CHI LI , Tu es une rivière

Chi Li, Tu es une rivière

Quand Lala devient veuve, elle a trente ans, sept enfants.  Elle ne se remarie pas, souhaitant conserver le semblant de liberté que lui assure son nouveau statut. Mais nous sommes en 1964, les temps sont durs en Chine, et toute la famille doit se mettre au travail. A la fois cruel et douloureusement ironique, ce roman analyse avec finesse tant les rapports entre mère et enfants, que ceux qui règnent au sein même de la fratrie. Mais ces destins individuels sont aussi un prisme à travers lequel Chi Li nous propose la relecture d’un quart de siècle particulièrement mouvementé. L’auteur parvient ainsi à relier magistralement la grande histoire et la petite, tout en soulevant des questions universelles sur les multiples façons d’échapper à l’amour maternel ou de le mendier.

Biographie

Chi Li est née en 1957 à Wuban (province du Hubei). Son père, d’origine pauvre, est devenu officier, alors que sa mère appartenait à une famille aisée de propriétaires terriens. Dès quatre ans Chi Li considérait les sinogrammes comme  » ses amis et ses jouets ». Adolescente, elle écrit des poèmes. Sous la Révolution Culturelle, la famille, classée comme « droitiste » est envoyée dans un village du Hubei, où Chi Li travaille la terre, puis enseigne comme institutrice en tant que « jeune instruite ». En 1976, elle entre à la faculté de médecine, exerce pendant cinq ans à la campagne, puis dans le consortium métallurgique de Wuhan. La littérature lui apparaît alors comme un antidote à l’expérience éprouvante de la maladie et de la mort.

Portrait de Chi-Li

Admise en 1983 à la faculté de langue et de littérature chinoises de l’université de Wuhan, elle en sort diplômée en 1987.

À trente ans, elle choisit la littérature comme profession. Elle devient éditrice dans la revue littéraire Fang Cao, puis publie ses premiers livres sur la société chinoise dans les années 80.  La critique remarque son premier roman, mais c’est sa trilogie romanesque intitulée Trilogie de la vie qui fait d’elle une des principales représentantes du courant néoréaliste.

Ses romans, parce qu’ils évoquent la vie de tous les jours et les problèmes rencontrés par les gens ordinaires, connaissent un grand succès en Chine où ils ont été regroupés en plusieurs volumes et réédités à diverses reprises. Actes Sud publie ses œuvres en français dans les années 90. Plusieurs de ses oeuvres ont été adaptées à la télévision et au cinéma, notamment Le Show de la vie, par le réalisateur Huo Jianqi en 2002.

Elle est entre autre l’auteur de Soleil levant (1990), Triste vie (1998), Trouée dans les nuages (1999), Pour qui te prends-tu ? (2000), Le show de la vie (2000), Une ville à soi (2000), Les sentinelles des blés (2001), Préméditation (2002).

Synopsis

Après la mort du mari et jusqu’à sa mort, vingt-cinq ans plus tard,  Lala, une femme simple, mène sa barque contre vents et marées. Une réalité dure et crue. Le roman s’ouvre sur la mort de son mari, elle se retrouve veuve avec sept enfants sur les bras. Fermement décidée à rester libre de ses choix, Lala refuse de se remarier  ou d’accepter un emploi à l’usine et affronte au cours des ans la famine, la maladie, la folie de ses enfants, leur enrôlement au Parti ou leur départ pour les campagnes imposé par la Révolution qui gronde en permanence en arrière-plan. La vingtaine d’années qui suit raconte leur quotidien, comment l’un besogne sans relâche, comment l’autre tente de poursuivre ses études, comment tel autre doit recourir au larcin ou bien tombe gravement malade. C’est un quotidien misérable.

Cette mère de famille et ses enfants expriment la brutalité liée à cette époque mais aussi leur ingéniosité à réagir et à s’adapter….: les morts cruelles, les amours folles, les puces ou les poux, les menus soucis, la Vie et rien d’autre.

Au commencement était la mort…

Cette nuit-là, la lune était un peu jaune. A l’instant précis où Lala sortait de la ruelle dallée pour s’engager dans la grand-rue revêtue de pierre, la maison de thé A la bonne foi, située de l’autre côté de la rue, s’écroula avec fracas. La terre trembla et un gros nuage de poussière s’éleva dans les airs avec un bruit assourdissant. Derrière les gens qui déferlaient comme des rats et les planches du bâtiments qui volaient, Lala vit son mari qui semblait tomber du ciel, s’abattre dans le chaudron d’eau bouillante au milieu de la salle. Il se débattit quelques instants tels un gros poisson, avant que la fournaise n’engloutisse l’auguste établissement vieux d’un siècle.

Début brutal du roman.

La femme

Lala aura deux buts, conserver sa liberté et faire vivre sa famille. Lala est courtisée par plusieurs hommes qu’elle éconduit avec dignité et adresse.

« Tous ces hommes voyaient bien qu’elle pouvait élever des enfants et qu’elle n’avait pas les deux pieds dans le même sabot. Mais elle n’était pas idiote et elle ne voulait plus qu’un homme fasse la loi chez elle. (…) Tous ces hommes ignoraient ce que pensait Lala au fond d’elle même. Lala acceptait leurs cadeaux, petits ou grands. Puis elle les mangeait avec entrain avec ses enfants. »

La mère

Dure avec elle-même, Lala l’est également avec ses enfants et n’a guère le temps de les câliner. Refusant de travailler au bas de l’échelle, elle décide d’être indépendante et de faire travailler ses enfants pour qu’ils se nourrissent. « Lala leur flanqua une gifle à chacun et dit : Fourrez-vous bien ça dans le crâne : celui qui ne travaillera pas ne mangera pas non plus. »

Les attentes de tendresse sont souvent déçues et l’incompréhension règle les rapports entre la mère et ses enfants. Ce livre montre les multiples manières  de s’accrocher à l’amour maternel, de le renier ou de le mendier.

La timidité et la crainte naturelle de la fillette l’empêchaient de confier à sa mère son secret. Mais elle était persuadée que Lala le sentirait, et qu’elle la serrerait sur son coeur et lui demanderait pourquoi elle avait changé à ce point. Sa mère redoublerait d’amour pour elle, et elle réconforterait sa mère. Dans la famille, il n’y aurait qu’elle et sa mère qui s’épauleraient de la sorte et qui s’aimeraient vraiment. Dong’er avait tout fait pour cela, mais la gifle retentissante qu’elle venait de recevoir avait brisé son rêve naïf. Tout en évoquant intérieurement son père, elle avait fixé sa mère, obnubilée par cette idée : « Je te hais! »

Plus tard, au moment de l’envoi à la campagne des jeunes instruits, Dong’er met sa mère à l’épreuve :

« Toute la complexité de ses sentiments se concentrait sur sa mère qu’elle haïssait et qu’elle aimait à la fois, qu’elle voulait quitter et dont elle ne parvenait pas à se séparer. Dong’er savait pertinemment que sa mère l’avait toujours eue en aversion, mais voulait en avoir définitivement le coeur net. Si elle s’était ouverte franchement de sa décision de partir , sa mère et sa soeur n’auraient plus eu de raison de se faire du mouron. Mais, non, elle ne voulait pas de cela : ce qu’elle cherchait, c’était à mettre le couteau entre les mains de sa mère. C’était à sa mère et non à elle, qu’il appartenait de couper le lien qui les unissait toutes les deux »

Parfois l’émotion se produit, mais c’est de courte durée.

– Ah, quel bon fils tu fais! Tu as tiré une sacrée épine du pied de ta mère, pour sûr!
Blotti contre le sein doux et chaud de sa mère, Yaojin se sentit ému jusqu’aux larmes. Par un réflexe de pudeur, il se déroba vivement à l’étreinte de sa mère, ramassa sa trompette et dit:
– Rentrons, Maman.
Depuis que Yaojin avait l’âge de raison, c’était la première fois que sa mère l’embrassait. Et ce fut aussi la dernière.

Les rapports au sein de la famille sont tendus et poignants. Etre une femme seule, être mère, travailler, manger ; tout est compliqué, tout est politique. Et quand le caractère de chacun des enfants de Lala commence à s’affirmer, la situation se met à empirer sérieusement…

L’amour maternel est mis en avant dans cette grande fratrie, les préférés, les autres. Mais ce que Lala recherche c’est d’être accompagnée et son rêve serait d’être entourée par des petits enfants. Mais le ressentiment des enfants jaloux, ou incompris l’accompagnera jusqu’au bout de sa vie. Dans un parcours jonché de drames domestiques et d’efforts constants pour survivre aux mutations d’un système idéologique, économique, politique inopportun, absurde et cruel, – négligeant le bonheur de l’individu pour le bien des masses – Lala s’accroche tant bien que mal à sa progéniture, malgré un bilan familial désastreux, à l’image de celui d’un pays en pleine mutation.

Les enfants sont dans la plus grande misère sociale ou psychologique. Tous développent peu à peu des maladies, physiques ou mentales. Tous sont brisés, malmenés par un destin qui ne semble voué qu’à la fatalité, qu’à l’échec. Les jumeaux, âgés de sept ans sont laissés à eux-mêmes.

« Comme à ses yeux, ils  ne faisaient qu’un, Lala ne s’occupait pas d’eux plus que cela, et ne s’inquiétait pas des tourments que ses autres enfants leur infligeaient. A tel point que, à sept ans, Fuzi et Guizi ne s’étaient jamais lavé les dents, et qu’ils étaient couverts de poux. Leurs maladies et leurs petits bobos partaient  comme ils leur venaient , et les conditions de vie auxquelles on les avait réduits avaient fait d’eux des débiles légers. »

La mère se bat pour les garder tous auprès d’elle, alors que le gouvernement veut les lui enlever. Il faut reconnaître son ingéniosité. Mais elle reste impuissante devant les successions de malheurs qui assaillent les différents enfants, dont peu réchapperont.

L’Histoire

Le cadre temporel du roman est une longue période allant du début des années soixante où le grand timonier avait décidé que la Chine allait être le grand rival économique des USA aux années 80 où Den Xiaoping ouvrira la porte à l’économie de marché.

Pour l’édition française, le texte est accompagné de très nombreuses notes, qui mettent en parallèle la vie de cette femme et les décisions politiques prises lors de la Révolution Culturelle. Ces notes nous éclairent à propos de tous les aspects de la civilisation chinoise et des avatars du régime maoîste :  « Le Grand Bond en avant » et son désastre économique, « les trois années de catastrophes naturelles », euphémisme pour désigner les années de terrible famine  (1958,1959 et 1960), les « quatre assainissements » : Chi Li décline le lexique bureaucratique et  la rhétorique nouvelle de l’époque.

Ce roman permet donc d’effleurer l’histoire contemporaine de l’empire du milieu. L’auteur nous emmène au coeur de la Chine profonde des années 1964 à 1989, dans une famille dont l’histoire est à la fois brutale, parfois sordide ou encore cocasse.

L’écriture

Prônant une rhétorique de l’ordinaire qui préconise le retour à la vie contemporaine, urbaine et quotidienne, Chi Li appartient au courant « néo-réaliste » apparu en Chine dans les années 1980, auquel la critique rattache également Fang Fang, Liu Heng et Liu Zhenyun. Chi Li revendique une écriture de vérité : son ambition est de se tenir au plus près de la vie, en se gardant des modèles littéraires imposés.  Elle a pour norme l’exactitude du détail, et non pas l’exemplarité des personnages. Son parti pris de proximité avec la vie ordinaire qu’elle décrit lui a valu le mépris d’une grande partie de la critique, alors que dans le même temps ses livres rencontraient un vrai succès populaire, consacré par de nombreuses adaptations télévisées ou cinématographiques. Le style de Chi Li  est immuable : des phrases courtes, une écriture nerveuse. On va droit au but, pas de place pour la broderie stylistique. Axée sur la réalité immédiate, l’écriture réclame une attention exclusive à la vie à l’état brut, prônant le rapprochement avec les petites gens, des citadins ordinaires, en restant au plus près de leurs gestes et soucis quotidiens. Et donc, la lecture est rythmée et vivante. Le livre n’est pas épais, l’auteur ne s’étend pas sur de longues descriptions, l’histoire progresse par les actes forts de la famille, c’est-à-dire les disputes ou par les décisions politiques qui engendrent les actions des personnages. On y voit une compassion discrète vis-à-vis des conditions de vie dégradées des habitants modestes, d’un regard ironique voire critique  à l’encontre d’un discours officiel de plus en plus décalé par rapport à une situation sociale délétère, dans la quelle se trouve les laissés-pour-compte des réformes économiques.

Le titre

L’écriture facile et rapide de Chi Li accentue le mouvement : le torrent de la vie emporte tout sur son passage, certains se retrouveront abandonnés sur la rive, d’autres finiront noyés ou brisés sur les rochers, mais le flot tumultueux poursuit inexorablement son chemin, emportant avec lui ceux qui auront survécu. La rivière de la vie c’est aussi l’histoire récente de la Chine : un pays démesuré et son innombrable peuple qui aura dévalé en moins de trente ans le fleuve chaotique de l’histoire.

 

 

 

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