Mingki : figurines funéraires de la dynastie Tang (619-907)

Dynastie Tang ( 618-906 ) quatre musiciennes, polychromie rouge et noire H.26,4cm

A l’époque Tang, les tombes de la maison impériale et de l’aristocratie abondent en statuettes funéraires, les mingki, dont bon nombre représente des femmes, s’adonnant aux activités et aux divertissements les plus variés. Les figurines humaines nous donnent une foule de renseignements sur la vie quotidienne des Tang, que ce soit sur l’organisation de la société, les loisirs, les vêtements, ou encore les techniques artistiques.

Technique

Les statuettes reproduites dans cet article sont en terre cuite. Un engobe (1) blanc recouvre entièrement la figure qui a été peinte après cuisson à l’aide de précieux pigments, comme le vert et le bleu, tirés de pigments cuprifères (qui contient du cuivre). On relève aussi parfois des traces de feuille d’or. Ces figurines funéraires pouvaient être fabriquées en série grâce à des moules, mais les finitions étaient modelées à la main. Une fois cuites, elles étaient peintes à froid, révélant certains détails qui se sont souvent effacés au fil du temps.

Musicienne cavaliière, dynastie Tang,

Fonction

Les figurines étaient censées accompagner le défunt vers l’au-delà en évoquant la société qui l’a entouré de son vivant : gardiens, militaires, dames de la cour, animaux familiers…notamment les  chameaux, car ils étaient nombreux autour des marchés des grandes villes chinoises, les Tang contrôlant la Route de la soie. Les objets réalisés durant cette période sont reconnaissables à certains thèmes caractéristiques et à leur traitement souvent très réaliste.

Le réalisme, que l’on peut observer mainte fois dans ces statuettes, débute sous les Han (-206-220), culmine aux VIIIè S avec les Tang. Mais il faut comprendre le terme de réalisme dans un sens bien spécial, car il est toujours conditionné par cette tendance à la schématisation qui caractérise l’art chinois dans toutes ses phases.

Servante de cour, dynastie Tang

De l’époque des Han à l’époque Tang, l’usage de déposer des terres cuites de forme humaine ou animale se perpétua sans interruption et peu à peu la variété  des sujets représentés et le réalisme de l’exécution dépassèrent largement les nécessités imposées à l’origine par le symbolisme funéraire. Au VIIIème S., le nombre de ces mingki avait augmenté de façon ahurissante. La tradition rapporte qu’en différentes occasions des centaines ou même des milliers de statuettes destinées à un riche tombeau ont été exposées le long du trajet suivi par le cortège funèbre, avant d’être déposées aux emplacements prévus dans les tombeaux.

Les femmes

Silhouettes filiformes au visage rond et joufflu, coiffures compliquées, robes élégantes aux motifs floraux peints et dorés, épaulettes relevées, manches doubles qui s’ouvrent largement et descendent souplement le long du corps, chaussures en forme de lotus aux pointes tressées, trahissent les origines aristocratiques de ces belles au buste droit et au port altier.

Dame de la cour Tang, Chine, musée Guimet

figurine de femme, Tang

Le chignon était la coiffure la plus appréciée des dames de l’aristocratie Tang. Tressé ou lisse, il était porté au sommet du crâne, incliné vers l’avant ou sur le côté, ou réuni sur la nuque. Parfois la chevelure était recouverte de coiffes élaborées ou de petites couronnes dorées.

danseuse ou demoiselle, Tang, fin VII è S.,Xi’an, Musée d’histoire de la province du Shaanxi

Ci-contre, danseuse ou demoiselle, provenant du district de Zhangwu. Les prescription de la mode fixaient non seulement la coupe, la couleur et la matière des vêtements, mais elle concernait les gestes des femmes et même leur corpulence.La façon de coiffer les cheveux était un art en soi, et elle recquérait des heures de travail : la présente coiffure était dite à « double anneau en regardant les immortels ». Les manches largement évasées et les pièces appliquées aux pans de la jupe pourraient indiquer qu’il s’agit d’une danseuse, l’un des sujets de représentation favoris de l’époque Tang avec des orchestres, souvent constitués uniquement de femmes. Mais comme les sources écrites sont imprécises sur la fonction de certains vêtements, il est parfois  difficile d’établir avec exactitude le rôle ou la situation sociale d’une femme. Statuette en terre cuite, engobe, pigments minéraux, H. 37,8 cm.

Danseuse, Epoque Tang, Musée Guimet

Datant de la fin du VIIè S. ou du début du VIIIè S., cette danseuse digne et statique possède une coiffure (dandaoji) dont le caractère artificiel s’explique par le fait que, probablement, une armature  rigide était incorporée aux cheveux naturels relevés en chignon. Les plumes du vêtement sont symbolisées par les épaulettes et l’arc-en-ciel par les six rubans (Xian ) cousus au bord du tablier triangulaire. On remarquera le geste très précieux de l’index tendu.

Dame de cour , époque Tang

Dame de cour, en terre cuite fine argileuse moulée et recouverte d’un engobe clair avec des traces de polychromie orange. Le visage aux traits fins perdus dans une masse de chair fardée est coiffé d’un « chignon à demi-retourné ». Son vêtement est très ample au drapé profondément incisé. Elle a un léger déhanchement, les bras sont repliés et les mains, très petites pour sa taille, sont expressives. Elle a enfilé sur sa robe ample un bustier moulant à encolure basse et manches courtes qu’on appelle « banbi ». Sa longue robe évasée vers le bas laisse entrevoir des poulaines, chaussures pointues à l’extrémité recourbée très à la mode au cours du dernier quart du VII è siècle. Suivant la mode, les deux chaussures sont différentes.
L’empereur Xuanzong (712-756 apr. J.-C.) avait comme favorite une femme enrobée. Cette statuette provient probablement d’une tombe aristocratique. C’est à partir de cette époque que les images féminines de ce type se multiplièrent. Le vêtement participe de cette esthétique, plutôt ample, il est de type Hufu, d’origine “barbare”, c’est à dire venant des habitudes des habitants de la route de la soie.H : 78 cm L : 24cm.

Dame de cour, dynastie Tang, milieu du VIII è S., Turin, musée des arts orientaux

A partir de 740 environ, un nouveau goût esthétique impose aux femmes d’engraisser ; dès lors prédominent en effet les statuettes de femmes  aux joues rebondies – bien que modelées avec délicatesse – et à la corpulence robuste. Cette femme est représentée avec une allure dynamique grâce à une légère obliquité de l’axe central du corps, caractéristique des représentations naturalistes de l’époque Tang. La coiffure, appelée « à la chute de cheval », d’après une légendaire chute de Yang Guifei, favorite de l’empereur Xuangzong (règne de 712 à 756), qui, se relevant et constatant le dérangement de sa mise, aurait jugé séduisante l’insolite asymétrie de sa coiffure…

La musique et les divertissements

Détail de Trois musiciennes assises, dynastie Tang, Musée Guimet

 

A la cour impériale comme dans les fêtes populaires, les danseurs, les chanteurs et les saltimbanques étaient très appréciés. Cette scène saisit les acteurs en pleine représentation : les comédiens, qui cherchent par leurs mimiques à susciter l’intérêt des spectateurs, entourent le nain qui, situé au centre du groupe, réclame leur attention.

Les volumineux couvre-chef en forme de perroquet, appelé yingwu, ainsi que la barbe postiche du comédien central étaient les expédients auxquels les musiciens et les acteurs recouraient parfois pour ajouter une touche d’exotisme à leurs représentations.

ÉLÉGANTE PAIRE DE MUSICIENNES TANG

 

En position agenouillée tenant dans les mains chacune un instrument de musique différent. Les deux musiciennes portent un caraco typique de l’époque appelé bambi. qui est ici peint de couleur brune. Petit chignon haut placé sur la tête typique de l’époque. La musique de l’époque Tang adopte les usages de minorités diverses. Elle peut s’appeler « Musique Qingshang» lorsqu’elle inclut la musique traditionnelle remontant à la dynastie Han. La « musique des pays du Nord » et la « musique goryeo » étaient aussi en vogue. Toutes les musiques de l’époque étaient conçues pour accompagner la poésie chantée et dansée. Les musiciennes et les danseuses se devaient d’incarner une grâce toute particulière. Ici elles jouent avec un tambour et des cymbales. Les statues en terre cuite moulée sont recouvertes d’un engobe orangé.

joueuse de harpe, dynastie Tang

Cette harpiste en terre cuite vernissée date du début du 8ème S. D’une hauteur de 32,1 cm, elle est conservée au Cleveland Museum of Art.

Les loisirs

L’émancipation des femmes chinoises sur les plans politique et privé ne connut jamais un stade d’évolution aussi avancé qu’à l’époque Tang, où se trouvèrent même réunies les conditions permettant de fonder la première et unique dynastie féminine.

Malgré les requêtes instantes présentées à la cour par certains confucéens conservateurs, il n’était pas interdit aux femmes de sortir de l’enceinte domestique.

cavalière sur sa monture, Tang, seconde moitié du VII ème S., Musée de l’Histoire de la province Du Shaanxi.

L’on remarque, dans la reproduction ci-dessus que la jupe est drapée sous le corsage, largement décolleté , et ajusté, au point de mouler les seins, selon un goût plutôt inhabituel dans l’histoire de l’art chinois. Cette statuette fut retrouvée dans l’une des tombes satellites du mausolée de l’empereur Taisong, et elle appartenait à un haut fonctionnaire, Zheng Rentai. Terre cuite, engobe et pigments minéraux. H. 37 cm.

Ci-dessous, jeune femme joueuse de polo. Première moitié du VIII ème siècle. Terre cuite, engobe et polychromie. Collection Jacques Polain, 1993. Musée Guimet.

Joueuse de polo, Tang

 

Les fonctionnaires (guan)

Les fonctionnaires avaient une culture unifiée, fondée sur l’écriture uniformisée et sur l’étude des classiques confucéens.

statuette fonctionnaire, Tang, VIIIè S.

La longue tunique se serre en plis souples autour du corps étendu du fonctionnaire et en modèle approximativement la silhouette, alors que la tête et les traits du visage sont nettement dessinés.

Les étrangers à la cour

De nombreux témoignages sont parvenus de diplomates, religieux et marchands du monde entier, dont les récits merveilleux  reflètent la vision traditionnelle des usages de la cour impériale donnée par l’historiographie officielle chinoise. La première période Tang (621-655 environ) est caractérisée par un goût pour l’exotisme, entendu comme l’effet d’un caprice lié la mode et non pas, comme la laque, d’un intérêt véritable pour les civilisations lointaines. Les envoyés qui réussirent à obtenir une audience à la cour étaient considérés comme vassaux, et leurs présents, comme des tributs, tandis que les présents même par lesquels répondaient les Chinois étaient appelés « salaires ».

Ci-dessous, statuaire d’un dignitaire militaire datant du VIII è siècle.

dignitaire militaire, dynastie Tang, VIIIème s.,Terre cuite, engobe, pigments et feuille d’or. H. 67 cm.  Musée des arts oriantaux, Turin

Ce fonctionnaire exerce une charge militaire, comme l’indique son couvre-chef caractéristique, sa poitrine cuirassée par-dessus sa robe et l’arme (aujourd’hui perdue) qu’il devait serrer dans sa main gauche. Les yeux globuleux, le nez et les lèvres saillantes : tels sont les caractéristiques  de ce dignitaire. Exagérées, mais qui permettent d’identifier clairement un étranger « occidental ». La manche largement évasée était peinte avec de précieux pigments minéraux de couleurs – rouge, verte, bleue – et était bordée de feuilles d’or, dont il subsiste quelques traces. Cette silhouette est d’une rare recherche dans le modelé, avec une pose asymétrique et une expression très réaliste. Dans les tombes les plus riches figurent parfois des fonctionnaires représentés par paire, dont l’un a des traits exotiques.

Chevaux et chameaux

Les chameaux  sont souvent représentés, car ils étaient nombreux autour des marchés des grandes villes chinoises, les Tang contrôlant la Route de la soie. Le chameau ci-dessous est représenté debout, monté par un chamelier. Celui-ci fixe l’horizon. Il porte le costume des nomades de l’époque : pantalon, longue tunique et turban. À l’origine, il devait tenir des rênes en matériau périssable. Il est juché sur son bât, arrimé entre les deux bosses du chameau à l’aide de longues planches. L’animal est lourdement chargé de nombreux sacs de différentes tailles, d’une sorte de casserole à long manche d’un côté et d’un faisan de l’autre.

chameau bâté et son cabvalier, dynastie Tang, Musée Barbier Muller, Genève

Les tombes de cette époque ont livré de nombreuses statuettes de chameaux, représentés debout, assis, chargés ou non. Ceux figurés montés par leur chamelier restent cependant plus rares ; ils nécessitent en effet une intervention directe du potier qui modèle, au gré de son inspiration, le visage, la position des mains du chamelier, les différents fardeaux portés par l’animal. Ici, dans cette œuvre unique, tout a été fait pour accentuer le réalisme des deux figures : les poils du chameau, la courbe de son corps, les détails des divers ballots, la position du personnage et son expression.

chameau bâté et son cabvalier, dynastie Tang, Musée Barbier Muller, Genève (détail)

Par le soin apporté à son exécution, cette œuvre évoque de façon très vivante l’époque de sa création. La richesse de la dynastie des Tang, un des apogées de l’Empire Chinois, résulte en particulier du contrôle qu’elle a instauré sur les vastes routes commerciales de l’Asie centrale, longeant des déserts et reliant la Chine aux différentes régions de l’Ouest, appelées plus tardivement Route de la soie. Elle étaient empruntée le plus souvent par des caravanes de chameaux, chargés de différentes épices et de produits exotiques destinés à être vendus sur les deux marchés de la capitale de l’empire, Chang’an (actuelle Xi’an).

chameau bâté et son cabvalier, dynastie Tang, Musée Barbier Muller, Genève (détail)

Le chameau ici figuré possède de longs poils sous son cou, permettant de l’identifier à un chameau de Bactriane ; présent en Asie centrale. Les détails du costume du personnage semblent le désigner comme un marchand en provenance des oasis de la Route de la soie.

chameau de la dynastie des Tang

Chameau haut sur pattes, en terre cuite de couleur beige clair en partie moulée et en partie façonnée, avec restes d’engobe blanc et de polychromie. L’animal est fier d’allure, il semble prendre la posture pour blatérer : son poitrail recourbé, la tête en arrière et la gueule ouverte montrant sa denture.

chameau tang détail

Il est debout  portant des bâts et une double besace. La laine est bien marquée par un travail en relief intéressant.
Selon Linnaeus (1758) le chameau des déserts de l’Asie Centrale serait originaire de Bactriane. Avec ses deux bosses dorsales graisseuses c’était un animal très important pour l’économie de la Chine. Il était largement utilisé comme animal de trait, comme monture et pour transporter les marchandises sur la route de la soie. On mangeait sa viande et buvait son lait (toujours fermenté), on tissait sa laine depuis toujours très appréciée. Haut d’environ deux mètres, il était connu en Chine depuis la période Han, époque où les empereurs les utilisaient déjà pour leur résistance dans un service postal aux frontières du désert.

Cheval , dynastie Tang

Ce cheval très réaliste est en terre cuite recouvert d’un engobe rouge. D’une taille exceptionnelle (45cm x 60 cm ), il est représenté portant une selle, la jambe gauche levée, la tête déportée. La tête est fine, montrant la bouche ouverte, les naseaux proéminents, les yeux globuleux et de petites oreilles dressées suivant les canons en vigueur à l’époque Tang. Cette statue appartient au rite funéraire aristocratique.

cheval, dynastie Tang, musée Cernuschi, Paris

 

Les empereurs de la dynastie Tang continueront, après leurs ancêtres Han, d’importer des chevaux de race. La plupart d’entre eux servent pour la guerre, mais les plus beaux sont gardés et dressés pour la parade. L’élevage des chevaux, développé à partir du VII è siècle, eut une grande importance, permettant le déploiement de milliers d’entre eux lors des affrontements guerriers et facilitant de nombreuses victoires militaires. On évalue le nombre de chevaux dans l’armée Tang à 700 000 vers 650.

Il n’est aucune période de l’histoire de l’art chinois où les modèles d’un art mineur aient été à ce point comparables aux canons de l’art le plus sophistiqué. Mais ainsi que cela s’est produit dans d’autres arts cultivés à la cour des Tang ou répondant aux goûts de la société de la capitale Chang-an, la production des mingki de grande qualité cessa au milieu du VIIè S. à la suite des troubles provoqués par des soulèvements internes, notamment le soulèvement d’An Lushan (2), et de  révoltes menées par des marchands liés au commerce international de l’époque. Mais ceci est une autre histoire…

Notes

(1) L’engobe est un revêtement mince à base d’argile délayée (colorée ou non), appliqué sur une pièce céramique ni sèche, ni cuite (tesson) pour modifier sa couleur naturelle, pour lui donner un aspect lisse ou pour obtenir une couche de base.

(2)  An Lushan : Général de l’armée Tang, haut placé et objet de nombreuses faveurs, mais les relations avec le ministre en chef Yang Guozhong se dégradent cependant. Lorsqu’en 754 An retourne à son poste dans le Hebei, Yang en profite pour éliminer la plupart de ses soutiens à la Cour et commence à répandre des rumeurs de rébellion à son sujet. De fait, après avoir ignoré plusieurs convocations An Lushan refuse directement, en 755, d’obéir à un envoyé impérial : le conflit est alors ouvert.

Bibliographie

Chine, des chevaux et des hommes, catalogue exposition, 1995-1996, Musée Guimet

La Chine ancienne, Alexandra Werzel, Hazan, 2007

Chine ancienne, Maurizio Scarpavi, Grund, 2000

L’art de l’ancienne Chine, W.Watson,  Mazenod, 1979

Dictionnaire amoureux de la Chine, José Frèches, Plon, 2013

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