SENGAI Gibon (1) : un moine zen, peintre et calligraphe

Sengai, L’univers

SENGAI Gibon (仙厓 義梵) est un moine zen japonais de l’ère Edo (1750-1837).  Au XVIII ème et XIX ème siècle, ce moine de l’école Rinzai du Bouddhisme zen fut estimé d’un large public pour ses peintures, ses calligraphies et son rayonnement spirituel.  Il est réputé pour ses enseignements et ses écrits polémiques et humoristiques ainsi que pour ses œuvres au style désinvolte. 

Biographie

Né en 1750  dans la province de Mino à Takano, Sengai était le fils d’un agriculteur. Lorsque son père partit comme garde forestier au temple de Funyò-ji, Kûin-enkyo, le supérieur de cet établissement fit la connaissance de Sengai. Celui-ci, âgé de 11 ans, prit l’habit au temple Seita-ji et devint son disciple. En 1768, alors qu’il a 19 ans, Sengai commence ses pèlerinages et se rend chez la maître Gessen au Tôkian (actuellement temple Hôrin-ji). Treize ans plus tard, à la mort de Gessen, Sengai quitte le Tokian et recommence à parcourir le pays. Il revient cependant dans l’année pour reprendre sa pratique Zen. Sur les conseil du supérieur des disciples de Gessen, il part au Fukushu-ji, le plus ancien temple Zen dans l’histoire du Japon, et devient en 1789, à l’âge de 40 ans, le 123 ème Supérieur du temple. Il assume différentes responsabilités dont, en 1800, la préparation des plans de la reconstruction d’une aile destinée aux jeunes moines itinérants, ce qui lui vaut une grande  estime.  Il a alors beaucoup d’influence sur la population de Hakata, ville de première importance, car lieu de passage vers la Chine. Ses habitants étaient riches et cultivés et de vrais esthètes de la cérémonie du thé. On lui offre un poste élevé ailleurs, qu’il refuse, préférant former ses disciples, dont le plus brillant, Tangen-töi. En 1811, âgé de 62 ans, Sengai donne sa démission au clan Kuroda (seigneurs des lieux) et cède ses responsabilités à Tangen-Toï.  pour aller se retirer dans un autre temple, le Kyohakuin. Il resserre alors ses liens avec les habitants d’Hakata, se consacre à la peinture et distribue ses oeuvres. A ces thèmes d’alors liés au zen s’ajoutent maintenant une multitude de détails inspirés de la vie quotidienne, paysages et coutumes, scènes de genre. Il parcourt la montagne, se rend au bord de la mer. Ce monde de silence et recueillement lui sont nécessaires ainsi qu’à la vie spirituelle du zen.

Sengai, Self-portrait

Il écrit à ce moment-là beaucoup et est de plus en plus sollicité pour réaliser des calligraphies. En 1832, il annonce son intention d’arrêter  la peinture, mais ses commandes ne cessent pas pour autant. Vers la fin de sa vie, en 1836, son disciple, qui avait la lourde charge de reconstruire le temple Shôfuku-ji, voulut se rendre à Kyoto sans autorisation et provoqua la colère du clan Kuroda et fut exilé dans l’île d’Oshima. C’est ainsi que Sengai, contre son gré, devint le 125 ème  supérieur du temple. Il avait atteint l’âge de 87 ans. Il mourra une année plus tard, le 7 octobre 1837, en laissant ces mots : Quand le moment arrive, je suis prêt. Quand il faut partir, je l’accepte. Je fais face aux épreuves. Les nuages épais cachent ma destinée. En 1841, quatre ans après sa mort, il reçut de l’empereur Ninkò, le plus grand nom posthume : « Fumon Entsù Zenji » (maître du zen et du bouddhisme universel).

La calligraphie zen

La calligraphie  témoigne de la manifestation d’une expérience intérieure. Simples tracés à l’encre, les lignes, les formes, les tons disposés spontanément sur le papier s’associent au mot pour exprimer par des calligraphies ou des dessins, une pensée philosophique ou religieuse. Chez Sengaï, parfois, l’aspect cocasse des êtres et des choses, leur ridicule, voire leur incongruité prend le dessus,

L’autoportrait

Sengai autoportrait

 

Il s’agit d’un autoportrait où Sengai s’est représenté sous l’apparence d’un boddhidarma en position de zazen en forme de poire. Le texte dit : Sengaï, vous tournez le dos. Que faites-vous ? Selon la tradition, le boddhidarma –  premier patriarche du bouddhisme zen en Chine – aurait réalisé l’éveil après avoir médité pendant neuf ans devant un mur. L’esquisse rapide montre à gauche de la poire un trait et un point qui représentent un visage retourné dans la direction opposée.  Sengaï affirme ainsi sa contemplation du monde auquel il ne veut pas tourner le dos, ce qui est renforcé par le texte. Le deuxième autoportrait (reproduit plus haut dans la biographie) dessine également un visage retourné vers le hors-champ du monde. Nous n’avons malheureusement pas trouvé la traduction du texte.

La silhouette en forme de poire n’est pas dénuée d’humour, l’homme n’est qu’un fruit de la terre, un phénomène, parmi d’autres. Une autre oeuvre de Sengaï rapproche l’humain du végétal, en l’occurence un bonze d’un navet.

Le navet et le bonze Zen / sont de bonne qualité / lorsqu’ils sont bien assis/

En dessinant un navet « bien assis » et en le comparant à un bonze Zen, Sengai rappelle que le Zen commence d’abord par la méditation assise : le zazen.

Peintures, calligraphies et textes

Nous ferons une distinction entre peinture, texte et calligraphie pour la compréhension de l’exposé. Cette distinction est provisoire et didactique, ces trois éléments étant indissociables dans l’oeuvre comme nous allons le voir. Par le mot « peinture » comprendre « élément figuratif » ; par calligraphie, le tracé du pinceau ; par texte, la signification.

Le saule

Si quelqu’un demande  » Qu’est-ce que le buddha ? dites : « Les longs fils du saule vert qui flottent au vent  » .

 

Sengai, Si quelqu’un demande…

 

Sur la signification du texte, quelques mots : la phrase énonce que bouddha se trouve dans les fils du saules. Suivant la conception du bouddhisme zen, Bouddha se trouve à l’intérieur de chaque phénomène du monde. Concernant la calligraphie, si l’on en regarde les longs et fins tracés, assez inhabituels pour Sengaï qui a un tracé assez épais,  ainsi que l’ondulation générale, on ne peut s’empêcher de penser qu’ils miment les sinuosités des branches de saules. A moins que ce ne soient les branches de saules qui écrivent un texte muet dans le vide de l’air  ? Texte que le calligraphe se contenterait de transmettre…. D’une part, le tracé cursif, les simplifications hardies, le coup de pinceau rapide et désinvolte abolissent la distance et la distinction entre figuration et écriture. Mais d’autre part, et plus encore, l’écriture se fait miroir de l’écriture du monde, le calligraphe étant porté, comme une branche de saule, par le souffle de la nature. On a dans cette calligraphie-peinture  un véritable art poétique :  le moi n’est que le moyen par lequel le signe du monde s’exprime, les branches du saule guident la main du calligraphe qui suit le fil déployé par le souffle du vent. (1) Le mouvement entre le moi et le monde est plus centrifuge que centripète : il ne cherche pas à exprimer son moi par la peinture du monde, mais c’est le souffle du monde qui s’exprime à travers lui dans l’expérience de l’écriture abolissant la distinction entre l’homme et la nature, expérimentant en acte l’interdépendance de toute choses. L’acte de calligraphier mime non seulement le monde mais exprime également sa bouddhéïté.

Comme le dit superbement Claude Levi-Strauss à propos de Sengaï : Un art comme celui de Sengaï résulte de la rencontre impromptue de la réalité et d’un geste. L’oeuvre n’imite pas le modèle. Elle célèbre la coïncidence, mieux vaudrait dire la fusion, de deux phénomènes transitoires : une forme, une expression ou  une attitude, et l’élan donné au pinceau.« (2)

L’endurance et la patience

« Parfois il doit subir des vents contrariants / mais le saule est toujours le saule »

Dans ce monde où nombre d’événements  déplaisent, contrarient et nous heurtent, il convient de faire preuve de souplesse et d’endurance comme le saule  qui ploie sous le vent et accepte les infortunes du moment.

Chaque chose représentée – arbre, rocher, cours d’eau, maison, objet – au-delà de son apparence sensible, reçoit une signification philosophique de la façon dont le peintre la figure et la situe dans un ensemble organisé où la calligraphie n’a pas valeur que de texte, mais fait partie intégrante de l’oeuvre.

Sengai, le vent dans le saule

 

Par exemple, dans l’oeuvre ci-dessus, le premier caractère, kan, est très noir et empâté, et semble traduire la violence du vent, le second, nin, plus clair et d’un tracé léger, marque la souplesse de l’arbre. La partie inférieure du caractère épouse le mouvement du saule,  les deux traits inférieurs  suivent l’inclinaison du tronc et des branches.  Le texte de gauche lui-même entoure le saule dont il pourrait constituer une des branches. Indissociables, dessin et texte  se répondent l’un l’autre par les voix complémentaires de la métaphore et de la métonymie.

L’éphémère

Un autre procédé pour intégrer  calligraphie et la peinture s’observe  dans l’oeuvre ci-dessous : la calligraphie, en plus de mimer les branches du volubilis, en fait partie intégrante. En effet, lisant  la calligraphie de haut en bas on voit les derniers signes se mêler aux branches du volubilis. Par ailleurs, les verticales formées par la calligraphie répètent les verticales formées par les branches qui s’enroulent autour d’une barrière.

Sengai, la belle-de-jour

« Que le jour qui se lève / finira par s’achever / elle ne s’en doute  pas (blanche rosée) / Epanouissant sa corolle de vie / la fleur de volubilis »

ou (autre traduction)

« Le jour se lève puis se couche /Dans le même non-savoir /que la goutte de rosée / Est-ce à la vie que s’ouvre / la belle-de-jour ? »

Le volubilis, appelé également belle-de-jour, est une métaphore de la vie. En effet, elle fleurit le matin et se fane le soir immanquablement, exprimant le caractère éphémère de toute chose.

En japonais, cette fleur se nomma asa gao, littéralement : visage du matin.

L’éphémère et la foudre

Sengai emploie une autre comparaison pour exprimer le caractère transitoire du monde phénoménal : c’est celle de la foudre. Comme la foudre qui éclate dans le ciel d’été et disparaît, le monde est éphémère et fragile. Toutes choses sont transitoires, tout est en constant devenir.

sengai, la foudre

 

Le texte dit : A quoi comparer ce monde ? La foudre ! Nous n’avons même pas le temps de la comparer à la durée de la rosée. 

Le Sûtra du Diamant compare la vie à six phénomènes fugitifs : un rêve, une vision, une belle, une ombre, un éclair et une goutte de rosée. Parmi les spirales des masses pâteuses et noires du tonnerre et les traînées sèches du vent, de fins traits noirs surgissent du chaos du dessin et dessinent les mouvements des éclairs. Ils peuvent se lire comme une représentation de nos vies :  l’orage dessine par un trait mouvementé qui a un début et une fin la brièveté de nos vies dans le ciel.

Si nous sommes un trait mouvementé fini, nous nous opposons en cela au cercle, qui n’a ni début ni fin et qui représente l’infini.

L’univers

La plus célèbre des peintures de Sengaï représente un cercle, un triangle et un rectangle. Sengai laissa l’œuvre sans titre ni légende sinon en indiquant le lieu où il a fait la calligraphie : à la Première Grotte  du zen au Japon (comprendre : le temple Shôfuku-ji). Cette oeuvre est souvent appelée « l’Univers » et a donné lieu a de nombreuses interprétations.(3)

Sengai

 

La calligraphie verticale remplit un rôle indispensable pour équilibrer le bloc horizontal que forment les trois figures. L’ensemble réalise ainsi dans la synchronie cet effet de totalité orthogonale dans la complémentarité d’une verticale et d’une horizontale. Pénétrant dans l’oeuvre, nous avons ensuite une lecture du tableau de droite à gauche, dans l’ordre où les figures  furent tracées, depuis le cercle jusqu’au carré, mouvement de lecture qui va du plus foncé au plus clair.

L’ensemble des figures – le cercle-triangle-carré – est l’image qu’a Sengai de l’univers. Le cercle représente l’infini, et l’infini est à la base de tous les êtres. Mais l’infini en lui-même est informe. Nous, humains dotés de sens et d’intellect, exigeons des formes tangibles. D’où un triangle. Le triangle est le début de toutes les formes. De là vient d’abord le carré. Un carré est le triangle doublé. Ce processus de dédoublement se poursuit à l’infini et nous avons la multitude des choses, que la philosophie chinoise appelle « les dix mille choses », c’est-à-dire l’univers.

L’existence corporelle est ici représentée par un triangle qui symbolise le corps humain dans son triple aspect : physique, moral (l’intellection), et mental (ou spirituel). Le quadrilatère représente le monde objectif qui est composé des quatre grands éléments : la terre, l’eau, le feu et l’air. La réalité ultime, est ici le cercle, c’est-à-dire la forme sans forme, le trait infini.

La pensée occidentale a généralement une vision dichotomique de l’existence, de la forme et du sans forme, de l’objet et du sujet, de la matière et de l’esprit : ils se contredisent et s’excluent mutuellement. La pensée Zen, cependant, s’oppose à ce point de vue et soutient que ce qui est forme est sans forme ou vide, qu’objet et sujet ne se distinguent pas, c’est-à-dire qu’ils sont identiques.

La peinture de Sengai dit la même chose. Il a souvent été dit que cette peinture avait été faite d’un seul trait. Cela est inexact, le cercle est composé d’un seul trait, le triangle de trois et le carré de deux. Par contre, le peintre n’a pas repris d’encre pour dessiner les trois formes, ce que l’on voit dans le dégradé de l’encre de droite à gauche. S’ajoute à cela, l’interpénétration des trois figures. Le triangle pénètre le cercle et le carré touche le triangle. Ces deux éléments plastiques manifestent bien l’interdépendance de toutes choses et, par conséquent, leur indifférenciation. Le choix des figures, leur disposition sur la page et leur matière (le dégradé de l’encre) matérialisent une métaphore métaphysique de l’univers.

Notes

  1. Telle est bien l’origine de l’écriture chinoise : selon une légende, c’est en regardant la trace laissées par un animal sur une motte de terre que l’écriture a été inventée. Voir à ce propos,  les origines de l’écriture chinoise.

2. In Sengai, Traces d’encre, Paris Musées, 1994

3. Nous avons choisi une interprétation. Une autre interprétation voit dans cette oeuvre une représentation de l’école Tendaï (le carré), de l’école Shingon (le triangle) et de l’école Zen (le cercle), toutes trois écoles du Bouddhisme. Une troisième interprétation, selon le bouddhisme ésotérique,  voit dans le cercle : le  feu, dans  le triangle : l’eau et dans le carré : la terre, ces trois éléments étant les composantes fondamentales du « corps ».

Bibliographie

Sengai, Le rire, l’humour et le silence du zen, D.T.Suzuki, Le courrier du livre, 2005

Sengai, Traces d’encre, Paris Musées, 1994 (catalogue d’exposition)

Sengai, Peintures, poèmes, calligraphies, objets, Ed. de la Différence, 1994 (ed. japonaise. 1985)

L’art zen, Stephen Addiss, Bordas, 1992

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