YAN Lianke : Songeant à mon père

Yan Lianke, Songeant à mon père, Ed.Piquier, 2010

Né en 1958 dans une famille de paysans illettrés du Henan, Yan Lianke s’engage dans l’Armée populaire en 1979, dont il est limogé en 2004. Il a d’abord été écrivain officiel de l’armée, avant de composer des œuvres puissantes et empreintes de liberté, souvent mises à l’index par la censure. « Je ne veux me rendre ni au pouvoir politique ni au marché. Je préfère garder ma dignité, même si cela signifie mourir de faim. J’ai cette conviction dans le sang. » En 1984, il est diplômé de département politique de l’université du Henan et, en 1991, diplômé de la section de littérature de l’Académie des Beaux-Arts. Il a reçu en 2014 le prix Franz Kafka pour l’ensemble de son œuvre. « Songeant à mon père » paraît en 2008 et est traduit en français, en 2010. 

Un très beau livre…

Yan Lianke raconte son enfance, sa soeur, sa mère et son père, sa tante et la vie de paysans pauvres dans la seconde moitié du XX ème siècle, dans leur rapport à la vie et à la mort, à la terre, à l’argent. Les valeurs qui les font survivre et vivre, dont les racines sont dans la terre ; il réfléchit au sens du destin, évoque la volonté, la prière, le travail dans un rythme lent qui raconte les épreuves, les défaites, le passage des journées rythmées par les actions et le temps qui s’écoule, la pluie, les nuages et le soleil.

Une très longue lettre à soi-même et aux siens pour se comprendre et rendre hommage à ceux qui l’ont mis au monde, qui ont fait ce qu’il est. Les courts chapitres se déroulent avec des mots simples qui se répètent comme la succession des jours, pour immerger le lecteur dans le quotidien d’une vie dure qui se révèle exemplaire.

Dans cet article, nous laisserons une large place à la parole nde Yan Lianke pour faire partager le rythme lancinant de sa voix et de son écriture qui évoquent les gestes et les saisons dans des harmoniques âpres et pudiques, d’où une tendresse maladroite jaillit, éclaircie timide sur un champ noir mouillé de pluie.

Mais c’est également la réflexion d’un homme sur le fils, le frère et le père qu’il a été.

QUI SUIS-JE ?

Qui suis-je ? Tous ceux qui ont en tant soit peu d’instruction se posent la question sans que nul n’y puisse répondre.

Question qui ouvre le livre dont le déroulement des chapitres apporte autant de réponses à travers l’évocation des souvenirs de la famille et du village dont l’enfant s’est séparé à la fin de l’adolescence pour s’engager dans l’armée. Un retour aux sources où percent le remords de l’absence, la tristesse des échanges ratés, le silence regretté.

D’abord les origines : le village et la famille à qui le narrateur vient rendre une visite annuelle à l’occasion du nouvel an.

MA MERE  A CHAQUE NOUVEL AN

Sa mère, avertie cependant du jour de son arrivée, l’attend une semaine durant en se rendant à la gare, puis elle envoie les enfants des voisins qui se lassent également. Elle ratera finalement l’arrivée de son fils, trop occupée à ses préparatifs.

« Ses projets de préparatifs étaient bouleversés ; il fallait hacher plus de viande, faire cuire plus de petits pains à la vapeur, préparer plus de farce. A s’affairer ainsi, ma mère malade depuis longtemps déjà se trouvait plus mal encore ; ses yeux devenaient plus douloureux, chacune de ses articulations semblaient se briser. Mais elle abordait toujours un visage pleinement souriant lorsqu’elle partait chercher les voyageurs en provenance de Luoyang. De nombreux trains entraient en gare et il y avait foule ; les gens jaillissaient du trin les uns après les autres et se bousculaient. Finalement, n’ayant pas trouvé son fils, elle rentrait seule, tête baissée, et les rayons du couchant brûlaient son dos  comme au fer rouge. (…)  De retour à la maison le corps criblé de courbatures, elle se préparait un dîner à la hâte. Prenant une louche de riz, elle repoussait aussitôt le bol et allait se coucher. Elle ne fermait pas l’oeil de la nuit en attendant que le jour pointât et comme il tardait à venir, elle se levait tout bonnement, se rendait à la cuisine pour hacher minutieusement les légumes. Elle hachait, hachait jusqu’à ce que la planche à découper s’ornât du variété de couleurs éclatantes. Puis elle partait de nouveau à la gare…

Plusieurs jours passaient ainsi, et les préparatifs se faisaient plus sérieux. Ma mère devait laver les légumes, cuire la viande, faire lever la pâte, balayer la maison, demander à ce qu’on calligraphiât pour elle les traditionnelles « sentences parallèles » (1), cueillir des branche de cyprès; trop occupée pour aller m’attendre à la gare, elle y envoyait les enfants des voisins attendre à sa place….Ils perdaient patience au bout de quelques jours et elle ne parvenait plus à les déléguer. La gare devenait un lieu désolé, une campagne soudain déserte. Et c’est alors que, avec femme et enfant, je descendais d’un wagon, foulais le sol désormais cimenté, traversais ému, les rues pour me rendre chez moi. Lorsque je poussais la porte, ma mère s’affairait dans la cuisine, un tablier autour de la taille, ou bien donnait des grains de maïs aux poules dans la cour, ou bien encore penchée sur la machine à coudre, confectionnait en hâte de nouveaux vêtements pour le nouvel an. Quelque fut sa tâche, le tablier bleu nuit était toujours noué autour de sa taille. En me voyant là, avec femme et enfant, elle avait un léger coup au coeur ; elle venait prendre son petit fils dans les bras  et rosissait comme rarement ; elle disait : « Vous avez tellement à faire, il y a tant de monde dans le train, si vous ne pouvez pas venir, vous ne pouvez pas et voilà tout, qui vous demande de venir à chaque nouvel an ? Ne revenez pas l’année prochaine. »

Les gestes remplacent les paroles et le dialogue est rare, convenu, répété, avec économie et d’infimes variations, en contradiction avec ce que les gestes démontrent. La communication est difficile, l’amour dit le contraire de ce qu’il pense.

MA SOEUR AÎNEE

C’est une femme d’âge mûr. Sur son chemin, jusqu’à ce jour deux choses l’ont accompagnée : une maladie des os et l’enseignement. La maladie à été le gouffre plus difficile franchir, celui qui s’est présenté le plus souvent aussi ; l’enseignement s’est révélé la canne indispensable à son parcours. Il occupe depuis plus de vingt ans, une vaste parcelle de la pauvre terre de sa vie. Tandis que le fleuve trouble de la maladie coule sans interruption depuis ses treize quatorze ans  »

Une métaphore terrestre pour exprimer le long cheminement difficile de sa soeur aînée. Communication compliquée avec elle également : il n’arrive à l’appeler « grande soeur » tant elle est faible, préférant l’appeler par son prénom. Manque de respect qui les sépare et les fait souffrir tous les deux, malgré les brimades de sa mère et les pleurs de sa soeur. Il en vient à l’épier pour éviter de la croiser ne sachant comment l’appeler. Un jour qu’elle fait une grave rechute, elle doit être emmenée à l’hôpital et c’est là qu’enfin les mots sortent:

« On la transporta à l’hôpital, et là, on s’aperçut que sur presque chacune de ses articulations, taille, épaules, coudes, poignets, des emplâtres étaient posés, on aurait dit des nuages plus ou moins épais avant la pluie.Je me tenais devant le lit, à regarder ces nuages blancs et noirs, et quelque choses souriait en moi, pareil au lent roulis bouillant d’un fleuve d’été. Ma soeur s’éveilla, tenta de produire un son, ouvrant péniblement les yeux pour regarder la bouteille d’eau chaude qui se trouvait près du lit.

Je dis : Grande soeur, tu veux boire ?

Elle se tourna soudain vers moi, les yeux débordant de larmes, et me prenant par la main : « Tu m’as dit « grande soeur ? »

Une pâle rougeur éclairait son visage. Je hochai la tête. Ses lèvres esquissèrent un très léger sourire furtif. »

SILHOUETTE TERRIENNE

Ce n’est qu’au quatrième chapitre que l’auteur parle de son père, vingt cinq ans après sa mort. »Le souvenir qui m’est le plus vif, celui qu’il m’est impossible d’oublier, c’est l’image de mon père au labeur. C’était un paysan ; le travail était son devoir ; il n’y avait qu’en peinant jour et nuit qu’il se sentait vivant et qu’il trouvait un sens à l’existence ; le labeur lui était un devoir essentiel. »

C’est d’abord la répétition des gestes qui cassent le corps, car la terre est ingrate, et plus qu’une histoire de terre, c’est une histoire de terre et de pierres. : « Le matin à l’aube, droite et pleine de force, se dirigeait vers notre champ une silhouette haute et mince qui, le soir venu, rentrait éreintée, courbée. Lorsque nous arrivions au champ, mon père se tenait droit comme un I ; mais à force de creuser, quand arrivait midi, il ressemblait à un arbre sur lequel on aurait accroché un lourd sac, le tronc encore dressé ployait déjà visiblement. Après le déjeuner, l’arbre semblait s’être délesté de son fardeau et s’efforçait à nouveau de se maintenir droit. Et lorsque le soleil déclinait, l’arbre était terriblement corsé, comme lesté par deux ou trois sacs toujours plus lourds, comme s’il ne pouvait désormais plus se redresser. »

Mais c’est aussi la fierté d’un geste magnifique : «  A l’époque, je le regardais soulever la houe par-dessus sa tête : les jours de beau temps,la pointe de l’outil semblait presque pouvoir harponner le soleil; les jours de mauvais temps, elle accrochait les nuages vagabonds. »

Si la terre et le travail de la terre étaient la source de toutes les joies et les souffrances du paysan, une seconde tâche pour tous les paysans était de construire une maison pour ses enfants. « Celui qui possède une maison convenable, celui-là peut marier ses enfants de façon convenable.Telle fut l’oeuvre de mon père. Tel fut le but de son existence et la raison pour laquelle il s’efforça de vivre. » Même au prix de sa santé.

LES GIFLES

Il y a les gifles que l’on a reçues et celles que l’on n’a pas reçues. Il y les gifles méritées, les gifles injustes et celles que l’on aurait dû recevoir.

« Durant ces vint-quatre vingt-cinq années, je n’ai cessé d’écrire des romans, je n’ai cessé de penser à lui. Et, chaque fois cela commence par le souvenir des gifles qu’il m’a données. (…) Aujourd’hui encore je n’éprouve nul remords d’avoir volé, mais je regrette de n’avoir pas été puni. »

Car il s’agit aussi de regrets, de remords et de culpabilité dont il est question dans ce livre …Une vie à écrire des romans alors que sa pensée était ailleurs : encore une parole en décalage.

FILS INDIGNE

L’auteur se rappelle l’enterrement de son père, le silence qui fut le sien lors de l’enterrement, alors qu’il aurait pu parler de son père et honorer sa mémoire, silence qu’il pensait rattraper trois ans après puisque la tradition paysanne voulait qu’un hommage soit fait à ce moment-là. Là également le rendez-vous est raté. Puis dix ans passent et vingt cinq. C’est alors que l’auteur décide enfin d’écrire.  « Aujourd’hui enfin, je me suis assis pour écrire, et je peux à travers la vie et la mort de mon père, comprendre le monde et regarder en face ce qu’il y a de bon et de mauvais en moi. »

Remontant le flot de ses souvenirs, l’auteur parvient au  moments les plus difficiles à affronter. « Il semble que j’aie marché au bord d’un fleuve tari, sans jamais me souvenir de l’eau qui avait coulé dans son lit. Très probablement j’ai oublié que mon père a existé, sans doute l’ai-je la plupart du temps expulsé de ma mémoire, lui et tout ce qu’il a vécu, et je n’ai regardé sa vie et son destin qu’avec légèreté et négligence, allant jusqu’à oublier que son sang coule dans mes veines, que c’est lui qui m’a donné la vie, qui m’a élevé et éduqué. »

MALADIE

Parallèlement à la maladie de sa soeur, l’ostéonécrose, il y a la maladie de son père, l’asthme,  « Tout le monde sait que mon père est mort de maladie. : d’asthme, d’emphysème pulmonaire, lesquels se sont développés jusqu’à provoquer une maladie cardiaque, Pourtant en y réfléchissant  plus attentivement, la maladie n’est que la cause superficielle de sa mort ; la raison profonde et cachée d’un mal trop tôt contracté fut le souci qu’il se faisait pour ses enfants. Plus précisément ce fut  l’inquiétude sans cesse nourrie à mon égard. »

GUERRE

Une année, germe en l’auteur l’idée de partir pour être soldat. « Au vrai ce qui germa en moi ce ne fut pas une idée mais le désir égoïste d’un coeur étroit. Une idée, on peut à tout moment en changer soi-même, ou bien la modifier en fonction des arguments des autres, tandis qu’un désir égoïste ne peut être que contenu, sans varier jamais le moins du monde. »

A l’annonce de cette décision, « le regard de ma mère roula telle une pierre depuis le faîte d’une montagne jusque dans la vallée ; mon père leva la tête pour regarder mon visage cireux ; sur son front, le fleuve du temps sembla soudain bien plus profond, mais pour le reste, ses yeux, son nez, les coins de sa bouche qui tremblaient souvent sous le coup de l’émotion, rien ne bougea le moins du monde. »

Alors, il part pour devenir soldat et s’engage  : « Plutôt que de dire que je m’engageai, il serait plus juste de dire que je pris la fuite ; que je trahis les miens, plutôt que je pris la fuite; que je rejetai les responsabilités d’un fils envers son père et sa famille, plutôt que je trahis les miens. »

Lorsqu’il revient un mois après la proclamation de guerre de contre-attaque contre le Vietnam (17 octobre 1979), il regarde son père : « Il avait la démarche traînante d’un vieillard quoiqu’il fût à peine âgé de cinquante-deux ans ; son dos s’était vouté et son visage qui avait toujours été émacié s’était encore creusé ; il n’avait plus que la peau sur les os. (…) Si je ne l’avais pas vécu personnellement, je n’aurais pu imaginer que la guerre pût projeter sur la vie des gens une ombre à ce point lourde et immense, je n’aurais pu imaginer qu’un père ayant un fils soldat pût nourrir une telle inquiétude. »

Les chapitres suivants portent pour intitulé : Les fautes, Une dette à régler, Ma tante et sa prière : titres suffisamment évocateurs.

« Ainsi sont les hommes, c’est quand il est trop tard qu’ils comprennent enfin, quand ce n’est plus nécessaire, qu’ils sont capables de générosité et de désintéressement. »

Parallèlement à l’histoire individuelle de son père transparaît en filigrane la Grande Histoire, celle des paysans de Chine à travers leurs vies de sacrifices, leurs labeurs infinis, leurs famines, leurs espoirs éphémères et leurs désespoirs répétés. A cette époque, chaque famille avait encore une parcelle de terre individuelle. C’était l’époque des communes populaires et de la terre gérée en collectivité, mais chaque foyer était autorisé à à en posséder une parcelle et à la cultiver.  En 1966, les parcelles individuelles doivent être rendues à la collectivité, rendant vaines des années de labeur sur une terre ingrate.

« Je me souviens, oui je n’oublie jamais que durant ces interminables années, ma famille comme beaucoup d’autres, n’a jamais connu de moments de prospérité susceptibles de réchauffer les coeurs. Au début de la révolution culturelle, toutes les campagnes chinoises ont été plongées dans les eaux immenses de la famine. Chaque année, au nouvel an, nous étions privés de raviolis et nous n’étions pas les seuls à nous contenter pour le réveillon de petits pains blancs fourrés à la farine de patate douce. »

Cependant, malgré tant de souffrances et de peines, c’est un hymne à la vie d’un homme, pour qui la vie était sans prix, ou plutôt à qui elle avait trop coûté : « Mon père était attaché à la vie parce qu’il en avait souffert les épreuves ; et c’est parce qu’il en avait souffert, qu’il n’en connaissait que mieux les prix et les joies. « 

D’apparence un peu décousu, ces récits, suivent le mouvement de la pensée et du coeur qui ne suit pas un trame construite d’un roman, mais suit les méandres de la mémoire, mémoire dont les barrières protectrices tombent une à une. Souvenirs entrecoupés par les sentiments actuels de l’auteur,  le récit se transforme en une longue lettre, une parole enfin émise, écrite, une lettre qui ne pourra jamais être lue par son destinataire.

 

Notes

(1)  Les sentences parallèles (dui lian ou chunlian en chinois), sont des formules de bon augure, traditionnellement écrites à l’encre jaune d’or sur des bandes de papier rouge qui sont collées de part et d’autre de la porte d’entrée au moment de la Fête du Printemps, signes extérieurs de renouveau.

 

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