Esthétique japonaise : le wabi-sabi

calligraphie du terme wabi sabi

Quasiment depuis son émergence, l’esthétique japonaise du wabi-sabi a été associée à la cérémonie du thé et, de près ou de loin, au bouddhisme Zen. Il illustre en effet de nombreux principes spirituels, éthiques ou philosophiques du Zen. Il est vrai que le wabi-sabi fut au départ une affaire de personnes (maîtres de thé, prêtres ou moines) qui avaient tous pratiqué le zen et en avaient l’esprit imprégné. Mais le Zen étant anti-rationaliste, toute définition claire et explicative du wabi-sabi fut soigneusement écartée. Ce d’autant plus que son »indescriptibilité » est un caractère inhérent à son incomplétude. Comment décrire l’incomplet, l’imperfection, l’éphémère ou l’impermanence ? Nous verrons que le terme renvoie  à un concept esthétique autant qu’à une disposition spirituelle. 

Wabi

Wabi est un concept plutôt philosophique, une qualité qui n’est pas attachée à un objet particulier. A l’origine, le terme wabi (侘び) désignait la misère de celui qui vit seul dans la nature loin de la société et un état émotionnel d’abattement, de misère, de déprime. Ce terme prône l’appréciation d’une beauté austère et une attitude d’acceptation sereine face aux froides vicissitudes de l’existence. Le terme dérive du verbe wabu (s’éteindre, diminuer) et de l’adjectif wabishii (abandonné, déserté) et signifiait à l’origine quelque chose de simplement déplaisant.

wabi sabi

 

A la période de Kamakura (1185-1533), cependant, le sens devient plus positif. Le terme de wabishii est le plus souvent employé pour décrire les conditions de vie de quelqu’un. La pauvreté et la solitude pouvaient être vues comme une libération de l’asservissement à la recherche de la richesse et de la renommée. La racine de wabi est wa qui signifie harmonie, paix, tranquillité. On pouvait créer la beauté à partir de la simplicité.

Les termes de wabi (侘び) et sabi [寂]

Sabi

Sabi est un terme d’esthétique, qui est en rapport avec le temps et ses effets. Le mot dérive de plusieurs sources : sabu un verbe signifiant disparaître, et susabi, un nom qui peut avoir le sens de désolation, comme dans le recueil poétique ancien Man’yoshu (fin du VIII ème siècle). D’autres sens incluent sabiteru , »rouiller », et par extension « vieillir », et l’adjectif sabishii, qui signifie « solitaire ».

Dans ses premières occurences, dans les oeuvres du poète Fijuwara no Sunshei (1114-1204) et celles attribuées au moine poète Saigyô (1118-1190), sabi renvoie à des lieux désolés et solitaires, inspirant une mélancolie lyrique. Saigyô écrit:

Un village de montagne / Où il n’y a pas même l’espoir* / De voir un visiteur. /Si ce n’était pour la solitude /Combien serait pénible la vie ici.

*Littéralement: que espoir  froid, maigre, chétif.

Des théoriciens plus tardifs, tels Zeami, ont continué à découvrir dans cette qualité austère de désolation, un type particulier de beau. Plus tard encore, cette beauté fut prisée par Bashô dont la poésie suggère la tranquillité dans un contexte de solitude. Bashô a contribué à remettre au goût du jour le concept de sabi, et a parfois posé le silence comme base de cette qualité. Cette lecture de sabi (froid et glacial mais beau) s’accorde bien avec un ethos influencé par le bouddhisme zen, qui reconnaît la solitude comme une part du lot humain et cherche par conséquent à s’y résigner, et à y trouver une sorte de beauté. Un poème du XIIème S., écrit par le moine Jakuren (1139-1202), commence ainsi  » Solitude (sabishisa), – couleur  essentielle d’une beauté qui n’est pas à définir. » Les auteurs médiévaux plus tardifs utilisèrent le terme comme synonyme de hie, qui désigne une beauté froide. Le poète de la période Muramachi, Shinkei, parle de hiesabi. A l’époque moderne sabi a gardé la plupart de ses différents sens. L’un de ses sens indique la patine de la « rouille » de l’âge.

rouille wabi sabi

 

Puis, les sens des deux mots commencèrent à se rapprocher de valeurs esthétiques plus positives ; la solitude et la pauvreté volontaires de l’ermite ou de l’ascète en vinrent à être considérées comme des conditions favorables à l’enrichissement spirituel. Ce genre de vie stimulait l’attention portée aux détails de l’existence quotidienne, ainsi qu’à l’aspect discret et souvent négligé du monde naturel. Par la suite, le sens des deux mots s’est mélangé et l’un fut souvent employé pour l’autre.

Toutefois, s’il fallait les considérer séparément, l’on pourrait caractériser leur différence comme suit : wabi fait référence à un mode de vie, à un chemin spirituel, à l’intérieur, au subjectif, à une construction philosophique, à des événements spatiaux ; Sabi ferait plutôt référence à l’art ou aux objets matériels, à l’extérieur et à l’objectif, définirait un idéal esthétique et des événements temporels. Ces principes devinrent les présupposés de ceux qui plus tard cultivèrent l’idéal de la cérémonie du thé et cherchèrent à élever leur pratique en l’associant à des qualités « zen », telle l’absence d’artifice. Par exemple, concernant les objets, les ornements ostentatoires sont supprimées et seule demeure la structure. Sont privilégiés les matériaux naturels et les formes organiques, reflets de la nature.

kintsugi, wabi sabi

Le concept wabi-sabi célèbre la beauté de l’imperfection et de l’impermanence, reflet même du cycle de la vie. C’est un principe selon lequel l’harmonie réside dans le naturel et la spontanéité et non dans l’absence de défauts. Ainsi, l’asymétrie, l’impermanence, les déséquilibres, les formes incomplètes et les cassures viennent sublimer les choses. Cela a donné lieu par exemple  à l’art du kintsugi, qui consiste à remplir de laque saupoudrée d’or les failles d’un objet.

C’est également le sentiment que l’on éprouve, la plénitude que l’on ressent lorsque l’on contemple un paysage naturel ou un bol en terre cuite d’aspect irrégulier par exemple, ou un bouquet  de branches mortes…

branches mortes , wabi-sabi

 

Le wabi-cha et la cérémonie du thé

Les premières sources d’inspiration des principes métaphysiques, spirituels et moraux du wabi-sabi furent les idées de simplicité, de naturel et d’acceptation de la réalité qu’on trouve dans le Zen chinois, mais également dans le taoïsme. Par ailleurs, l’état d’esprit et le sens de la matérialité dérivent de l’atmosphère de désolation mélancolique et du minimalisme exprimés dans la poésie, waka notamment, et dans la peinture monochrome de la Chine du IXe et Xe siècle. Vers la fin du XVIe, cependant, ces éléments avaient fait l’objet d’une synthèse toute nippone, et c’est dans le contexte de la cérémonie du thé qu’il atteignit sa réalisation la plus complète Cette cérémonie du thé ou chado (cha signifiant le thé et do, la voie, le chemin, l’art) est parfois appelée sado ou chanoyu. Pour les trois maîtres de thé dont il sera question plus bas, on parlera du wabi-cha.

La cérémonie du thé était devenu peu à peu une forme d’art et de loisir assez éclectique combinant architecture, aménagement de jardin, arrangement floral, peinture, cuisine et célébration rituelle. Dans la société laïque de l’époque, le thé est un des passe-temps de l’élite principalement parce qu’il était associé à la possession d’objets élégants et prestigieux importés de l’étranger, particulièrement de Chine.

Trois maîtres de thé

Murata Juko

Le premier maître de thé dont le nom nous est parvenu est Murata Shukô  également nommé Mutata Jukô, (1423-1502), un moine zen de Nara. Shukô, en opposition avec la mode ostentatoire de la cérémonie du thé, utilisa délibérément, chaque fois que possible, des ustensiles confectionnés localement et mésestimés et reçut ses invités aristocratiques dans une humble et simple pièce d’une surface de quatre tatamis et demi.

juko-chawan

chawan ayant appartenu à Jukô

 

Ce fut le début de l’esthétique wabi-sabi.

takeno-joo

Takeno Jôô

Le second maître de thé  fut Takeno Jôô (1502-1555). Marchand de la ville de Sakei. Il semble que sa grande connaissance de la poésie waka ainsi que sa formation dans un temple bouddhique de l’école zen soto eut une  influence significative sur sa vision de la cérémonie du thé.

Environ un siècle plus tard, ce fut Sen no Rikyû. Celui-ci plaça clairement les objets grossiers de l’artisanat nippon ou coréen au même niveau artistique que les objets sophistiqués chinois. Il créa également un nouveau pavillon de thé, en se basant sur le modèle d’une hutte de paysan aux murs en pisé, au toit de chaume et à la charpente apparente.

Tai-an-sen-no-Rikiû.jpg

Rikyū cite un poème de l’anthologie Shin Kokin Waka Shū (XIIIe siècle), comme exemples de son esthétique wabi. Ce poème est le préféré de Takeno Jōō, est de Fujiwara no Teika (1162-1241) :

Portant mon regard au loin,
Aucune fleur
Ni feuille écarlate :
Un taudis de roseaux
Dans le crépuscule de l’automne.

 

Ce poème de style waka, qui dans sa forme courte est composée de cinq vers et d’un total de 31 syllabes, exalte la nature dans son expression la plus simple.

L’emploi de négations (aucune-ni) écarte la vivacité de la couleur écarlate de l’automne autant que la fleur encore trop sophistiquée. Le regard qui se porte au loin évoque l’immensité vide de la nature. Le simple roseau dans sa simplicité est encore amoindri par le terme taudis qui s’oppose à l’ordre, à l’arrangement. Le terme crépuscule évoque la fin de toute chose de même que l’automne, le temps qui passe, autant qu’il évoque une lumière tamisée et ombrageuse.

Après Rykiû

Près d’un siècle après Rikiû, l' »art » du thé devint la « voie » du thé (chadô), une forme d’entraînement se voulant religieux et spirituel. Au cours de cette transformation, le wabi-sabi, qui était au coeur du thé « spirituel », fut réduit et simplifié et présenté sous la forme d’un ensemble définitif de règles et de formules et devint presque son contraire : lisse et somptueux. Cependant cette pratique institutionnalisée du thé a gardé de la valeur comme exercice de méditation. Répéter sans penser des formes mécaniques – car il s’agit bien de la mémoire du geste et du corps  – permet de se concentrer sur le simple fait d’être, sans être distrait par la nécessité de prendre des décisions, artistiques ou autres.(1)

 

Wabi-sabi peut donc tout à la fois désigner un sentiment  (la mélancolie, la tristesse, la solitude), une caractéristique esthétique (la sobriété, la simplicité) et un concept appartenant au domaine de la philosophie ou de la physique (la nature). Certains de ces mots peuvent d’ailleurs appartenir à plusieurs domaines selon leur champ sémantique : la simplicité et la sobriété peuvent également décrire une attitude humaine, une manière d’être, un mode de vie, une disposition spirituelle. Quant au mot nature, les différents sens qu’il peut prendre en français se réfèrent aussi bien au monde physique, qu’au principe fondamental de toute chose.

Une première traduction approximative pourrait être rustique dans son acception littéraire : naturel, sans artificialité, simple…et brut dans le sens employé en architecture : l’on dit qu’un matériau est laissé brut, comme c’est le cas dans le mouvement architectural brutaliste (2). Le terme sabi [寂] connote l’altération par le temps, la décrépitude des choses vieillissantes, la patine des objets, l’éphémère, l’impermanence et l’imperfection, le temps qui passe…

céramique wabi sabi

Deux concepts qui pourraient se résumer ainsi : simplicité et imperfection… Dans son acception la plus large c’est un mode de vie ou une disposition spirituelle ; dans son  sens le plus étroit, c’est un type de beauté, une notion esthétique.

Les valeurs spirituelles et métaphysiques du wabi-sabi

La vérité découle de l’observation de la nature : toutes les choses sont impermanentes, c’est-à-dire qu’elles s’usent. Même celles qui apparaissent dures, inertes et solides n’offrent qu’une illusion de la permanence. Le wabi sabi est une perception esthétique du caractère éphémère de la vie. La tendance à rejoindre le non-être est  universelle. Toutes les choses sont incomplètes. Comment définir la complétude d’une plante? Lorsqu’elle fleurit, lorsqu’elle donne des graines, lorsque les graines germent ? La grandeur réside dans les détails discrets et négligés. De ce point  de vue là, le concept de wabi-sabi, logé dans le mineur, l’indécis et l’éphémère est à l’opposé de la notion de la beauté occidentale, parfaite, symétrique, spectaculaire, pérenne, voire idéale (3). Le corrélat est que le wabi-sabi ne distingue pas la beauté de la laideur. La beauté peut surgir de partout et de tout, c’est la rencontre, un moment de poésie et de  grâce entre vous et un détail infime de l’univers.

La matérialité du wabi sabi

Les matériaux privilégiés du wabi sabi seront donc ceux qui laissent transparaître les caractéristiques mentionnées ci-dessus. D’abord des matériaux naturels, mais aussi ceux qui évoquent le passage du temps, le côté éphémère, l’incomplétude et le simple, le mineur. Les modifications du métal lorsqu’il se ternit et rouille.  De même, l’imperfection implique l’irrégularité et l’asymétrie Les objets wabi sabi seront discrets et intimes (l’intervention de l’artisan doit être la plus infime possible) et appréciés pendant leur utilisation et non exposés en vitrine. Les objets wabi sabi ont quelque chose de vague et de flou qui les rapprochent du non-être, de couleur plutôt sombre, ils se sont ternis et patinés au fil du temps.

Nous voudrions à ce propos citer l’écrivain Tanizaki Junichiro, auteur d’un essai, Eloge de l’ombre.

«  Un laque décoré à la poudre d’or n’est pas faite pour être embrassé d’un seul coup d’œil dans un endroit illuminé mais pour être deviné dans une lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instant, en révèle l’un ou l’autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l’ombre, il suscite des résonances inexprimables. De plus, la brillance de sa surface étincelante reflète, quand il est placé dans un lieu obscur, l’agitation de la flamme du luminaire, décelant ainsi le moindre courant d’air qui traverse de temps à autre la pièce la plus calme et discrètement incite l’homme à la rêverie. N’étaient les objets de laque dans l’espace ombreux, ce monde de rêve à l’incertaine clarté que sécrètent chandelles ou lampes à huile, ce battement de pouls de la nuit que sont les clignotements de la flamme, perdraient à coup sûr une bonne part de leur fascination. Ainsi que de minces filets d’eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumière sont captés, l’un ici, l’autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d’or. »

Le terme wabi a été gravé sur la tombe de l’écrivain. Sa définition de la beauté est bien le wabi et son attitude spirituelle fut celle d’un vrai maître de thé.

tombe Tanizaki

Le terme « wabi »(en écriture cursive), gravé sur la pierre tombale de l’écrivain Tanizaki Junichiro, temple Hônen-in, Kyoto

 

Notes

(1) Voir à propos des gestes du thé, le film « Dans un jardin qu’on dirait éternel » de Tatsushi Omori, film qui fera l’objet d’un article ultérieur.

(2) brutalisme  : ce courant a gagné l’intérieur des habitations dans les années 50 et consiste à laisser les murs (et même les objets) en béton brut pour que la pureté des lignes et des formes soit respectée et mise en valeur. Même si le béton était l’élément incontournable en architecture, le brutalisme s’étend à d’autres matières dans la décoration d’intérieur : le bois, la brique, le verre, la céramique et le métal sont travaillés pour obtenir des formes brutes aux lignes pures.

(3) Il faut se garder cependant d’opposer radicalement esthétique occidentale et esthétique orientale (Japon en l’occurrence ) et réduire la première aux valeurs enracinées dans la vision du monde hellénique qui valorise permanence, grandeur, symétrie et perfection. L’esthétique proprement dite commence au siècle de Kant (qui excluait  radicalement le critère de perfection dans sa définition du beau ), et il y a du wabi sabi chez Baudelaire par exemple : « Ce qui n’est pas  légèrement difforme a l’air insensible ; d’où il suit que  l’irrégularité,  c’est-dire l’inattendu, la surprise, l’étonnement sont une partie essentielle de la caractéristique de la beauté.« (Journaux intimes, in Oeuvres posthumes, Paris, Mercure de France,1908.)

Bibliographie

Jean-Marie Buisseau, Esthétiques du quotidien au Japon, IFM, 2010

Koren Léonard, Wabi-sabi … à l’usage des artistes designers, poètes & philosophes, Sully, 2015

Koren Léonard, Wabi-sabi…Pour aller plus loin, Sully, 2018

Tanizaki Junichiro, Eloge de l’ombre, Verdier, (1978) (2001)

Donald Richie, Traité d’esthétique japonaise, Sully, 2007

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