OGAWA Ito : La papeterie Tsubaki

Ogawa Ito, La Papeterie Tsubaki, ©Ed Piquier

Hakoto a vingt-cinq ans et la voici de retour à Kamakura, dans la petite papeterie que lui a léguée sa grand mère. Elle fait ses premiers pas comme écrivain public, car sa grand mère lui a enseigné dès le jour de ses six ans  l’art difficile de la calligraphie, art pratiqué par sa famille depuis l’époque d’Edo. Le choix des mots, la calligraphie, le papier, l’encre, l’enveloppe, le timbre, tout est important dans une lettre, qui « incarne » véritablement l’expéditeur. Elle répond aux souhaits les plus surprenants de ceux qui viennent la voir : avis de décès pour un singe, cartes de voeux, annonce de divorce, lettres de condoléances, billet doux, lettres d’adieux, ou encore message d’excuses après une bourde commise lors d’une soirée alcoolisée.

Ce roman est une ode à la calligraphie, à la finesse de l’écriture et à la sensibilité de la pensée japonaise. Tout a un sens : la couleur de l’encre : gris pâle pour une lettre de condoléance – symbole des larmes qui délaient l’encre –  l’inversion du sens du broyage de l’encre, ou encore la direction de l’écriture.

Le choix du timbre — si l’enveloppe est un visage, le timbre est le rouge à lèvres qui donne le ton — est affaire de délicatesse. Il ne doit banalement représenter la saison qui s’annonce ou malencontreusement évoquer un lieu autrefois cher à des divorcés. Mais le timbre est également lourd de sens : « J’ai affranchi le tout avec avec un timbre représentant un kongô-rikishi, la divinité gardienne des temples. C’était indéniablement une lettre de refus. Ce timbre coûtait cinq cents yens, mais cela valait le coup pour expliciter la détermination du Baron à ne pas prêter de l’argent à son solliciteur. Avec un timbre inoffensif, l’autre risquait de revenir à la charge. »

L’attention accordée aux outils d’écriture : « Le même texte offre un visage totalement différent selon qu’il est rédigé au stylo bille , au stylo-plume, au stylo-pinceau ou au pinceau. Ecrire une lettre au crayon papier étant foncièrement malpoli, ce choix n’est même pas envisageable. » Le choix en fonction de l’émetteur et du récepteur : « Après avoir hésité, j’ai décidé de rédiger la lettre à Sakura à la plume de verre. Car il me semblait que c’était le meilleur moyen pour exprimer la gentillesse de monsieur Sonoda, sa délicatesse cristalline. »

« Il me semblait qu’un stylo plume au tracé un peu épais conviendrait mieux au caractère du baron qu’un pinceau. Alors j’ai opté pour un Montblanc. Avec de l’encre noire. Pour le papier ce serait du papier quadrillé de chez Masuya découvert quelques jours plus tôt dans le placard. »

Le choix du papier, bien sûr.  » J’ai opté pour du verger crème fabriqué en Belgique, un type de papier utilisé depuis longtemps par les familles royales et nobles d’Europe. Les vergeurs – les marques laissées par les fils du tamis utilisés pour fabriquer le papier, qui lui donnent son nom – forment des aspérités ténues, pareilles à des rides, qui projettent de subtiles ombres sur la feuille blanche. Au toucher, ce papier a la chaleur du fait main, il en émane bienveillance et douceur. C’était parfait pour communiquer les sentiments de Monsieur Sonoda. »

Enfin, le choix des mots — certains tabous : encore une fois, à nouveau pour des lettres de condoléance afin de ne pas attirer une nouvelle fois la mort

Le  subtil choix de l’enveloppe, non doublée dans le cas d’une lettre de condoléance,  pour ne pas redoubler la tristesse.

La formule d’adresse au destinataire revêt une extrême importance, puisqu’elle indique dès le début de la lettre la relation entre les personnes. De même le choix de l’écriture —le japon en possède trois : hiraganas, kataganas et kanji chinois — ou le mélange de celles-ci, relève d’un choix esthétique.« Fallait-il écrire Madame Sakura ou chère Sakura ou encore un plus formel Chère Madame Sakura Sakura ? J’y avais réfléchi en faisant des essais. Pour sama, cette formule passe-partout de civilité, l’écrire en kanji aurait été le plus correct, mais cela aurait fait une ribambelle de kanji, l’écrire en hiragana aurait été une possibilité. En général, c’est quand on s’adresse à quelqu’un de plus jeune que soi qu’on emploie sama, mais entre personnes autrefois intimes, cela n’avait sûrement rien d’impoli. Au contraire, il en ressortait une certaine tendresse. J’ai essayé ces formules d’appel avec sama en hiragana. Mais non, c’était bien le kanji qui exprimerait le mieux la courtoisie de Monsieur Sonoda, je le sentais. En même temps, comme je souhaitais  également communiquer sa gentillesse, afin d’équilibrer, j’ai opté pour Sakura en hiragana. »

L’acte même d’écrire est emprunt d’une sensibilité et d’une sensualité non exempte de lyrisme « Dans un crissement caractéristique, la plume pointue a dévidé ses mots couleur sépia. Elle glissait aisément sur le papier, mieux que je l’aurait imaginé. Loin de buter sur les vergeures, c’était comme si elle patinait gaiement sur la glace sous les rayons d’un soleil matinal. »

Le soin apporté aux objets d’écriture relève du rituel où l’amour du beau se mêle au respect de l’artisan. « Pour finir, j’ai essuyé la plume de verre avec un coton, avant de laver à grande eau les dernières traces d’encre. La couleur sépia a tout de suite disparu et la plume est redevenue aussi transparente qu’une stalactique. Le moindre choc risquait de la briser ; je l’ai enveloppée avec soin dans un mouchoir de gaze avant de la reposer délicatement dans l’écritoire. »

Le quotidien

Le livre commence par le début d’une journée où le ménage alterne avec la préparation du thé : « Chaque jour, une fois que je me suis habillée et débarbouillée, je commence à mettre de l’eau à chauffer dans la bouilloire. Pendant ce temps, je passe un coup de balai dans la maison et je brique le parquet. Cuisine, véranda, salon, escaliers, je nettoie tous les sols les uns après les autres. Lorsque l’eau se met à bouillir, je fais une pause pour remplir d’eau chaude la théière. Je me remets à frotter le parquet en attendant que le thé infuse. Pendant que la machine à laver tourne, je m’assieds enfin dans la cuisine, pour m’accorder un bon thé bien chaud. »

L’histoire de la calligraphie, de l’écriture et des outils

« Chaque hiragana  possède un contexte, un passé. C’était difficile à comprendre pour l’écolière que j’étais, mais parfois connaître le caractère chinois dont il était issu me permettait de visualiser la forme à atteindre. Le livre dont je m’inspirais était le  Kôyagire Daisanshû, la plus ancienne copie connue du recueil de poèmes Kôkinshu.(…) Même si l’on n’y comprend rien, ces calligraphies de la main du grand poète Ki no Tsurayuki sont d’une beauté féérique. Chaque caractère fluide m’apparaissait comme l’un des douze kimonos juxtaposés que l’on portait à cette époque lointaine, que l’on aurait effeuillé un à un. »

« J’imaginais que la plume de verre avait été mise au point en Europe. Mais elle est née au Japon. C’est un artisan spécialisé dans la fabrication de clochettes en verre, Sasaki Jadajiro, qui la inventée en1902. Elle a immédiatement été adoptée en France et en Italie. Sa pointe est gravée de huit fines rainures qui retiennent l’encre. »

« Le papier quadrillé de chez Masuya s’accordait à la perfection avec le meisterstück 149, considéré comme le must parmi les Montblanc. Ce modèle commercialisé avant-guerre avait une plume épaisse, parfaite pour une écriture masculine, affirmée

La nature

L’on sait l’importance accordée à la nature par les Japonais. Le climat peut être éprouvant, la nature capricieuse et hostile.

« A kamakura l’humidité est terrible. Le pain fraichement cuit devient tout de suite caoutchouteux, et il moisit aussi : même l’algue Kombu, normalement cassante, ramollit. »

« Un typhon s’était enfin éloigné que le suivant s’annonçait déjà. Celui-ci était censé frapper la région du Kantô de plein fouet ; ar précaution, j’avais affiché dès le matin un avis de fermeture exceptionnelle de la papeterie Tsubaki. Des bourrasques venaient par intermittence s’écraser sur la boutique. La pluie forcissait. Rien ne servait d’ouvrir à tout prix, personne ne serait assez fou pour braver la tempête dans le simple but d’acheter des articles de papeterie. »

« La pluie a cessé l’après-midi. Quand j’ai ouvert la fenêtre, un crépuscule comme je n’en avais vu emplissait le ciel. D’inquiétants dégradés de rose et de noir semblaient  annoncer la fin du monde pour aujourd’hui. L’air était frais et le ciel était aussi beau qu’il était étrange. »

Partagé en quatre parties (été, automne, hiver et printemps), ce livre suit le changement des saisons. « J’ai réalisé que le soleil s’était couché. Sous nos yeux, la nuit s’installait imposante. Comme pour nourrir l’être vivant qu’était la nuit tout juste tombée, des enfants s’amusaient à allumer des feux d’artifice sur la plage. Les vagues, avec la douceur d’une berceuse fredonnée, caressaient langoureusement le sable. Un chien nageait vers le large. Je me suis laissée aller à contempler la mer enveloppée de la nuit. »

L’objet livre

Le texte est ponctué des reproduction des lettres que la narratrice écrit et parsemé de caractères japonais, ce qui en fait un objet plaisant à feuilleter, mais l’on peut déplorer à ce sujet la qualité inégale des reproductions — certaines très pâles ou trop petites —, ce qui rend la lecture des lettres peu aisée pour qui saurait les déchiffrer ou pour qui voudrait simplement en admirer l’élégance du tracé. On aurait aimé —vu le sujet du roman— des reproductions qui rendent mieux hommage à l’art de la calligraphie.

Cependant, des moments délicieux de lecture qui invitent à la rêverie et la réflexion et offrent au lecteur la possibilité de laisser vagabonder sa pensée. Règles et rituels, souvent expression de croyances, pourraient sembler écrasants et peu spontanés à un occidental, mais apportent au contraire sens à la moindre action et transforment l’absurde en signifiance.

 

Bibliographie

Née en 1973 à , Japon, Ogawa Ito commence sa carrière en écrivant des chansons et des livres pour enfants, des textes pour des magazines de cuisine et de voyage. Son premier roman,  Le restaurant de l’amour retrouvé, est un bestseller au Japon et a été adapté au cinéma en 2010 par la réalisatrice Mai Tominaga. Suivra Le ruban, qui raconte l’histoire d’une grand-mère passionnée d’oiseaux et de son nouveau compagnon à plumes, Ruban. En 2014, Ogawa Ito revient avec Le jardin arc-en-ciel : la romancière y conte le quotidien d’une famille pas comme les autres, en mêlant les points de vue variés de ceux qui la constituent. Suivra La Papeterie Tsubaki, puis son dernier roman publié : La république du bonheur.

Tous ses romans sont traduits en français aux éditions Piquier.

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