HOSOE Eikoh et la photographie expérimentale

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Grand nom de la photographie japonaise, mais également cinéaste, Eikoh Hosoe incarne l’avant-garde de la création nippone. Il  a émergé dans le mouvement des arts expérimentaux du Japon de l’après-Seconde Guerre mondiale.

Biographie

Né le 18 mars 1933 à Yonesawa, il sera  photographe indépendant dès 1954 à sa sortie du Tokyo College of Photography. Alors qu’il était encore étudiant, au début des années 1950, Hosoe a rejoint «Demokrato», un groupe d’artistes d’avant-garde dirigé par l’artiste Ei-Q.

En 1960, Hosoe a créé le Jazz Film Laboratory (Jazzu Eiga Jikken-shitsu). De 1957 à 1961, il forme avec les photographes Shomei Tomatsu, Ikko Narahara, Kikuji Kawada, Akira Sato et Akira Tanno, le collectif VIVO qui crée le mouvement «École de l’image» dont l’ascendant marquera le style photographique japonais des années 60 et 70. Ce collectif  interroge, entre autres, la nature ambiguë de la photographie, à la fois preuve documentaire et œuvre d’art, entre réalisme subjectif et objectif.

Hosoe Eikoh, portrait

En 1961, il est récompensé par le prix du photographe le plus prometteur décerné par l’association des critiques de photo japonais. Dans les années 70, il enseigne et dirige des ateliers dans les universités de Phoenix, Columbia et Yosemite. Il participe avec  Araki et  Moriyama à la mise en place de la photo worskhop school de Tōkyō. En 1975 il se voit offrir une place à l’école de photographie de Tokyo. Il a été récompensé de la médaille spéciale lors du 150ème anniversaire de la Royal Photographic Society, et est également honoré au Japon du titre Personal of Cultural Merit, distinction attribuée aux personnalités influentes de la culture japonaise.

Homme et  Femme (Otoko to Onna)

 » C’est autour de la représentation du corps – et singulièrement de la nudité, strict tabou de la civilisation japonaise –, de sa sensualité, que se concentre et se développe son art, dans un langage photographique et un style foncièrement novateurs où le grain de l’image, ses mises en scène, ses contrastes, son esthétique quasi baroque imposent une vision qui à bien des égards peut se percevoir comme révolutionnaire.« (Jean Kenta Gauthier, in Eikoh Hosoe, Acte Sud, Photo Poche, 2018 )

Eiko Hosoe, man and woman, 1961

Les images de Eikoh Hosoe ne sont pas le fruit d’une rencontre fortuite, mais s’inscrivent dans la durée. La première série, Man and Woman, avec Hijikata, date de 1961: ce sont des photographies sombres, charbonneuses, sensibles, où la ligne des corps est à peine esquissée, où la symbiose entre le photographe et les danseurs est si forte qu’on se sent presque comme un intrus à regarder ces images.

Eikoh Hosoe, Man and Woman, 20, 1960, gelatin silver print

 

Eikoh Hosoe est surtout connu pour ses photographies sombres, à contraste élevé, en noir et blanc de corps masculins et féminins.

Eikoh Hosoe, Homme et femme, 31

Certaines font référence à la religion, la philosophie et la mythologie, tandis que d’autres sont presque abstraites, le corps de la femme et de l’homme se fondant dans le cadre de la photographie.

Eikoh Hosoe, man and woman, 1961, silver gelatin print

 Ses images sont psychologiquement chargées, explorant souvent des sujets tels que la mort, l’obsession érotique et l’irrationalité.

Eikoh Hosoe, Man and woman, 25,

 

Ordeal by roses (Barakei)

Dans ses séries photographiques les plus célèbres, Hosoe a travaillé avec plusieurs de ses contemporains. En1963, Hosoe crée avec Yukio Mishima l’album Barakei – Ordeal by Roses – qui met en scène le sulfureux auteur Yukio Mishima et élève le photographe à une notoriété internationale fulgurante.

Hosoe Eikoh, ordeal by roses, 1961

Dans Barakei, Mishima, toujours dénudé, est alternativement capturé au milieu des ors kitsch de sa maison de Tokyo, ou dans le studio de danse désert de Hijikata, quand d’autres prises de vue rendent hommage à son amour pour la peinture européenne de la Renaissance, et particulièrement pour son iconographie très charnelle du martyr de Saint Sébastien.

Eikoh Hosoe, Mishima as Saint Sebastian 02

Barakei est une fable érotique et morbide qui traduit, par sa provocante allusion à l’homosexualité de Mishima, le désespoir d’un immense auteur érudit, qui refuse le déclin de son pays, et de son corps.

Hosoe Eikoh, Ordeal by rose ,2, 1961

Eikoh HOSOE, Ordeal By Roses #06, 1961, épreuve au Platine Paladium

 

L’écrivain Mishima s’exprime ainsi dans la préface du livre « Ordeal by roses ».

« Le monde dans lequel j’ai été enlevé sous le charme de l’objectif [de Hosoe] était anormal, déformé, sarcastique, grotesque, sauvage et dissolu… C’était, dans un sens, l’inverse du monde dans lequel nous vivons, où notre culte des apparences sociales et notre souci de la moralité publique et de l’hygiène créent des égouts immondes et sales qui serpentent sous la surface. Contrairement au nôtre, le monde vers lequel j’ai été escorté était une ville étrange et repoussante – nue, comique, misérable, cruelle et trop décorative… pourtant, dans ses canaux souterrains coulait, inépuisable, un flot pellucide de sentiments immaculés. »

Kamaitachi

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Kamaitachi, a été initialement publiée en 1969 sous la forme d’un livre photo en édition limitée à 1 000 exemplaires. Une collaboration avec Tatsumi Hijikata, un des fondateurs de la danse « ankoku butoh ».

Eikoh Hosoe, Kaimatachi

Hosoe a travaillé avec le danseur iconoclaste  pour créer des photographies théâtrales dont l’inspiration est puisée dans la danse butō, la danse rebelle, introspective, radicale, subversive que Tatsumi Hijikata  et Kazuo Ono créèrent à la fin des années 1950.

Eikoh Hosoe, Kamaitachi #35, 1968 : late 1960s – early 1970s, Vintage gelatin silver print © Eikoh Hosoe

 

ll documente leur visite dans un village agricole du nord du Japon et une performance d’improvisation réalisée avec des villageois locaux, inspirée de la légende de kamaitachi, un démon semblable à une belette qui hante les rizières et coupe les gens avec une faucille. Les photos révèlent les interactions du danseur avec les villageois, mais également avec la nature.

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« Hijikata était insatisfait de la scène de la danse moderne japonaise, estimant qu’il s’agissait simplement d’une copie du travail effectué en Occident. Il voulait trouver une forme d’expression purement japonaise, et qui permette au corps de « parler » pour lui-même, à travers  un mouvement improvisé inconscient. Ses premières expériences s’appelaient Ankoku Butoh, ou la danse des ténèbres. Cette obscurité se référait à la zone de ce qui était inconnu de l’homme, soit en lui-même, soit dans son environnement. Son butô cherchait à exploiter les forces génétiques longtemps endormies qui étaient cachées dans la conscience rétrécissante de l’homme moderne. » (Eikoh Hosoe)

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Simmon: A Private Landscape

Le photographe met en scène un acteur habitué des rôles travestis au théâtre pour interroger l’identité. C’est à la gare tokyoïte d’Ishikawadai que débute le voyage dans l’intime que propose Eikoh Hosoe  dans la série photographique Simmon: A Private Landscape.

HOSOE Eikoh, Simmon, a private landscape

Devant l’objectif, inlassablement le même personnage : Simon Yotsuya, un des acteurs phares du théâtre de situation, troupe d’avant-garde créé par Juno Kara.

HOSOE Eikoh, Simmon a private landscape, 1971

Sur ces clichés, pris en 1971, avant d’être compilés dans un livre éponyme publié en 2012 chez Akio Nagasawa Publishing, l’acteur, qui avait l’habitude d’endosser sur scène des rôles féminins, est là encore travesti. Au fil des clichés se déroule un récit visuel qui questionne à la fois le genre, mais aussi les rapports au monde, qu’il soit urbain ou naturel, et à ses habitants. Avec une question qui sourd au fil des pages : comment trouver sa place ?

HOSOE Eikoh, Simmon a private landscape

Pour illustrer ce voyage intérieur, Eikoh Hosoe multiplie les prises de vue, usant tantôt de plans serrés pour imprimer sur l’image les expressions fardées du visage de Simon Yotsuya, tantôt élargissant le cadre pour ne faire de l’acteur qu’un corps dans la nature.

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Ou troublant son image pour ne fixer qu’une silhouette floue.

HOSOE Eikoh, Simon a private landscape

 

The Butterfly Dream (le rêve du papillon)

En 2006, est publié The Butterfly Dream, ouvrage magistral qui retrace l’intense collaboration d’Eikoh Hosoe et Kazuo Ōno entre 1960 et 2005. Le titre, métaphore romantique chère à l’artiste, peut aussi faire référence à la parabole du penseur chinois Tchouang-tseu dans laquelle le sage rêve qu’il est un papillon et, se réveillant, se demande s’il n’est pas plutôt un papillon qui rêve qu’il est Tchouang-tseu.

Eikoh Hosoe, Sans titre, The Butterfly Dream,

Au-delà de l’idée d’un photographe enregistrant une performance éphémère, il s’agit d’une oeuvre dans laquelle Kazuo Ōno danse pour l’objectif d’Eikoh Hosoe qui, en retour, le met en scène par la photographie. Les clichés sont d’une intense poésie. Parce que Hosoe ne se positionne à aucun moment comme un photographe documentaire rendant compte d’un événement, d’une performance : pour The Butterfly Dream, il travaille avec Ono pendant 45 ans, devient son double, son ombre, son âme. Le résultat est un poème à deux, une communion, où ce n’est plus l’un qui danse et pose pour l’autre, de sorte qu’il devient impossible de savoir qui dirige l’autre, mais quasiment une œuvre commune, une fusion.

Eikoh Hosoe, Kazuo Ono, The butterfly Dream

 

L’architecture de Gaudi

Eikoh Hosoe,Casa Mila, The World of Gaudì 59, vintage gelatin silver print on panel

 

Grâce à la volonté d’un éditeur barcelonais de publier une version espagnole du livre Ba Ra Kei-Ordeal by Roses, le premier contact d’ Eikoh Hosoe avec les œuvres de Gaudì se réalise. Mais ce n’est que 13 ans plus tard, en 1977 qu’il commence à photographier le Parc Güell et La Familia Sagrada.

Eikoh Hosoe, Casa-Mila-7, 1977, vintage gelatin silver print

 

Cependant, il ne saisit  à ce moment ni l’esprit ni l’idéologie du créateur, c’est sans doute pour cela que son travail se poursuit jusqu’en 1984.

Eikoh Hosoe, Casa-Mila 17, 1977, vintage gelatin silver print

Hosoe n’a jamais photographié d’architecture au Japon. Il préfère les humains comme modèles, mais les courbes de l’architecture de Gaudì ressemblent pour lui à celles de corps au fort potentiel sexuel. Perspectives orientées et engagées, fort contraste, profondeur en clair-obscur sensualisent les constructions de l’architecte espagnol. De même, le grain de sa photographie humanise la pierre et la rend semblable à une peau humaine.

Eikoh Hosoe, Casa Mila, 1977-78, vintage gelatin silver print

Les ouvertures des façades dessinent un visage cubique à la bouche ouverte, une ombre trace le profil d’une tête noire sur un mur. Les volutes d’un escaliers dessinent un oeil ou une fleur où  ombres et lumières créent une abstraction que chacun peut réinterpréter.

Eikoh Hosoe, Casa Battlo,1979, vintage-gelatin-silver-print-on-panel

Les photographies d’architecture de Gaudì à Barcelone que l’on retrouve dans son ouvrage The Cosmos of Gaudì ont été présentées pour la première fois en France par la Galerie Baudoin Lebon à Paris en 1983.

Gaudi, II, Eikoh Hosoe

 

 

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