Photographie : TOMATSU Shômei et le documentaire subjectif

TOMATSU Shômei, portrait, ©Moriyama

Considéré comme l’une des figures les plus influentes de la photographie japonaise d’après-guerre, Shōmei Tōmatsu déploiera une carrière magistrale durant plus de 50 ans. Né à Aichi, Nagoya, en 1930, il est un « hibakusha », un survivant des bombardements américains de 1945 des villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Il capture les transformations de la société japonaise sous toutes ses formes, à travers un regard et une esthétique expressionniste uniques.

Les années 50

À la fin de la guerre, il a tout juste 15 ans. Étant encore étudiant, il publie déjà ses photographies dans les magazines japonais spécialisés. Mais alors qu’il obtient son diplôme d’économie en 1954, à l’Université d’Aichi, il décide de se consacrer exclusivement à la photographie. Il part ainsi pour Tokyo, et trouve une place dans la maison d’édition Iwanami Shoten. Il devient rapidement photographe indépendant. Durant ces années, il réalise ses premières séries : « Disabled Veterans Nagoya »

Tomatsu, Disabled veterans, Nagoya,1954

(1952-54) et « Pottery Town, Aichi » (1954). Plus classiques de facture que ce qu’il fera par la suite, ces photographies  dépeignent la pauvreté d’après-guerre au travers de laquelle persiste la culture artisanale.

Tomatsu, Untitled, Pottery Town, Seto, Aichi, 1954

Puis, avec « Home », Kumamoto (1959) il rend hommage à la beauté du japon traditionnel tout en montrant les difficiles conditions de vie des communautés rurales.

Le collectif Vivo

En 1957, il fonde le collectif Vivo, dont il prend la tête, avec un groupe de photographes avant-gardistes : Eikoh Hosoe, Kikuji Kawada, Ikko Narahara, Akira Sato, Akira Tanno. Sous son impulsion, l’Agence bouscule les principes établis de la photographie de reportage, et œuvre à dépasser ses usages standardisés. Malgré une existence très courte – quatre ans – le collectif sera considéré comme l’épicentre de la photographie japonaise d’après-guerre et inspirera le mouvement photographique connu sous le nom d’ « École de l’image » qui influencera profondément le style photographique japonais des années 60 à 70. Ce style propose une vision personnelle qui met en évidence le pouvoir émotionnel des images et prône une photographie individualiste.« Un photographe pose son regard partout. C’est pourquoi il doit regarder les choses du début à la fin, contempler le sujet sans détour, le fixer inflexiblement et métamorphoser son corps entier en un oeil qui regarde le monde en face. »

Enfant de la bombe atomique d’Hiroshima et de Nagasaki

 

« Après la défaite, l’obscurité et la lumière sont devenues clairement visibles et les valeurs ont pris un tournant à 180 degrés… Mes années les plus impressionnantes se sont déroulées durant cette période. Depuis, cette expérience intense est devenue le filtre à travers lequel je n’ai cessé d’appréhender les choses. »

Tout au long de sa carrière, Shōmei Tōmatsu n’a de cesse de renouveler les usages du médium photographique. Ses photographies sont en rupture avec le photo-reportage japonais dominant. En cette période de transition de l’après-guerre japonais, sa photographie est une onde de choc face à l’approche documentaire classique. Il remet en effet en question les notions d’objectivité et de subjectivité dans la photographie documentaire et a proposé sa vision personnelle des réalités qui l’intéressaient. En substance, Tomatsu fut l’un des premiers photographes japonais à se détourner du rôle généralement attribué aux photographies, considérées comme des éléments de preuve, pour en souligner toute la puissance émotionnelle, à la fois complexe et imprévisible. le critique d’art Koji Taki, grand ami de Tomatsu a décrit ainsi ce phénomène : » Je ne demande pas au photographe une explication de son sujet ; il me suffit que l’image apparaisse, une fois pour toutes…et pourtant , elle surgit d’un contexte historique. Et dans ce contexte, Tomatsu a imposé à son sujet une relation singulière. »

En effet, après l’expérience de la guerre, Shōmei Tōmatsu désire parler de sa propre mémoire et de la reconstruction de l’identité japonaise. Ce vécu, il le fait transparaître dans sa photographie subjective et symbolique.

Trouvant la photographie de reportage de guerre d’un humanisme réducteur, lui et les membres du collectif Vivo renouvellent l’approche de la narration photographique. La leur oscille entre pure description de la réalité et utilisation de techniques stylisées pour lui donner une touche expressionniste.

@Shômei Tomatsu

Dès lors, la photographie japonaise prend de nouvelles couleurs, celles des avant-gardistes. D’emblée, la technique photo est poussée à son comble, mise en relief par des angles scéniques et dramatiques. Aussi, elle dépeint une réalité plus riche grâce notamment à un symbolisme puissant et minutieux.

C’est en 1960, que le photographe foule le sol de Nagasaki, pour une commande et pendant des années, il documente ce massacre, en captant les corps, les objets du quotidien… Il publie avec son collègue star Ken Domon, Hiroshima-Nagasaki Document 1961, puis, en 1966, son propre ouvrage, 11.02 Nagasaki, qui débute par des gros plans d’objets endommagés par l’explosion : une montre arrêtée à 11 heures 02 – l’heure de la déflagration –, une statue décapitée, des visages humains fondus, plus de vingt ans après, une bouteille de bière déformée – la fusion du verre incarnant tous les corps anéantis dans le blast…

shomei tomatsu

Il abandonne là l’écriture journalistique littérale de l’époque au profit de l’allusion, de la métaphore, qui exprime avec la plus grande précision le dilemme du Japon de l’après-guerre.

Shomei Tomatsu, Nagasaki 1962

Mémorable, sa série « 11:02 Nagasaki » de 1966 concentre les symboles de la bombe atomique dans la vie locale.

Shomei Tomatsu, Femme souffrant d’une maladie atomique 1966

Les stigmates des hibakusha (victimes de la bombe),autant de détails qui nous font entrer dans l’intimité du Japon d’après-guerre. En noir et blanc, soyeuses, aux textures et aux lumières sophistiquées, ses images séduisent autant qu’elles répulsent.

 

Tomatsu, 

La culture américaine à Tokyo

Peu après, il documente les bases militaires américaines autour de Tokyo, à une époque où le sujet a une résonance particulière. En effet, leur présence fait l’objet de contestations de la part de la nation japonaise. Avec sa série « Chew Gum and Chocolate », c’est l’ambivalence de la confrontation entre américains et locaux qu’il documente.

Tomatsu, Untitled, from the series Chewing Gum and Chocolate, 1959

Boutiques américaines, bars, maisons closes qui entourent les bases militaires, vêtements, nourriture…la culture américaine pénètre la société japonaise sous occupation.

Chewing gum and chocolat©Shômei Tômatsu

Untitled, from the series Chewing Gum and Chocolate, Hokkaido, 1959

Les années 1960 à 1970

Dans les années 60, toujours imprégnées par l’atmosphère de l’après-guerre, Tokyo était une capitale en pleine reconstruction et effervescence : les manifestations et les émeutes d’étudiants qui secouaient la ville fascinaient et inspiraient Tomatsu au point d’engendrer certaines de ses images les plus marquantes et il devient le témoin de la vibrante vie du quartier Shinjuku à Tokyo.

Tomatsu, protest, Tokyo 1969

Shomei Tomatsu, Oh Shinjuku!, 1969

S’ensuit la publication de Oh! Shinjuku (1969), sur le fameux quartier de Tokyo. “Shinjuku est la jeunesse, Shinjuku est underground, Shinjuku arrive, Shinjuku est branché, Shinjuku est sexe, Shinjuku est le berceau de la civilisation, Shinjuku est le crime, Shinjuku est le ‘maintenant’ des années 60 et l’aube des années 70, un violent coup de vent va te priver de liberté… Oh Shinjuku !”, s’exclame Tomatsu dans l’introduction de son livre.

Tomatsu-Blood-and-Roses-Shinjuku, 1969

On y voit la pénétration américaine dans les commerces.

Tômatsu, Oh Shinjuku !, 1969

Coca-Cola, Oh Shinjuku!, 1969 © Shomei Tomatsu

Quand il est au plus près de ses sujets et montre l’effervescence de ce quartier de Tokyo, alors en pleine mutation, où la vie nocturne est festive et sans tabous.

Tômatsu, Oh Shinjuku!, 1969

Témoins, les titres explicites des ensembles « Eros » et « Protest ».

Sur fond de revendications sociales et politiques, les étudiants se révoltent, manifestent, saccagent la gare de Shinjuku et barricadent  les universités. S’ajoute à leur militantisme la protestation contre la guerre du Vietnam. Sa série Protest, Tokyo (1969)

Tômatsu, protest Tokyo, 1969

et Eros dépeignent d’un point de vue expressionniste et avec poésie les excès de colère, les revendications et la répression exercée par la police anti-émeutes. Face aux changements politiques et sociaux d’un pays gagné par l’américanisation et l’industrialisation et qu’il ne reconnaît plus, Tomatsu ne se contente pas d’utiliser son appareil pour enregistrer ce qu’il voit, mais s’en sert plutôt pour traduire la réalité dans un nouveau langage et pour ressentir les choses d’une façon neuve. « Il ne voyait aucun avenir dans la photographie documentaire, explique le directeur de la MEP, Simon Baker. Dans la plupart de ses images, on n’a que peu d’information, on ne sait pas bien ce qui se passe. » La série « Eros » dépeint également la liberté de la jeunesse.

Eros, 1969 © Shomei Tomatsu

 

Sa photographie clairvoyante observe les changements sociaux du Japon, alors que le pays connait en parallèle une forte croissance économique. En même temps, elle est viscérale, celle d’un homme qui documente sa société occupée et influencée par l’Amérique. Pourtant, son regard dépeint avec délicatesse, crée un lien à chaque fois particulier avec son sujet, et ne sous-estime jamais la puissance des symboles.

Okinawa

Cette même année, alors que la guerre du Vietnam atteint son point culminant, Tomatsu se penche sur l’histoire à part de l’île Okinawa. La région est toujours occupée par les américains et sert de base-arrière aux États-Unis dans la guerre du Vietnam.

Shomei Tomatsu. Untitled (Kadena, Okinawa), 1969

 

Shōmei Tōmatsu retournera à Okinawa en 1971 et en 1972 pour témoigner du retour du contrôle japonais sur les îles. Sa série « Le crayon du soleil » de 1975, fait le portrait des éléments contradictoires à Okinawa, entre les éléments révélateurs de la présence américaine et les traces de la culture ancestrale encore largement visibles.

Tomatsu, Untitled, The Pencil of the Sun, 1977

 

Sakura

Néanmoins, la beauté naturelle ne quittera jamais son oeuvre. Ainsi, sa série « Sakura » de 1980 a pour thème la nature. Il photographie des cerisiers en fleurs – emblème philosophique du Japon – comme apologie de la nature et symbole de la beauté éphémère.

Tomatsu, Sakura,1980

 

Asphalt (1967) et  Plastics(1988-1989)

Sa série « Plastics » voit le jour en 1988-1989. Il y documente les débris rejetés sur les côtes de Chiba où il réside alors, dans une série sur le contraste entre naturel et l’artificiel. Tomatsu, dans la cinquantaine à l’époque, se remettait d’une opération cardiaque, marchant sur les plages près de chez lui à Chiba, au Japon. Sa caméra a capturé des morceaux aléatoires de détritus colorés, posés sur le sable noir et scintillant. Ces photos rappellent sa série Asphalt  des années 60, réalisée dans sa jeunesse alors qu’il marchait dans les rues, photographiant des objets brillants perdus et tombés imprimés dans de l’asphalte noir doux, apparaissant presque comme des fossiles.

Tomatsu, Asphalt

« Lorsque je parcourais les rues sans savoir où j’allais passer la nuit, je marchais les yeux rivés au sol. C’est ainsi que j’ai remarqué toutes sortes d’objets…Tous ces déchets et objets égarés, les gens qui se dépêchent ne les remarquent même pas. C’est en adoptant un regard de chien errant  que ces petits détails  – dont je n’avais pas vraiment conscience – me sont devenus tout à fait familiers…Brusquement ces choses se sont animées, et il m’a même semblé qu’elles me parlaient A plusieurs reprises, je me suis arrêté en chemin pour affronter ces « enfants indésirables de la civilisation », comme je les appelle et j’ai réagi à ma façon, en peaufinant ma démarche artistique au fil de ma flânerie.« Les deux séries documentent les empreintes de l’activité humaine et évoquent les considérations existentielles de l’artiste. « L’asphalte constitue la peau de la ville (…) ces bouts de métal émettaient désespérément une faible lueur, si terne qu’ils ne ressemblaient plus vraiment à du métal. Pourtant ils irradient une étrange beauté, comparable à l’état vacillant des étoiles dans un ciel noir de jais. »

Tomatsu, Kukuribeach, Chiba, 1988-89

Isolés, les débris de plastiques s’intègrent dans l’asphalte. Les artefacts s’unissent recréant un tableau esthétique et abstrait sur un fond de réalité plus sordide.

Tomatsu, Plastics, 1989

 

En 1995, le gouvernement japonais lui décerne le Prix honorifique du Purple Ribbon Medal. Puis, il retournera sur les traces de sa série la plus célèbre, à Nagasaki, en 1999 afin de photographier les enfants à proximité des écoles. Il prendra également des clichés de Shenji Yamaguchi, qu’il avait déjà photographié en 1962.

Une carrière prolifique, qui a changé le paysage photographique japonais et nous offre des vues personnelles de l’histoire de Tokyo, d’Okinawa, Nagasaki et des villes alentours. Alors qu’il préparait une exposition inédite avec Moriyama, l’éminent photographe s’est éteint le 14 décembre 2012 à Okinawa à l’âge de 82 ans. Ce dernier affirme, bien que ne l’ayant rencontré que peu avant sa mort, en 2010 : « Pour moi, en tant que photographe, tout a incontestablement commencé avec Tomatsu…Je me suis formé en essayant sans relâche, de capturer dans la rue des images qui me rappelaient ses photos. »

 

Ses images s’attachent au thème de la liberté, souvent en glissant d’un sujet à un autre sans respecter les catégories conventionnelles ; il passe souvent du plus sérieux à l’humoristique pour revenir au sérieux ; il désacralise ou célèbre tour à tour les symboles du Japon. Il aime à dire que ses contemporains n’ont pas les moyens de croire à quoi que ce soit, parce qu’ils ont trop vu de violence et d’écroulements. Il se sert souvent des thèmes les plus simples et les plus rudes, comme les déchets, la peau, les blessures, la lumière du soleil…

Les séquelles et stigmates de la bombe atomique sur la société, sur le corps et dans la psyché des habitants ; l’industrialisation du Japon avec sa série « Plastics » ; l’occupation américaine dont les marques déteignent sur la culture japonaise ; les révoltes étudiantes du Mai 68 japonais… Shōmei Tōmatsu a capturé les transformations de la société japonaise  tandis qu’elle se dirigeait vers la modernité urbaine. Il l’a fait de façon brute, avec clairvoyance, et avec une esthétique expressionniste, aux noirs et blanc tranchés, au cadres penché, aux flous dynamiques, aux gros plans novateurs.

On connaît peu en France cet artiste majeur, à part pour ses images des séquelles de la bombe d’Hiroshima. Son œuvre est pourtant plus variée, et d’une rare puissance expressive.

Une exposition actuellement et jusqu’au 14 octobre à la Maison Européenne de la photographie à Paris

 

 

 

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