Issey Miyake : un design sculptural

Portrait de Issey Miyake par Irving Penn, 1988

 La création de mode a peut-être permis à Issey Miyake de devenir une star internationale, mais sa contribution au design va bien au-delà de la couture. La forme et le mode de confection du vêtement ont autant d’importance que la fonction. Beaucoup de ses vêtements sont si conceptuels que, posés à plat, ils sont à peine reconnaissables.

Né à Hiroshima en , Issey Miyake a 7 ans le , et se trouve à trois kilomètres de l’épicentre de l’explosion de la bombe atomique. Quatre ans après, sa mère meurt, brûlée à plus de 50%. Lui-même est atteint en 1948, à 10 ans, d’une maladie osseuse qui l’éloigne de l’école et le laisse entre la vie et la mort pendant plusieurs mois. En 1958, il étudie le design à Tokyo à l’université des beaux-arts Tama : il s’intéresse à la mode et à la fabrication de vêtements. En 1960, la World Design Conference est organisée pour la première fois à Tokyo. Elle couvre de nombreux domaines de la conception : architecture, design industriel, graphisme, etc. , mais le programme initial ne comprend rien sur la mode, considérée sans doute comme trop éphémère ou trop utilitaire, ce qui le fait réagir auprès du président du comité, Junô Sakakura.  Il obtient gain de cause.

ISSEY-MIYAKE-IRVING-PENN-1

 Il s’installe à Paris en 1964. Il travaille alors pour les maisons de couture Guy Laroche et Hubert de Givenchy. Mais ce sont les événements de mai 68 qui le décident à créer des vêtements pour le plus grand nombre. Dès les années 60, Issey Miyake se définit comme un artiste à part entière résolument prompt à révolutionner l’univers de la mode avec une œuvre originale aux concepts qui lui sont intrinsèques, mais aussi couvrant une réalité plus populaire (une mode qui descend dans la rue).

L’espace entre le corps et les vêtements

En 1970, Miyake retourne à Tokyo et crée le Miyake Design Studio. Manifestation décisive de la puissance technologique émergente du pays, l’Expo ’70 d’Osaka retient l’attention du monde entier et donne l’occasion à Miyake de présenter certaines de ses créations. La conception de vêtements est pour lui un moyen d’explorer l’espace  entre ceux-ci et le corps humain, mais aussi de faire revivre l’artisanat traditionnel qui, associé aux nouvelles technologies, préserve les savoir-faire ancestraux tout en lui permettant une production à grande échelle.

Issey Miyake, espace entre corps et vêtement

 

Selon ses propres mots, il a « tenté de faire une mode qui ne soit ni japonaise, ni occidentale ». En effet, Issey Miyake reste connu pour sa grande prouesse et révolution esthétique opérées dès ses premières collections constamment à la frontière du temps, du minimalisme, voire de la science-fiction.

Ci-dessous, conçue en 1989, la robe Rythm Pleats d’abord à plat puis portée.

Miyake, robe à plat

Miyake, robe portée

 

La collaboration avec le photographe Irving Penn

Issey Miyake et Irving Penn

« Je l’ai rencontré, la première fois, dans les magazines américains, par la force et la beauté de ses photos ». Avant de rencontrer le photographe, Issey Miyake avait déjà remarqué le travail d’Irving Penn. Et c’est en 1983, que le photographe fige pour la première fois une robe d’Issey Miyake et se prend d’intérêt pour le créateur. C’est ensuite, dès 1986, le début d’une étroite collaboration et d’une longue amitié.

Miyake, Irving Penn

Pendant 13 ans, Irving Penn va réaliser les campagnes publicitaires du styliste. Issey Miyake n’assistait pas aux shooting, accordant au photographe une confiance totale. « Nous avons travaillé ensemble et sommes devenus amis. Ce qui nous réunissait, c’était le respect. A travers son regard dans ses photos, je redécouvrais mes vêtements, cela m’a donné une grande énergie pour créer encore. J’espère que mes créations le touchaient aussi… »

La complicité est tangible : les photographies d’Irving Penn, graphiquement fortes, font écho aux lignes structurées, géométriques des créations d’Issey Miyake. On sent que leur compréhension est infinie et que leurs arts dialoguent. « Je n’ai pas créé de vêtement en pensant à lui mais il m’a inspiré pour beaucoup de nouvelles choses. « 

La collaboration et l’amitié de ces artistes a été d’ailleurs si étroite et forte qu’elle a été mise à l’honneur en 2012 par la Galerie 21 21 de Tokyo, au travers de l’exposition Irving Penn and Issey Miyake : Visual Dialogue. 

Ci-dessous, une photographie d’une Robe-Escalier (en 1994)

Irving Penn. Issey Miyake Staircase Dress, New York, 1994. Platinum:palladium print.

Les deux guerriers Miyake (photographié en 1998) ci-dessous.

Miyake, Two warriors, Irving Penn

Les plis qui plaisent

issey Miyake, please pleats

Aujourd’hui encore, les plis permanents de cette géniale invention textile contiennent l’essence de la modernité. Car rien, pas la moindre technique ou coupe de vêtement, n’est venu s’ajouter à la grande histoire de la mode et de l’habillement contemporain, depuis cette création de Miyake, au début des années 1990.

Miyake, staircase pleats, metropolitan museum

« Parmi les multiples vêtements que j’ai créés au cours des quarante dernières années, les Pleats Please sont vraiment ce que je revendique avec le plus de plaisir… Ils représentent ce que je considère comme ma contribution la plus importante », confie le designer japonais.

Et le créateur de poursuivre en racontant la genèse de ce concept – « l’inspiration m’est venue d’une simple écharpe, pliée en quatre et plissée en biais qui allait me permettre de créer de multiples formes nouvelles ». C’était en 1989.

Quelques mois plus tard, il est gagné par l’intime conviction de tenir un bon filon lorsque les danseurs de la compagnie de William Forsythe découvrent les premiers prototypes des costumes de The Loss of Small Detail, faits de Pleats Please, pour des représentations programmées en 1991 dans le cadre des Ballets de Francfort. « Ils étaient venus tout spécialement à Tokyo, se souvient-il. Dès qu’ils se glissèrent dans les costumes, ils se mirent à bouger, puis à se les échanger, à danser avec tant de plaisir et d’abandon. Ils étaient fous de mes plissés et, à ce moment-là, je me suis dit que si des danseurs avec des morphologies aussi variées ressentaient autant de plaisir à porter ces vêtements, il y avait de bonnes chances pour que le grand public éprouve le même sentiment. »

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Le lancement commercial des Pleats Please – qui tire leur nom du verbe anglais to please et signifient « les plis qui plaisent » – rencontre un formidable succès à l’échelle mondiale. « Comme ils sont faciles à porter et restent à des prix raisonnables, leur production n’a jamais ralenti », explique son concepteur. Ils avaient été plutôt pensés pour accompagner les Japonaises qui, à l’époque, commençaient à quitter leur rôle de femme au foyer pour prendre des responsabilités dans la vie active, se déplacer, éventuellement voyager et découvrir les soucis de valises et vêtements froissés.

Dès le départ, l’incroyable atout technique de ces Pleats Please aux couleurs chatoyantes sera leur matière première : le polyester qui conserve ses plis et n’en prend pas d’autres.

Cet ensemble robe trapèze et pantalon coupé avec un ourlet incurvé et pointu à l’avant et à l’arrière représente l’intérêt continu de Miyake pour les possibilités sculpturales et dynamiques du tissu.

Miyake, A-line dress,

Ci-dessous,Miyake, plis d’escalier, 1994

Miyake, stair case pleats, 1994

Cette tenue Pleats Please avec des manches « d’escalier »  illustre son travail révolutionnaire à la fois en termes d’innovation de construction ainsi qu’en termes de développement et de traitement innovants des tissus. L’utilisation de formes géométriques autonomes qui n’ont aucun rapport direct avec le contour du corps, en combinaison avec le tissu plissé élastique qui forme un espace autour du corps, donne au porteur une grande liberté de mouvement. Cette « architecture pour le corps » est l’une des caractéristiques distinctives de l’œuvre de Miyake.

A piece of cloth – A-POC

Miyake, a piece of cloth

Tout au long de sa carrière, la marque de fabrique de Miyake est la confection de vêtements à partir d’une seule pièce de tissu. Il porte cette idée à des niveaux inédits de créativité en recourant à des matériaux et à des méthodes d’une grande diversité, pour la plupart rarement associés à la mode.

Cinq années après Pleats Please, une ligne de vêtements entièrement plissés, Issey Miyake innove de nouveau avec la collection A-POC. Acronyme de « A Piece Of Cloth » (un morceau de vêtement), la collection fait son apparition sur les podiums à Paris, lors du défilé Printemps/Eté 1999. Pour la présentation, Issey Miyake crée l’effet de surprise avec une véritable mise en scène : les 23 mannequins sont reliés par une même pièce de tissu.

Miyake, A Piece of cloth défilé

Crée avec son assistante Dai Fujiwara, la ligne de vêtement A-POC allie innovation et confort, influences occidentales et orientales. Toute une panoplie vestimentaire est imaginée : chapeau, gants, chaussettes, robe, tee-shirt (..) avec des couleurs primaires et saturées comme le rouge, le bleu, le vert ou le jaune pour un résultat final sobre, minimaliste et intemporel.

Miyake, A-POC

A l’origine en nylon et polyuréthane tricotés, la collection est ensuite fabriquée en coton. Par la suite, les designers ajoutent de l’élastique afin d’augmenter la flexibilité du tissu et créer un tissu jersey stretch qui s’adapte aux morphologies. Pour la fabrication, Issey Miyake met au point une technique originale et innovante de construction du vêtement. Une maille tubulaire est produite par une machine à tricoter (commandée par un ordinateur) qui débite un tube de tissu. Sur ce tissu enroulé figure une série de lignes de démarcations en maille élargie, qui matérialisent les multiples coupes possibles pour créer une garde-robe complète. A partir de ce schéma unique mais riche de variantes, on découpe au choix plusieurs éléments : bonnet, chaussettes, robes, tee-shirts. Le concept est ludique et interactif, l’acheteur participe à l’élaboration du vêtement puisqu’il a aussi la liberté de choisir s’il y a un col ou non, des manches longues ou courtes ou la longueur de la robe par exemple. Pour tailler une nouvelle panoplie, il suffit de dérouler une volute supplémentaire et de suivre une nouvelle découpe.Le designer raconte : « mes vêtements sont parfois radicaux, sûrement provocateurs même, j’essaie de ne pas craindre le radicalisme. » En effet, son travail, ou tout n’est qu’évolutions et recherches, amène le public à le considérer dans le champ de la mode, du design et de l’art.

La collection 132.5 (2010)

Miyake, 132.5

La question du passage du plan au volume se retrouve dans le travail d’Issey Miyake quelques années plus tard avec la collection 132.5 (2010). Cette ligne de vêtements, en polyester recyclé, est constitué de pièces qui peuvent être complètement pliées en formes géométriques plates et qui ne prennent vie qu’à travers ceux qui les déplient et ceux qui les portent. La forme met par ailleurs en lumière le procédé de fabrication. Issey Miyake explique « montrer uniquement le résultat de mon travail ne m’intéresse pas. Je veux montrer le processus »

Les lampes IN-EI

in-ei, Issey Miyake_

Conçus en 2012, cette collection de luminaires inclut des lampes de table, des suspensions et des lampadaires entièrement composés d’un matériau non tissé, issu de bouteilles en pet recyclées. En japonais, « IN-EI » signifie « ombre, obscurité, nuance ».

Miyake, Suspension Fukurou par Issey Miyake, d’Artemide

Chaque luminaire est créé selon un nouveau processus qui a été développé en utilisant un programme mathématique mis au point à partir des principes de  géométrie tridimensionnelle du mathématicien Jun Mitani.  Unique en son genre, la technologie du pliage de Miyake crée des formes à la fois aériennes et architecturées, offrant aussi une grande résistance. La structure du matériau recyclé, associée à un traitement complémentaire de la surface, assure la tenue parfaite de ces surprenants objets lumineux, sans l’ajout de châssis intérieur. Ils peuvent ainsi reprendre facilement leur forme originelle à plat en étant repliés et permettre un gain de place si nécessaire.

in_ei_issey_miyake_gallery

Cette méthode extrêmement ingénieuse, qui ouvre un champ inédit aux recherches en technologies textiles, a donné naissance à un vêtement qui peut être totalement replié à plat et redéployé en formes tridimensionnelles surprenantes, à partir d’une pièce de tissu unique. D’abord exploré dans la création de vêtements et d’accessoires, ce concept a étendu son application à des produits d’éclairage.

iIsseyMiyake- , luminaires in-ei

Une image de la collection automne hiver 2021

issey-miyake-automne-hiver-2021-2022-.jpg

et une image de la mode printemps été 2022.

defile-issey-miyake-printemps-ete-2022-paris-1.jpg

 

Pour terminer cet article deux citations :

« Dès le début, j’ai pensé à travailler avec le corps en mouvement, l’espace entre le corps et les vêtements. Je voulais que les vêtements bougent quand les gens bougeaient. »

« Toutes mes recherches ont toujours été centrées sur le mouvement et la liberté permise par le vêtement. La personne qui le porte lui confère sa dimension finale. »

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