur un tour. Par la suite, la bouteille reçoit plusieurs couches de laque noire avant d’être entièrement finie en rouge en omettant le pied. Ci-dessous, paire de heishi datant de la fin du XVIème siècle présentant une base  évasée, un corps effilé, des épaules arrondies et un col montant à une lèvre arrondie. Comme on peut le remarquer, les différences entre ces différents modèles sont subtiles.

heishi, Muramachi périod, @Metmuseum

 

Autre objet rituel : le tsuigasane, sorte de plateau de table – ou table plateau –  utilisé dans les sanctuaires shintô pour contenir le riz qui est jeté pour chasser le mal, dans le cadre de la cérémonie du «lancer du riz».

tsuigasane, début XVIIè S, laque negoro

Ci-dessous, plateau en laque rouge de l’époque Kamakura, daté du dixième mois de l’an 1298 provenant du Tôdai-ji à Nara et utilisé dans les cérémonies d’Omizutori. Cérémonie exécutée en signe de dévotion au bodhisattva de la compassion Kannon  afin de purifier le monde profane de ses péchés Exposé au musée d’art Gotô, à Tôkyo.

plateau, 1298, Tôdai-ji, laque Negoro, Japon

 

L’influence chinoise se voit nettement sur le plateau ci-dessous, en forme de fleur, datant de l’époque Muramachi (15-16è S.)

plateau, époque Muramachi, laque negoro, Japon

 

Les pièces Negoro ont connu un regain d’intérêt au XIXe siècle. Une large production « dans le style Negoro » voit le jour, mettant en avant le contraste entre le rouge et le noir.

Notes

  1. Wabi-sabi : un article sera consacré à l’esthétique du wabi-sabi, mais, rapidement, celle-ci pourrait se définir par l’imperfection et les marques du temps.
  2. Meiping : un meiping (chinois: 梅 瓶; pinyin: méipíng) lit. ‘vase de prune’) est un type de vase en céramique chinoise, traditionnellement utilisé pour les branches de prunier en fleurs.  Le meiping a été fait pour la première fois en grès sous la dynastie Tang (618–907). Il était à l’origine utilisé comme récipient à vin, mais depuis la dynastie Song (960–1279), il est également devenu populaire comme vase  et a obtenu son nom « meiping ». Il est grand, avec une base étroite s’étendant gracieusement dans un corps large, suivi d’une épaule fortement arrondie, d’un cou court et étroit et d’une petite ouverture.
  3. Kami :Le noyau du shintô est le kami qui constitue l’élément essentiel, principal et fondamental de cette croyance : on traduit vulgairement kami par dieu, mais il convient d’oublier ce terme. On ne retrouve pas la notion de Dieu absolu, créateur de l’Humanité, du Ciel, et de la Terre que l’on rencontre dans les monothéismes. D’une part, le shintô est un panthéisme, et d’autre part il existe une continuité entre les créatures terrestres et les kami, un humain ou un animal pouvant devenir un kami. Motoori Norinaga (érudit du XVIIIème siècle, spécialiste de la pensée japonaise) définit ainsi le kami : « Toutes les existences impressionnantes qui possèdent la qualité de l’excellence et nous inspirent un sentiment de crainte respectueuse sont appelées kami » .

Bibliographie

  • Sadamu Kawada, Shuurushi « negoro », Miho Museum 2013
  • Christine Shimizu, Urushi, Les laques du Japon, Flammarion, 1988
  • Bulletin de l’Association franco-japonaise, n°144, avril 2020
  • Andrée Lorac Gerbaud, L’art du laque, Dessain et Tolra,1973
  • Hélène Loveday, Laques japonais, guides collections Baur, Genève, 2007
  • Laques du Japon, Les cahiers des collections Baur n 3, Genève, 1988,

 

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