Ban Shigeru (1) : architecte de l’urgence

Ban Shigeru, Christchurch, structure

Très éclectique dans ses réalisations, Ban Shigeru  (坂 茂) crée aussi bien des maisons privées, des églises, des édifices publics que des scénographies d’exposition. Il est surtout connu pour ses constructions à base de tubes de carton fort, réponses aux situations de crise et aux menaces de catastrophes naturelles. Mais ses recherches s’inscrivent aussi dans une tentative de repenser l’architecture et la ville. Son style  est d’une singularité facilement reconnaissable. Il utilise les matériaux pauvres de façon innovante et ré-interprète les codes architecturaux japonais, notamment les espaces libres et modulables. Ses constructions surprenantes sont empreintes de poésie et toujours marqués de considérations écologiques.

Biographie

Ban Shigeru , Portrait

Né en 1957 à Tōkyō, diplômé d’une grande école japonaise, Ban Shigeru apprend son métier en Californie, au Southern California Institute of Architecture (1977-1980), puis à la Cooper Union School of Architecture (1980-1984). Il fréquente entre-temps l’agence de son compatriote Arata Isozaki à Tokyo, avant de fonder, dans la même ville, sa propre agence en 1985. Il débute sa carrière en construisant des villas d’une extrême sobriété.. Enseigner est également un des piliers de l’engagement de Ban Shigeru. Il est tout d’abord professeur adjoint à l’Architecture à la Yokohama National University avant de rejoindre le département Architecture à la Nihon University. Il enseigne depuis 2001 à l’Université de Keio au Japon. Mais le sens aigu de sa propre responsabilité au sein de la société l’amène à s’engager pour l’habitat des personnes sans logement. Sa préoccupation première va aux réfugiés et sinistrés de catastrophes climatiques. « Les architectes travaillent en général pour les classes privilégiées. Le pouvoir et l’argent sont invisibles. Ces gens riches emploient des architectes pour rendre visible leur pouvoir et leur argent grâce à une architecture monumentale. J’ai été très déçu par notre profession. J’avais pensé qu’en tant qu’architecte, je pourrais aussi travailler pour le grand public, mais j’ai découvert que nous travaillions seulement pour les nantis. » 

L’architecte de l’urgence humanitaire

En 1995, il crée l’ONG Voluntary Architect’s Network (VAN) qui propose des habitations temporaires en soutien aux populations. Jusqu’en 1999, il est consultant pour le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (UNHCR) et a en charge l’étude de la construction d’abris d’urgence.

En 1999, il présente son prototype de maison d’urgence à l’Institut français d’architecture à Paris. Son objectif ? Procurer des abris d’urgence aux réfugiés climatiques.

Le développement durable est au cœur des réalisations de Shigeru Ban. Il milite pour une « architecture durable et responsable » et pour un acte créatif enrichi par cette démarche.

Ses réalisations recyclables utilisent des matériaux communs comme le bambou, le textile, le papier, le carton et le bois. Certains éléments standards, respectueux de l’environnement, comme les containers de transport trouvent aussi leur place dans ses créations. L’architecte supervise lui-même l’organisation des chantiers et contrôle la collecte des matériaux ainsi que leur caractère recyclable.

Économiques, résistants et durables, ces habitats légers sont construits rapidement et simplement, ils sont démontés avant d’être réutilisés.

La Paper Log House (1995, Kobe, Japon)

Le 17 janvier 1995, un terrible tremblement de terre frappe la ville de Kobe au Japon. Des années de reconstruction se profilent et Ban Shigeru  conçoit alors la première de ses Paper Log Houses pour venir en aide aux survivants de ce. tremblement de terre. Ban Shigeru conçoit un abri temporaire répondant à l’urgence de la situation : constructions provisoires résistant aux séismes, peu coûteuses, capables d’affronter des conditions météorologiques extrêmes, plus confortables que les tentes habituellement utilisées, recyclables, faciles à transporter et à stocker, rapides à monter et pouvant être construites par les victimes elles-mêmes. Quatre-vingts abris furent ainsi élevés par des étudiants, des volontaires japonais et vietnamiens, chacun en moins de dix heures.

Ban Shigeru, Paper Log House, Kobe, 1995, © Philippe Magnon

Chaque abri offre un lieu de vie de 16 m2, bien isolé des intempéries (les tubes sont imperméabilisés par du polyuréthane transparent et bourrés de papier journal). Le sol en contre-plaqué repose sur des caisses de bière lestées de sable, recyclables elles aussi ; les tubes assemblés forment les murs et le faîtage ; la toiture en toile de bâche ne peut ainsi s’effondrer. Ci-dessous, maquette en carton, bois, tissu, fibre synthétique.

Ban Shigeru, Paper Log House, Kobe, 1995, © Philippe Magnon

Pour ce projet, Ban Shigeru  remporte le prix Architecture for Humanity (USA).

Ce même dispositif sera de nouveau employé pour les camps de réfugiés au Rwanda en 1999 et après le tsunami à Kirinda au Sri Lanka en 2004.

Eglise catholique  de Takatori Kyokai (1995), Kobe

Paper Church, Ban Shigeru, 1995

En plus des logements, Ban Shigeru contribue bénévolement à la restauration de l’église. Son idée initiale, derrière la conception, était de capitaliser sur l’utilisation de matériaux non conventionnels pour créer une structure peu coûteuse et que les volontaires pourraient facilement assembler et désassembler. L’apport de Ban est précieux car l’architecte a compris la vocation utilitaire de l’église et a souhaité offrir aux victimes du tremblement de terre un lieu de culte, mais aussi un centre social qui offrirait aide et réconfort à la population.

Comme déjà établi, l’approche innovante de Ban Shigeru envers l’architecture à faible coût impliquait l’utilisation de matériaux conventionnels à des fins non conventionnelles, et l’église Takatori n’a pas fait exception. Le plan du bâtiment (dix mètres sur quinze) était entouré de panneaux constitués d’une feuille de polycarbonate.

Ban Shigeru, paper church,

À l’intérieur de l’enceinte, l’architecte a créé un motif elliptique composé de cinquante-huit tubes en carton, très faciles à transporter et à assembler rapidement (voir schéma ci-dessus). Les tubes mesuraient cinq mètres de haut, trois cent trente millimètres de diamètre et étaient destinés à supporter un toit en forme de tente en tissu enduit de téflon.

Ban Shigeru Paper Church

Afin de créer une toile de fond pour l’autel ainsi que de former un écran pour certains rangements, les poteaux en papier sont situés avec un espacement plus étroit que dans le reste de l’ellipse. Du côté opposé à l’autel, les poteaux ont été intentionnellement placés avec un espacement plus large pour permettre une meilleure entrée dans l’église ainsi que pour assurer une meilleure continuité entre l’extérieur et l’intérieur (Voir ci-dessous).

Shigeru Ban, Papper church

Construite en cinq semaines, la structure était destinée à être temporaire, mais elle n’a été démontée qu’en 2005. Tous les matériaux restants ont été envoyés dans une ville de Taïwan pour adhérer aux principes de durabilité et de faible gaspillage.

La Christchurch

Ban Shigeru, cathédrale de carton, 2013

En février 2011, un séisme d’une magnitude de 6,3 provoque d’immenses dégâts matériels dans la ville de Christchurch en Nouvelle-Zélande. Parmi les bâtiments les plus touchés se trouve la cathédrale dont la flèche s’est effondrée. Répondre aux besoins des populations c’est aussi répondre à leurs besoins spirituels :  Ban Shigeru  construit alors une cathédrale pouvant accueillir les fidèles.

Ban Shigeru, Paper Church, intérieur

Dès mai 2011, des plans sont élaborés. Réalisée en bois, tubes de cartons, membrane de polycarbonate et verre à impression céramique, elle offre une capacité de 700 places. La structure en forme de tente de 770 m2 assume avec une grâce certaine son rôle de lieu de culte. Son matériau lui confère une modestie adaptée à sa fonction religieuse. Ban a également dessiné quinze éléments de mobilier, dont des chaises, des bureaux, des lutrins, des troncs, des porte-chandelles et des panneaux d’affichage en bois et tubes de carton.

Ban Shigeru, Christchurch

 Cette « cathédrale d’urgence » est conçue pour durer au moins 50 ans.

Ban Shigeru, Christchurch, 2013

Ecole élémentaire provisoire de Hualin (2008)

Ban Shigeru, école Hualin, toit vu de l’intérieur

L’école élémentaire temporaire de Hualin dans la ville chinoise de Chengdu remplace l’ancien bâtiment qui a été démoli par le tremblement de terre qui s’est produit le 12 mai 2008 dans la province chinoise du Sichuan et qui a tué au moins 68000 personnes.

Ban Shigeru, école Hualin, structure,

La structure (voir ci-dessus), faite de tubes en carton, a été assemblée par trente étudiants en architecture de l’Université Keio au Japon et cinquante étudiants de Université Jiaotong du sud-ouest en Chine. Outre le relogement de 800 étudiants qui avaient été transférés dans d’autres écoles, le projet a été une expérience éducative pour les étudiants universitaires des deux pays.

Ban Shigeru, école Hualin, vue axonométrique éclatée

La conception et la construction devaient être achevées en deux mois, il était donc pratique de réduire le nombre et la variété des composants et d’utiliser des matériaux d’origine locale. Sur les fondations de l’ancienne école reposent les tubes en carton reliés entre eux par des joints en bois. Les poutres qui forment le toit en pente sont complétées par des brancards métalliques de six mètres. Une série de cercles découpés dans les panneaux de contreplaqué amènent la lumière du haut à travers le toit translucide en polycarbonate ondulé.

Ban Shigeru, école Hualin

Les trois bâtiments scolaires de 6 x 30 mètres sont placés parallèlement les uns aux autres sur le site, et les espaces entre eux sont occupés par des cours de récréation abritées par un petit porche.

Logements temporaires en conteneur (2011)

Ban Shigeru, relogement Onagawa

Ban Shigeru  s’est penché sur les besoins des réfugiés du très grave séisme et du tsunami qui ont frappé Tohoku en mars 2011. Informé que la petite ville d’Onagawa (12000 habitants), dont le centre avait été détruit par le tsunami, éprouvait beaucoup de difficultés à offrir des logements temporaires, en partie du fait de l’absence de terrains plats « Nous avons décidé de proposer un ensemble de logements temporaires sur trois niveaux, constitués de conteneurs de transport maritime, explique l’architecte. En les  empilant en décalage, comme un damier, notre système génère des espaces ouverts et lumineux entre les conteneurs.

 » Les maisons temporaires standard fournies par le gouvernement sont mal réalisées et ne prévoient pas d’espace de stockage suffisants. Nous avons installé des placards et des rayonnages intégrés dans toutes nos maisons réalisées avec l’aide de volontaires et d’un fond d’intervention.« 

Ban Shigeru, relogement Onagawa, intérieur

Dans le cas des réfugiés, les gens ont besoin de nouvelles maisons, mais on ne demande pas à des architectes de les construire. Le gouvernement s’adresse à des sociétés spécialisées dans le préfabriqué. Les architectes ne sont pas impliqués dans le processus. Voilà pourquoi la situation est si catastrophique.

Ban Shigeru, relogement ,Onagawa

L’ensemble a été érigé en bordure d’un ancien terrain de sport, pour résoudre le problème du terrain plat. « Le désastre s’étend sur plus de 500 km de côtes et les villes n’ont pas assez d’espace libre. Il y a très peu de zones plates pour construire les logements provisoires. Les gens ne veulent pas non plus vivre trop loin des côtes. La solution de maisons sur plusieurs étages me semblait la plus appropriée pour répondre à ces conditions. »

La question du rangement n’a pas été oubliée : « La taille est exactement la même pour tous les logements provisoires. Il serait impossible sinon d’être financé par le gouvernement. Mais on y a ajouté des structures de rangements en bois. Je les ai dessinées, puis j’ai obtenu des financements privés. J’ai demandé aux bénévoles de les fabriquer et de les intégrer. Cela permet aux habitants d’avoir assez de rangements dans ces petits espaces.  Si vous visitez les logements provisoires ordinaires, ils sont remplis d’objets et les gens doivent circuler au milieu dans des espaces très restreints. Nous avons fourni assez de rangements pour utiliser au mieux l’étroitesse de l’espace.  C’est pour cela aussi que nos maisons sont si appréciées. Nous avons aussi fabriqué des tables en bois et tubes de papier.  Mes maisons ont aussi une assez bonne isolation et même l’acoustique est très bien faite. »

Ban Shigeru  a également conçu un Atelier de carton et un centre communautaire en carton pour Onagawa en 2013.

Prix et distinctions

De nombreux prix viennent récompenser son œuvre. En 2014, le Prix Pritzker couronne sa carrière exemplaire et son humanisme pour : « une approche créative et innovante, notamment en ce qui concerne les matériaux et les structures, (…) et son dialogue avec les gouvernements, les organismes publics, et les communautés touchées par des évènements catastrophiques ».

En France, il reçoit les insignes d’Officier dans l’Ordre national du mérite (2011) et le grade de commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres (2014).

Aujourd’hui, il est présent à New York, Tokyo et Paris. Un film de Michel Quinejure, « Shigeru Ban, architecte de l’urgence » présente sa démarche en 2000.

 

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