Ban Shigeru (2) : quelques maisons individuelles

Ban Shigeru, Maison en carton

Les conceptions architecturales de Ban Shigeru s’ouvrent sur le monde, lumineuses et poétiques. Chacune de ces réalisations entretient un rapport étroit avec le paysage : noyées dans la verdure, à flanc de colline ou dans le tissu plus chaotique de la capitale japonaise, elles tentent de donner sens à l’environnement. Très sobres, ces villas sont composées d’un noyau central, groupant les zones de services essentiels (cuisine, salle de bains), et d’une simple enveloppe, entre lesquels est ménagé un espace entièrement libre. Pensé comme un espace de liberté, l’habitat se libère alors des murs et s’ouvre largement sur l’extérieur.

Maison en Carton (1995)

 Les deux grands thèmes communs à l’oeuvre de Ban Shigeru sont, d’une part, la transparence et, de l’autre, l’innovation structurelle.  La Maison en Carton, construite par l’architecte pour son usage personnel, est un exemple de bâtiment dans lequel les deux termes s’associent pour former un pavillon à la fois sublime et apparemment simple. Repoussant les frontières de la construction et des conventions et conçue autour d’une logique « d’espaces de vie », la Curtain Wall House illustre cette conception d’une architecture originale.

Shigeru Ban, maison en carton, 1995 Japon

Ce qui fait l’originalité de cette maison est sans aucun doute les 110 tubes de carton qui délimitent l’espace. Chaque tube possède un diamètre de 275 mm et l’épaisseur du carton est de 14,8 cm. D’une hauteur de 2,7 mètres, ils assurent également la structure du bâtiment puisque le toit repose sur eux. Il s’agissait du premier projet permanent de la sorte autorisé au Japon. Au-delà de leur fonction structurelle, les tubes de carton recyclé partagent l’espace de l’habitation. En plan, ils créent un « S » proposant ainsi deux espaces circulaires. Le premier, légèrement décentré par rapport à l’empreinte du bâtiment, abrite la salle de bain. Le deuxième abrite un « espace universel » apte à recevoir divers usages : repos, repas, réunion etc.

Shigeru Ban, La maison en carton, 1995

Ce dernier peut également se scinder en deux grâce à des panneaux coulissants, préservant ainsi l’intimité d’une chambre.

La Maison en Carton porte bien son nom. Elle a été réalisée en 1995 sur les bords du lac Yamanaka, à Yamanashi, au Japon. Non loin du Mont Fuji, c’était un lieu idéal pour construire une maison secondaire et c’est là que Shigeru Ban décide de réaliser sa structure en carton. Ce n’est pas la première fois que l’architecte utilise ce type de matériaux pour la création de bâtiments. Pavillons ou encore constructions d’urgence lors d’un séisme, l’architecte interroge le carton depuis une dizaine d’années. Il n’en est donc pas à son premier coup d’essai. Il s’agit cependant de la première construction pérenne que l’architecte réalise dans ce matériau.

Ban Shigeru, Maison en carton, 1995

La maison se compose d’un unique rez-de-chaussée, délimité à la fois par une sous-face de forme carrée, le toit, et d’une surface de la même géométrie, le sol, mais celui-ci est prolongé par des terrasses extérieures. La toiture et le sol sont également mis en valeur par une enveloppe vitrée, qui parcourt l’ensemble de leur périmètre. Sur trois des façades, cinq panneaux de verre coulissent, laissant le paysage s’inviter à l’intérieur de la maison, et inversement : l’espace intérieur semble glisser vers les arbres qui l’entourent. L’on voit sur la photo ci-dessous, les rails permettant de faire coulisser les parois vitrées.

Maison en carton, Shigeru Ban, 1995

Villa Vista, Welligama, Sri Lanka, 2007-2010

Shigeru Ban, Villa Vista,©Hiroyuki Hirai

Le béton et le bois sont les principaux matériaux utilisés. L’architecte a obtenu un effet de stratification de l’espace, complexe et sophistiqué, par le biais d’un mur de pierre, d’un écran de béton travaillé en triangles évidés formant losanges et d’un écran de bois, composés de vantaux s’ouvrant et se fermant à volonté.

Shigeru Ban, Villa Vista, 2007 ©Philip Jodidio

Ces différentes parois laissent filtrer la lumière naturelle dispersant des motifs complexes sur les sols en béton vierge, comme on peut le constater sur la photo ci-dessous, montrant un corridor.

Shigeru Ban, villa vista corridor

Trois vues cadrées

La villa se trouve au sommet d’une colline, face à l’océan Indien. Shigeru Ban a expliqué que trois vues cadrées avec précision étaient à l’origine du projet : une vue de l’océan à partir de la jungle de la vallée, cadrée perpendiculairement par le passage extérieur qui relie une maison existante à la nouvelle construction. La deuxième est une vision panoramique de l’océan du haut de la colline, cadrée  entre la toiture de 22 mètres de portée soutenue par une ferme et le sol. ( Une ferme est un élément d’une charpente supportant le poids de la couverture d’un édifice avec un toit à pentes)

Shigeru Ban, Villa Vista, vue depuis la terrasse

La dernière une vue de la falaise qui se teinte de rouge au coucher du soleil, prise dans un cadre carré de bois massif dans la chambre à coucher.

Des matières premières locales

Le toit est recouvert de tôle ondulée et d’un tissage de feuilles de cocotier qui lui permettent de « se fondre dans l’atmosphère locale ».

Pour l’habillage des plafonds, l’architecte a dessiné un « cannage » en bandeaux de teck de 8cm de larges et de 3 mm d’épaisseur, reprenant des traditions constructives locales. On voit ci-dessous, le plafond, la terrasse, et les vantaux modulables fermés.

shigeru Ban, Villa Vista, terrase et sàm

Ci-dessous la même pièce, prise dans l’autre sens avec les vantaux ouverts.

Shigeru Ban, Villa Vista

Ban Shigeru, Villa Vista, intérieur

Ici, comme toujours, Shigeru Ban montre sa capacité à renouveler son style et son approche structurelle en fonction du problème posé et du site.

La maison nue (2000)

Ban Shigeru a tenté à de nombreuses reprises de redéfinir les frontières de l’architecture en particulier à travers ses « Case Study Houses) ». La Naked House (Case Study House n°10), construite à Kawagoe dans une région agricole située à vingt kilomètres de Tokyo, abrite une famille de cinq personnes, dont deux enfants et leur grand-mère. L’architecte a créé une sorte de hangar à « blocs-chambres » individuels, montés sur roulettes et déplaçables à l’intérieur et même à l’extérieur, de la maison.

Ban Shigeru, La maison nue, 2000

« Les propriétaires voulaient une maison qui offre moins d’intimité pour que les membres de la famille ne soient pas isolés les uns des autres, une maison qui donne à chacun la liberté d’avoir des activités individuelles dans une atmosphère partagée, au milieu d’une famille unifiée. (…) Elle est en fait le résultat de ma conception d’un style de vie agréable et informel, développée à partir de la vision personnelle que ce client avait de l’existence et du cercle familial.»

S’inspirant des matériaux locaux et de l’architecture agricole, cette résidence évoque, sous certains angles, une serre. La structure à ossature bois est revêtue de plastiques industriels et d’un toit en tôle d’acier. Les murs à trois couches offrent une paroi translucide laisse passer une lumière douce et tamisée créent un effet qui évoque la lumière créée par les shoji des maisons traditionnelles. Les parois sont faites de plastique transparent renforcé de fibres ondulées à l’extérieur et de tissu de nylon à l’intérieur – amovibles pour le lavage. Des sacs en plastique transparent d’isolant (ficelles de mousse de polyéthylène) se trouvent entre les couches. Ce polyéthylène extrudé blanc, qui sert au conditionnement des fruits réalise  la peau du bâtiment.
« Cette composition sophistiquée en couches de matériaux ordinaires utilisés de manière naturelle et efficace, offre un confort, une performance environnementale efficace et simultanément une qualité sensuelle de la lumière », a noté le jury Pritzker.

Ban Shigeru, Naked House, paroi translucide

Trente-quatre poutres en arc constituent la structure de base de la construction. A l’intérieur, les blocs-chambres » sont en panneaux de carton en nid d’abeille posés dans des cadres de bois, l’ensemble étant monté sur roues.

Ban Shigeru, Naked House, les blocs-chambres

Chaque module mesure un modeste 6 m2. Ces modules flexibles pourraient également être  joints pour former une pièce plus vaste. La salle de bain, la cuisine et la lingerie sont fixes, séparés du reste de la maison par de grands rideaux blancs.

Ban Shigeru,Naked House

Ci-dessous, vue de la cuisine et de la salle à manger.

Ban Shigeru, Naked House, cuisine et salle à Manger

 

Cette habitation de 139 m2 est en effet la concrétisation d’une vie de partage avec des volumes et des espaces modulables, pour le plus grand plaisir de toutes les générations. Ci-dessous, la façade translucide de la maison à la tombée de la nuit.

Ban Shigeru, Naked House

 

La maison sans murs, 1997

La « Case study House n°8 » est une petite maison de 60 mètres carrés sur un seul niveau à ossature en acier construite sur une parcelle de 330 mètres carrés. Elle est construite sur une  pente escarpée et boisée dans laquelle elle a été creusée afin d’obtenir un sol plat. Son plancher se relève pour rejoindre le toit à l’arrière et absorber les charges horizontales. Cette courbe continue forme une structure très rigide qui n’exige que la présence de trois colonnes très fines (5,5 cm de diamètre) Pour supporter les charges verticales du toit.

Ban Shigeru, maison sans murs,

Ban Shigeru explique ainsi son concept : « Afin de développer la représentation structurelle avec autant de pureté que possible, murs et meneaux ont été éliminés pour laisser place à des panneaux coulissants. Spatialement, cette maison consiste en un « sol universel » sur lequel viennent se placer, sans séparation, la cuisine, la salle de bain et les toilettes, mais qui peut être néanmoins cloisonné par des portes coulissantes. » L’on voit sur la photo ci-dessous, les rails au sol permettant de coulisser les cloisons.

Ban Shigeru, Maison sans murs, 1997

La maison réduit l’expression architecturale à son minimum ultime. A travers son intérieur épuré et la quasi absence d’éléments structurels, la « Maison sans murs » pousse encore plus loin la fascination de Ban pour la remise en question des présupposés de l’architecture : en l’occurence, la distinction entre sol et mur est remise en cause, de même que la nécessité d’avoir des murs. « Ici, le mur est un prolongement du sol. je voulais clarifier la signification du mur. »

Ban Shigeru, maison sans murs, axonométrie éclatée

Ci-dessus, la maison semble ne se composer que d’un plancher et d’un plafond. A côté du sol, l’on voit les panneaux coulissants et une rangée de placards de deux mètres de haut, qui permettent de diviser l’espace et de procurer l’intimité nécessaire.

Ban Shigeru, Maison sans murs, 1997

 

Entre tradition et recherches

L’oeuvre de Ban Shigeru est de celles qui s’appuient sur ce qui leur est antérieur. L’architecte regarde entre autres vers la tradition de son propre pays, où l’ambiguïté sur les limites entre l’intérieur et l’extérieur est un thème permanent. Le papier est également un élément de cette architecture de tradition, bien qu’utilisé de façon très différente des systèmes à base de tubes de carton imaginés par Ban. Dans l’architecture japonaise traditionnelle, un shoji est une porte une fenêtre ou un cloisonnement fait de papier tendu sur un cadre de bois ou de bambou. la force de Ban repose sur sa capacité à interpréter des idées, ou rechercher l’essence de sa propre tradition culturelle.

Flexibilité, fluidité, liaison entre les espaces intérieurs et extérieurs, mais aussi innovation structurelle sont les mots qui guident les créations de  Ban Shigeru  qui repense les techniques de construction et réinvente ainsi l’habitat traditionnel japonais selon une esthétique innovante, particulièrement raffinée.

 

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