Kafû : Du côté des saules et des fleurs (udekurabe)

Kafû, Du côté des saules et des fleurs, Traduction : Catherine Cadou, Ed.Picquier Poche, 2019

« Les saules et les fleurs » – comprendre : les hommes et les femmes – c’est ainsi que l’on nommait les quartiers de geishas, à Tôkyô, au début du siècle. Du côté des saules et des fleurs est un roman d’amours et de jalousies compliquées  au parfum nostalgique, dans l’intimité des maisons de plaisir. Manigances et ragots, mais également grands sentiments et lyrisme alternent dans ce roman au rythme lent qui nous immerge littéralement dans le monde vacillant des personnages.

Kafū Nagai en 1927

L’auteur
Kafū Nagaï (永井 荷風), pseudonyme de Sōkichi Nagai (永井 壮吉), né le 3 décembre 1879 à Tokyo et mort le 30 avril 1959 à Ichikawa, est un écrivain et nouvelliste japonais. Fils d’un bureaucrate et homme d’affaires qui devint célèbre plus tard pour ses poèmes en style chinois, Kafū est l’aîné de trois frères et sœurs. Enfant de bonne famille, Nagaï Sokichi (son vrai nom) s’intéresse dès sa jeunesse à deux courants qui nourriront son œuvre : la littérature de l’époque Edo (1603-1868) et la littérature française. Il est particulièrement inspiré par Émile Zola et par le maître français de la nouvelle, Guy de Maupassant.

En 1891, il intègre une école privée de langue anglaise à Tokyo. Toutefois, il passera de nombreux mois entre 1894 et 1895 à l’hôpital d’Odawara, sans doute atteint de la tuberculose. À l’âge de dix-sept ans (1896), bien qu’échouant aux examens d’entrée à l’université, il est diplômé de son école. Cette même année, il commence l’étude des poèmes chinois et entame une longue série de visites dans le quartier chaud de Yoshiwara (à Tokyo). Plus tard, il deviendra employé dans le département de langue chinoise d’une université de langues étrangères. En 1898, il publie quelques nouvelles après avoir quitté son poste à l’université. Il trouve par la suite un poste de journaliste et commence l’étude du français. Il fait de nombreux séjours à l’étranger, aux Etats Unis, de 1903 à 1908, où il est étudiant à l’université du Michigan, puis travaille à New York, au consulat du Japon et à la succursale de la banque Shôgin. En1908, il séjourne en France à Lyon et Paris. 

La carrière littéraire de Nagaï Kafû démarre pour de bon à son retour au Japon. Ses premières parutions – notamment des Histoires américaines (1908) et des Histoires françaises (1909) – lui offrent une notoriété. Mais c’est au cours de la décennie 1910 qu’il tient un rôle majeur, en tant que professeur de littérature française à l’université Keiô de Tokyo et directeur de la revue littéraire de cette faculté, Mita Bungaku, dans laquelle il fait émerger de jeunes écrivains.

Grâce à cette revue, mais aussi par des prises de position osées, probablement inspirées par l’exemple de Zola au moment de l’affaire Dreyfus, Kafû a tenu un rôle central dans la définition d’un milieu littéraire au Japon, affirmant la liberté de vue des écrivains sur la société. Après six années en poste, il quitte l’université et sa revue en 1916 pour se consacrer entièrement à l’écriture.

Du côté des saules et des fleurs 

Nagaï Kafû est l’écrivain d’un milieu – celui des geishas et de la prostitution. Outre les détails concernant la formation des geisha, le fonctionnement de ce monde et son organisation, son économie et son rythme saisonnier, Kafû y décrit les intrigues, les jeux érotiques, les manoeuvres d’amour et d’argent entre amants et geishas : autour de la belle Komayo, acteurs, musiciens, parasites ou amoureux veules se croisent et se déchirent. Les vêtements s’exposent, sont regardés, s’entrebâillent et s’ôtent, les coiffures et chignons en formes de feuilles de ginkgo se préparent et se défont…le désir est analysé sous toutes ses formes.

« Mais maintenant qu’il était revenu s’asseoir  pour la première fois depuis bien longtemps au parterre du théâtre Kabuki, et qu’il embrassait du regard la salle pleine à craquer de beautés chatoyantes, Yoshioka était en proie à une sensation toute neuve, comme s’il venait de s’éveiller d’un long sommeil, et sentait sa poitrine se gonfler à nouveau d’un désir violent qui n’aurait de cesse qu’il n’ait dévoré tous les plaisirs offerts par le monde , sans en excepter un seul. Chez Yoshioka, la quête des plaisirs charnels offerts par une vie débridée dans la vie civilisée d’aujourd’hui s’apparentait à l’instinct qui poussait les hommes des temps reculés lorsque, enfourchant leurs fières montures, ils poursuivaient dans les vastes landes les animaux sauvages pour les dépecer et se délecter de leur viande avec de grands claquements de langue ou encore à celui qui animait les guerriers de l’époque des fiers combattants, lorsqu’ils revêtaient leurs armures et casques fastueux pour aller s’entre-saigner. Tout ceci n’était que manifestation de la pathétique et infinie libido de l’homme. Avec le développement de la civilisation, la société s’était organisée de telle manière que la force vitale s’était transformée maintenant en poursuite de l’opulence et de la volupté ou encore en volonté de vaincre dans le monde des affaires. La gloire, la fortune et les femmes constituaient les trois forces motrices de l’homme contemporain.« 

Une fresque de personnages que l’écrivain décrit en entomologiste des sentiments.

« Elle était simplement  et uniquement heureuse au-delà de toute expression. A la pensée que, si elle était restée en Akita pour s’y fixer et vieillir, elle n’aurait jamais su qu’il pouvait exister de par le monde un tel bonheur, elle fut prise d’une gratitude infinie pour tous les malheurs qui lui étaient advenus jusqu’alors et se dit que rien n’était plus improbable que le destin. Etre geisha c’était connaître des épreuves mais aussi des moments privilégiés : il lui sembla goûter pour la première fois la saveur profonde de cette vie. D’ailleurs, geisha, elle l’était certes, mais elle n’était déjà plus la même que la veille. Maintenant qu’elle avait pris pour amant  un acteur renommé couvert d’admiratrices, sa réputation était bien établie : elle avait instantanément monté en grade et pris de l’importance  et cette pensée la comblait d’aise au point que croisant à ce moment précis une consœur dans un pousse, elle se demanda aussitôt à quelle maison elle pouvait bien appartenir. Si cette geisha  se retournait pour voir ce qu’elle faisait dans une ruelle aussi mal éclairée, elle lui rendrait sans peur son regard : tel était le courage qui lui était venu. »

Les corps du roman

Monde des geishas oblige, la chair et le corps font l’objet de descriptions détaillées où l’on trouve un amoureux des femmes et un esthète. L’érotisme y est discret et délicat.

« Si l’on énumérait les qualités et les capacités de Kikuchiyo, il fallait citer en premier lieu la blancheur de sa peau. Même s’il existait des japonaises à la peau blanche, il était rare de trouver cette nuance de rose pâle qui donnait à tout son corps une aura ineffable. Son deuxième point fort était la texture de sa chair. Ce qui se cachait sous la dénomination vulgaire de « corpulence à peau de brioche » c’était en fait une chair idéalement dodue ni trop tendre ni trop dure, d’une élasticité extrêmement délicate et tellement satinée qu’elle adhérait étroitement sans laisser le moindre interstice au corps de l’homme qui l’étreignait. Aux endroits habituellement osseux comme la gorge, les côtes ou les épaules, elle était délicieusement et judicieusement replète mais comme, dans l’ensemble elle était de petite taille et que de plus elle ne restait pas un instant en place, au risque de provoquer le tournis, son embonpoint n’avait rien à voir avec celui des grandes femmes corpulentes qui donnait une impression pénible de lourdeur. Sur les genoux, elle ne pesait pas plus qu’une plume, dans les bras, on pouvait l’emprisonner sans encombre. Quand on la mettait à cheval sur un genou, ses seins rebondis venaient se coller en fourmillant sur la poitrine de l’homme ; ses fesses rondes comme des balles de caoutchouc s’emboitaient exactement dans les cuisses que l’on refermait ; l’intérieur de ses cuisses, doux comme de la soie, s’enroulait autour de l’homme de la hanche au bas des côtes à la manière d’un édredon de plumes. Quand on l’enlaçait de côté, ce corps menu se lovait sans façons en boule dans les bras de l’homme mais la peau en était si lisse, qu’à chaque étreinte, on avait l’impression qu’il allait s’échapper en glissant. Ne pouvant le retenir de ses seuls bras, l’homme se courbait comme une crevette pour le maintenir du haut de ses deux cuisses : cette Kikuchiyo indescriptible se mettait alors à fondre comme une sucrerie sous le ventre de l’homme et semblait se liquéfier entre ses jambes, coulant de sa hanche jusqu’à son dos. »

Les violences faites aux femmes et les veuleries abjectes masculines ne sont point éludées.

« Ces larmes amères… l’attitude pitoyable de la femme serrant les dents sur son impuissance, c’était précisément ce qui excitait au plus haut point l’intérêt de l’antiquaire de Yokohama. Le monstre marin était tout à fait conscient de la couleur sombre de sa peau et, dès sa jeunesse,  s’était imposé auprès des femmes par la crainte.(…) Sachant pertinemment que sa venue ne réjouissait nullement les femmes présentes, l’objet de son plaisir était insensiblement devenu le dégoût, l’embarras ou le tourment qu’il suscitait chez elles. Il appartenait désormais à cette engeance encombrante qui ne trouve rien de plus excitant que violenter une femme récalcitrante. Le monstre marin s’enquérait continuellement auprès des patronnes des maisons de thé, pour savoir si elles ne connaissaient pas de femme correcte, accablée de dettes jusqu’au cou, ou encore aux abois parce que, entichée d’un acteur, elle jetterait l’argent par les fenêtres. Comme c’était drôle, intéressant et agréable d’observer, de haut et avec flegme, le comportement, l’état de ces femmes qui appâtées et motivées uniquement par l’argent, supportaient les turpitudes de cet abject monstre marin en versant des larmes amères… »

L’écrivain  d’une époque

Mais Kafu est aussi l’écrivain de l’époque Meiji et à travers elle c’est l’évocation du Japon ancien que Kafû dépeint avec la cruauté et la tendresse d’un amoureux de ce monde qu’il voyait disparaître avec amertume.

La métropole est devenue la capitale nippone en 1868, lorsque s’est achevée l’époque Edo, date marquant l’ouverture du Japon à l’extérieur et son occidentalisation. L’écrivain porte un regard critique mais ambivalent sur cette modernisation. Il est à la fois fasciné par la culture européenne, mais observe d’un œil réticent cette nouvelle ère inspirée, voire imposée, par l’extérieur – ce qui le conduit, en réaction, à développer un univers poétique mélancolique marqué par la nostalgie, en particulier de l’ère Edo. 

« Et même si les moeurs et les sentiments humains s’occidentalisaient, tant que le tintement des cloches durant les brèves soirées d’hiver, le déroulement de la Voie lactée au cours des nuits d’automne et la Nature avec ses plantes et ses arbres spécifiques à chaque région, resteraient tels qu’en eux-même, la mélancolie subsisterait, comme autrefois, à la racine-même des passions des hommes et des femmes, celle précisément que l’on trouvait au sein des complaintes du théâtre classique. »

Les sciences traditionnelles disparaissent, la médecine chinoise est évincée, le théâtre de Kabuki ou les récits oraux sont petit à petit remplacés par le cinéma, la mode est à l’argent liquide et non plus au patrimoine. Le monde du spectacle se modifie comme celui des arts. Le nu fait son apparition dans les photos occidentales et dans le monde des geishas. En anthropologue attentif, Kafu nous entraîne dans les moeurs et les coutumes d’une micro-société en mutation.

La nature et la ville

Face à cette frénésie, à ces changements divers, reste l’observation de la nature dont le déroulement répétitif des saisons rassure et dont les animaux et les végétaux écrivent une poésie éphémère et continuelle à la fois.

« Le printemps, l’été, l’automne et l’hiver : on croyait parcourir tout d’un trait une anthologie de haïku ; cette année encore, le temps était venu où la fauvette de l’an passé s’était mise un beau jour à chanter dans le profond buisson et la bergeronnette familière du bord de l’étang à courir en balançant sa longue queue. Dans ce monde où moeurs et sentiments humains changeaient incessamment, Nansô éprouvait une tendresse infinie pour ces petits oiseaux qui, chaque année, rendaient infailliblement visite à son jardin. »

Suivant les déambulations souvent nocturnes des personnages les descriptions des ruelles et des lumières de la ville se répondent, scandant le récit au rythme des sentiments des personnages et du passage des saisons. Même lieu, autre saison, autre sentiment commencent et terminent le roman qui se déroule et s’enroule sur lui-même.

Le rôle de l’écrivain

« Tout dans l’attitude de Kurayama, indiquait une attention soutenue et respectueuse tandis qu’il sortait de son gousset un carnet sur lequel il s’apprêtait à noter les réminiscences éparses du vieil homme. En tant qu’écrivain, pensait-il, c’était de son devoir d’écouter et de consigner les histoires d’un monde révolu racontés par les protagonistes eux-mêmes, quels qu’ils fussent, afin de les transmettre aux générations futures. »

En cela, Kafû est à l’image d’autres grands auteurs japonais, effrayés par la dissolution de leur culture natale dans une occidentalisation jugée vulgaire. Il lui apparaît de son devoir d’être le témoin de son temps, aussi bien que le réceptacle des souvenirs des anciens afin d’en faire la description pour  la transmettre aux générations futures. Par une mise en abyme, la structure du roman lui-même progresse parfois par des récits enchâssés relatés par des personnages divers. La parole est donnée à tous, sans discrimination, par le simple fait qu’ils ont été, qu’ils ont vu et qu’ils ont vécu…

Un très beau livre polyphonique.

 

Notes

Pour une autre approche de la vie d’une geisha, voir Ma vie de Geisha, de Mineko Iwasaki.

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