La peinture de bambou en Chine (1) : Wen Tong (1019-1079)

Wen Tong (1018-1078), (attibué à) bambou,

Instrument des lettrés lorsqu’il est utilisé comme manche de pinceau ou d’étui pour ceux-ci, le bambou, découpé en lamelles qui étaient reliées entre elles par de fines cordelettes.  servait également de support pour écrire avant l’invention du papier. Omniprésent dans la peinture de paysage, le bambou, en raison de la structure très graphique de son tronc, composé par convention du premier trait de calligraphie, et de son feuillage nuageux, a toujours été un motif privilégié par les peintres calligraphes aussi bien que par les poètes.

Le bambou était souvent décrit comme une créature humanoïde dont la colonne vertébrale était le tronc et les multiples bras les branches et le feuillage. Le Traité généalogique du bambou (Day Kaizhi), un ouvrage compilé sous les Han, personnifie cette espèce végétale en le qualifiant de « fin, modeste, droit, souple, ne craignant pas la neige ». Ces critères sont précisément ceux qui qualifient l' »homme de bien » (ren), c’est-à-dire le modèle par excellence du comportement confucéen que chaque être humain doit s’efforcer d’avoir. Le bambou a toujours été perçu comme un être bénéfique par les lettrés chinois qui en firent  l’éloge en l’associant de façon plus ou moins directe à la piété filiale.

Wen Tong, Bambou

Au titre des nombreuses histoires édifiantes ayant pour sujet principale la « bonté » du bambou et sa « sagesse », l’on retiendra celle de Menzong, à l’époque des Trois Royaumes (220-265), dont le voeu fut exaucé après qu’il eut supplié un bambou de produire en plein hiver les pousses nécessaires à la confection d’une soupe qu’un médecin avait prescrite à sa mère gravement malade et qui donna son nom à une espèce particulière (Mengzongsun) particulièrement recherchée.

Il y a une célèbre expression chinoise “Xiong You Cheng Zhu,” qui signifie littéralement “Avoir un bambou fini dans l’esprit,” évoquant le fait d’avoir un plan bien pensé et une vision claire de ce qu’on a l’intention d’accomplir avant de commencer. C’est une exigence critique dans toute la peinture chinoise.

Sous les Song du Nord (960-1126), Wen Tong (1019-1079), dont le musée national du palais de Tapai détient les plus belles oeuvres (toutes peintes sur soie), devint le chef de file des peintres du bambou…

La première strophe du poème « Ecrit sur la peinture d’une branche coupée » évoque « les bambous maigres ressemblant à des ermites ».

Wen Tong bambou et calligraphie

Érudit d’une vaste culture, il a fondé «l’école de Huzhou (湖州派)» et a eu une grande influence sur les générations suivantes de peinture sur bambou en utilisant uniquement de l’encre. Cette peinture à l’encre monochrome représente des bambous luxuriants remplis de feuilles que l’on suppose suspendus à une falaise. Les encres claires, représentant les feuilles à l’arrière, et les encres foncées, celles à l’avant,  sont peintes de manière complémentaire. Cette peinture semble à première vue solennelle et simple, mais une observation plus approfondie révèle à de nombreux endroits des coups de pinceau désinvoltes et fringants qui donnent vie au sujet et à l’œuvre. Wen Tong a été le pionnier de la technique d’utilisation de l’encre monochrome pour représenter le bambou. Cette peinture n’est pas seulement un original rare de son travail survivant, c’est aussi l’un des exemples représentatifs de la peinture à l’encre des lettrés des Song du Nord.

Bambou et orchidées , Wen Tong

En avançant en âge, Wen Tong se montre plus réservé quand on lui demande une peinture. À un visiteur que surprend ce changement d’attitude, il répond : « Dans les années passées, j’étudiais le Dao, sans jamais l’atteindre ni trouver la paix du cœur… aussi je continuais simplement à peindre des bambous à l’encre, exprimant à travers eux mon angoisse. C’était comme une maladie. Maintenant, cette maladie est guérie. Rien ne reste à faire ».

Le grand artiste Su Shi (1035-1101), connu sous le nom de Su Dongpo, peintre, calligraphe et poète à ses heures (il composait des ci, poèmes chantés d’origine populaire et aux vers irréguliers) était célèbre pour son amour des bambous et des vieux arbres. Il fut un ami de Wen Tong et dit de lui : « Quand Yuke peint un bambou, il ne voit que le bambou et ne se voit pas lui-même. Est-ce assez pour dire qu’il a perdu conscience de lui-même ? Comme en transe, il délaisse son propre corps. Son corps se transforme, devient bambou, et une fraîcheur inépuisable se crée. »

Wen Tong, Sans titre

Les qualités de l’homme de bien se retrouvent dans les poèmes et les peintures de Su Shi et de ses amis, dont Wen Tong. Sur une peinture de ce dernier Su Shi inscrit un poème qui célèbre ces bambous, qui « plient sans céder » signes de leur intégrité comme de celle du peintre. Véritables « gentilshommes d’encre » : « d’une vertu constante, sobres, stricts, [sachant] endurer le givre et l’automne » : les aléas de l’adversité. Autre qualité « humaine » du bambou, lors d’une commémorations de Su Shi dans une salle construite par Wen Tong pour accueillir ses peintures, l’humilité :  » Le bambou prospère sans arrogance. S’il ne prospérait pas il dépérirait sans honte. »

En peinture, Su Shi se spécialisa dans la représentations des bambous, où s’exerce une technique proche de la calligraphie. Comme beaucoup d’artistes de son temps, Il commence par faire la théorie de son art « Pour peindre le bambou, il faut l’avoir entièrement en soi . Saisissez le bambou, regardez le intensément, puis évoquez ce que vous allez peindre. Suivez votre vision, levez votre pinceau et poursuivez immédiatement ce que vous voyez ». Ailleurs il écrit « Discuter de la peinture d’un point de vue de ressemblance formelle, c’est de l’enfantillage« . Il ne s’agit pas en effet de copier la nature, mais d’en saisir le principe (li). Il ajoute encore, « Peinture et poésie constituent originellement une seule et même discipline ; la poésie et la peinture naissent de la même loi, de l’œuvre du ciel et de la spontanéité. »
Nous n’avons malheureusement pas trouvé de reproductions des peintures de bambous de Su Shi.

 

A leur suite, les peintres calligraphes Mi Fu (1051-1107), Zhang Zeduan (1085-1145) et Huang Xingjian (1045-1105) dont la virtuosité de la touche comblait d’aise les amateurs qui s’arrachaient leur oeuvres, contribuèrent à installer le genre durablement.

Un manuel d’initiation à la peinture de bambous classique en Asie orientale est le « Manuel de calligraphie et de peinture du studio des dix bambous » de Hu Zhengyan (1633). En raison de l’importance que les peintures de bambous avaient prise au fil du temps, la production d’un tel travail à l’encre était devenue un sujet standard auquel un étudiant de l’Asie de l’Est pouvait être soumis lors d’un concours impérial.

Nous terminerons cet article par le Poème sur les bambous (Yong zhu) qu’écrivit Wen Tong:

Poème sur les Bambous (Yong zhu), Wen Tong, Gallimard, Coll. La pléiade

 

 

 

 

 

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