Le théâtre nô (2) : les costumes

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Après avoir parlé des masques du théâtre nô dans un autre article (voir ici), nous voudrions maintenant aborder les costumes. Au XIV ème siècle, sous l’impulsion de Kan’ami (Yûzaki Kiyotsugu, 1333-1384) et surtout de son fils Zeami (Kanze Saburô,  dit aussi Motokiyo, 1363-1444), le théâtre nô prend naissance. Il subsiste un grand nombre de costumes de nô de la fin de la période d’Edo, mais leur fragilité les voue fatalement à la disparition. C’est la raison pour laquelle, après avoir procédé à l’analyse détaillée des différents aspects de la teinture, du tissage, du filage de la soie, des motifs et de leur structure, le Noh Costume Research Center a entrepris la reproduction de plusieurs centaines de ces costumes anciens, permettant ainsi de les admirer de nos jours encore.

Les particularités des costumes de nô

Les vêtements utilisés dans le théâtre nô portent l’appellation particulière de nô shozoku (costumes de nô) et se différencient de ceux utilisés pour le kabuki et la danse traditionnelle par le fait qu’ils sont placés au même rang que les habits de la cour impériale et des samouraïs. Les costumes du nô témoignent en effet d’une haute qualité et d’une rare technicité. Outre l’excellence du tissage, leur réputation repose sur la qualité des fils de soie employés, le soin particulier apporté à la teinture, la conception raffinée des motifs et la perfection de la coupe. Ce niveau de qualité fait des costumes de nô de véritables chefs-d’oeuvre, offrant la vision même de la magnificence. A quoi tient donc cette beauté particulière des costumes de nô? Il faut remonter aux origines du nô pour avoir la réponse. Le nô est né au début de l’époque Muramachi (1392-1568) au temps d’Ashikaga Yomitsu (1358-1408) sous l’influence et avec le soutien duquel il prend la forme que nous lui connaissons. Par la suite, il continue de bénéficier du patronage spirituel et et économique des shôgun (1) successifs et des daimyô (2), en puisant par exemple le sujet de ses pièces  dans la culture classique de l’époque de Heian (794-1185). Adoptant l’esthétique de ces personnages à l’éducation hautement raffinée, les costumes eux-mêmes tendent à développer une splendeur toujours plus éclatante.

estampes japonaises de la série « Cent pièces de nô » de Tsukioka Kôgyo. Ces estampes sont issues de la collection personnelle de Paul Claudel

Les textes anciens fournissent un témoignage éloquent sur les précieux brocards d’or et de damas importés de la Chine des Ming (1368-1644), et relativement rares à l’époque Muramachi (1392-1568), que les acteurs de nô se voient alors offrir. Ainsi est-il usuel, lors de représentations de nô particulièrement appréciées, que le shôgun et les daymyô l’accompagnant, se défassent de leurs habits d’apparat pour en faire don aux acteurs. En 1463, il est rapporté qu’en trois jours, un total de 237 vêtements furent ainsi offerts. Parmi ces dons se trouvent des parures de luxe tissées à la façon karaori, que seul le shogun et quelques rares personnes autorisées, ont le privilège de porter. De fait, les comédiens vont adopter comme costume de scène l’habit ordinaire des grands seigneurs, reflet de la vie quotidienne de ces derniers.

Le personnage porte le paysage

théâtre nô 2

L’expression japonaise « splendide comme un costume de nô » traduit parfaitement la notion de beauté attachée à ces vêtements. En effet, les costumes de l’époque d’Edo sont d’une exceptionnelle beauté. Zeami (1363-1444) disait : « Le personnage porte le paysage.«  Tissé richement de fils de soie aux couleurs subtiles, rehaussé de fils d’or ou d’argent, il s’oppose au bois nu dépouillé dont est bâti la scène. Il enveloppe le corps de l’acteur comme les pétales d’un lotus et pareillement au masque, le costume prend vie par le mouvement que lui imprime l’acteur. Le costume danse tout comme l’acteur, et c’est le paysage qui se meut et danse. L’espace nu qui était vide au préalable prend vie. Parallèlement à cette fonction-paysage, le costume indique la fonction dans l’intrigue, la condition sociale, le rang.

La chair et le costume

Le costume recouvre la chair de l’acteur et lui confère une autre chair. Le costume habille le personnage par couches successives qui enveloppent le corps de l’acteur comme plusieurs peaux. L’oeil du spectateur doit en traverser les épaisseurs, comme celle du bois pour le masque, afin d’atteindre le coeur émotionnel du personnage. Revêtu du costume, le corps de l’acteur ne laisse entrevoir que très peu de chair : le visage parfois ou ce qui en déborde sous le masque, qui jamais ne le dissimule entièrement, mais aussi le cou, les mains, les doigts, et parfois un bout de cheville. Cette particularité avait frappé le romancier Tanizaki Junichiro qui, fasciné par la prestation d’un acteur avait écrit dans Eloge de l’ombre : « L’acteur porte le masque de sorte que le visage est lui-même caché, mais alors le teint de cette infime portion découverte produit un effet prodigieux. »

« Le rôle esthétique du vêtement, dit Paul Claudel, est de remplacer les lignes par des surfaces et d’amplifier les proportions par des volumes. La vaste manche aux deux bras de l’acteur donne le moyen, suivant l’image qu’il veut produire de lui-même, d’édifier sa propre architecture. Ce n’est pas seulement la parole dont il se sert, le voici dans son immense nuage, il roue, il éclate, il tourne, il chatoie, la lumière joue sur lui en toutes sortes de nuances et de glacis ; là-bas, par la longue galerie, nous le voyons frémissant qui s’avance pour nous parler en un langage de pivoine et de feu, de feuillage et de pierreries. »

estampes japonaises de la série « Cent pièces de nô » de Tsukioka Kôgyo. Ces estampes sont issues de la collection personnelle de Paul Claudel.2.

 

Les motifs

Les herbes, les fleurs, les arbres parsèment chaque instant du théâtre nô. Imprimés ou brodés sur les soieries, leurs filaments envahissent la trame poétique, leurs traces se prolongent dans le chant plaintif, se répercutent d’une apparition à l’autre, d’un battement de tambourin à un son de flûte, d’une lame d’éventail à un accessoire de décor. Dans une pièce ce sera la belle de nuit, dans une autre, la glycine, ou une fleur de mauve ; ou encore le bananier, le bambou ou le pin qui sera privilégié.

Les motifs peuvent être divisés entre rôles masculins et féminins. Tandis que les motifs féminins sauvent le sens esthétique typiquement japonais, les motifs masculins transmettent un sens esthétique chinois. Ainsi le motif shokkô, strictement divisé en formes géométriques, originaire de Chine, reflète à la fois le culte du lotus en Inde et la pensée chinoise qui fait du qi (« chi » : souffle vital, énergie vitale, « ki » en japonais) la source de toute la création. Les autres éléments géométriques — bishamon-kikkô (hexagone) ; chôban ou unban (gong de temple en forme de nuage stylisé) ; rinpô (roue de la Loi bouddhique) ; ganryû (dragon enroulé dans un cercle) ; shishi no manu (lion dans un cercle ; hôragai (conque) ; masakari (hache); hô-ô (phoenix) ; kaen-daiko (grand tambour à motif de flammes triples) ; manji (svastika) ; botan (pivoines) ; karakusa (rinceaux stylisés à la chinoise)— présentent tous un aspect chinois prononcé.

Ci-dessous, atsuita de l’époque Edo. Les costumes des dieux et des démons violents étaient décorés de motifs puissants, notamment des dragons, des nuages, des motifs en zigzag connus sous le nom de « roues de marteau sur la foudre » et des gongs plats en forme de nuage, comme on le voit sur cette robe.

Noh robe (atsuita karaori), 19th century
Japan, Edo period (1615–1868)
Twill weave silk brocade; 60 x 55 in. (152.4 x 139.7 cm)
©The Metropolitan Museum of Art, New York,

 

En revanche les motifs rehaussant les costumes portés pour les rôles féminins font tous appel aux fleurs et aux plantes de la riche flore des quatre saisons  japonaises. Parmi celles-ci, et pour représenter la saison automnale, figurent le lespédèze (hagi), la flèche d’eau (sasaki), la campanule (kikyo), le chrysanthème (kiku), l’amarante (kuzu). Pour le printemps, le cerisier (sakura);  ; pour l’été, la glycine (fuji) et l’iris (kakitsubata), et pour l’hiver le pin (matsu) ou les bambous nains (sasa) recouverts de neige, ou encore le prunier (ume). Ces motifs avaient déjà trouvé une forme aboutie à l’époque de Heian (794-1185) et expriment un sens esthétique tout à fait japonais.

Ci-dessous, le motif d’une fleur de lune allongée sur un éventail de cyprès ouvert évoque le chapitre 4 du Dit du Genji (3), « La Dame aux visages du soir » (Yūgao), et l’histoire d’amour tragique de Genji avec la femme connue sous le nom de Yūgao. Elle attire l’attention de Genji lorsqu’il remarque des fleurs de lune, littéralement des « visages du soir » (yūgao), poussant sur la vigne à l’extérieur de son humble demeure. En voyant la voiture de Genji, la dame envoie une gerbe de fleurs blanches sur un éventail inscrit avec un poème. Lors d’un rendez-vous ultérieur, Genji l’emmène dans un manoir abandonné, où elle est tuée par l’esprit jaloux de l’amante négligé de Genji, Lady Rokujō. L’épisode a inspiré une pièce de théâtre nô intitulée Yūgao, attribuée à Zeami (vers 1364–vers 1443).

Noh Costume (Karaori) with Cypress Fans and Moonflower (Yūgao) Blossoms 18th–early 19th century Japan

Ci-dessous, karaori de l’époque Edo. Des herbes d’automne colorées, des chrysanthèmes, des brins de miscanthus, des campanules, des trèfles de brousse, des roses sauvages et des papillons dispersés embellissent le fond rouge profond de cette robe nô. La composition picturale, avec les feuilles de miscanthus qui se balancent délicatement créant l’illusion d’un champ d’automne, se répète dans des unités à motifs inhabituellement longues. Une robe similaire est associée à la pièce de nô Lady Aoi (Aoi no ue), basée sur un épisode du Dit du Genji  dans lequel l’esprit errant meurtrier de la maîtresse de Genji, Lady Rokujō, tourmente sa femme, Lady Aoi. Venant de donner naissance au fils de Genji, Yūgiri, Aoi souffre d’une maladie causée par un esprit possessif qui ne peut être maîtrisé, malgré les efforts de nombreux exorcistes. L’Aoi malade n’apparaît jamais sur scène ; à la place, une robe pliée la représente pendant la pièce.

Robe nô (Karaori) avec des feuilles d’automne et des papillons, début du IX ème s, century, Japon, © Metropolitan Museum

 

L’éventail

théâtre nô, éventail

Au masque et au costume s’ajoutent différents accessoires qui complètent la panoplie du personnage : éventail japonais ou chinois, perruque , maillet de démon, sabre, lance, branche de bambou, chapeau de voyage, coiffe de guerrier, diadème. Tels sont les attributs directs du rôle, que l’acteur fait jouer au même titre que le costume, le masque ou le texte. L’éventail est l’accessoire principal de l’acteur. Il fait partie du paysage. Il draine les sentiments les plus subtils du personnage. Armen Godel dans Fleurs d’Automne, Costumes et masques du nô dit magnifiquement : « Il trace l’air, le balaie, le lisse ou le fouette, le fend ou le disperse, prolonge, éparpille, condense ou résorbe le flux poétique. Tantôt planant, tantôt suspendu comme l’archet, il guide la mélodie, ponctue le rythme. L’éventail raconte la lune dans tous ses états, celle qui se lève sur le champ de bataille ou que guette sur sa galerie l’amante délaissée, qui accompagne le voyageur banni ou qui luit, pleine, sur le mont Obasute.  » Les motifs qui le décorent sont toujours en relation avec la figure centrale, la saison, le site, l’arbre ou la fleur évoquée.

Ci-dessous éventail pliant (chukei) datant du XIXème s.

Chūkei Fan avec la reine mère de l’ouest et le roi Mu de Zhou (avers) et prunier et jeunes pins (revers) première moitié du XIXe siècle Japon(1615–1868)
Ink, color, and gold leaf on paper; bamboo and lacquer; 13 1/4 × 19 in. (33.7 × 48.3 cm)©The Metropolitan Museum of Art, New York,

 

La décoration des éventails varie selon le rôle ; celui-ci est approprié pour une  divinité. Un côté dépeint une rencontre légendaire entre la reine mère de l’Ouest (chinoise, Xiwangmu ; japonaise, Seiōbo) et le roi Mu de l’ancienne dynastie Zhou de Chine (1046-771 av. J.-C.). La reine mère est représentée dans le jardin à gauche avec un accompagnateur portant les pêches magiques d’immortalité de la reine.

Les types de costumes

A la différence du kabuki (4), où chaque rôle est défini par un costume, et à l’exception de quelques cas où le costume de nô est soumis à une règle définie, les vêtements du nô sont généralement interchangeable entre les rôles et les pièces, et utilisés selon différentes combinaisons. Ils peuvent être répartis en trois catégories selon leur structure : osode-mono (kimono à manches larges), kosode-mono ( (kimono à manches étroites) et hakama (pantalons). Ils peuvent ensuite être classés selon les différentes façons de les porter : uwagi (manteau), kitsuke ( vêtement proprement dit), hakama (pantalons) et autres. Ci-dessous hakama.

nò hakama

Chacune de ces catégories peut être enfin partagée selon le sexe et l’âge : vêtements pour homme ou pour femme, pour jeune ou pour vieillard – mais il existe aussi des cas particuliers où certains sont portés par les personnages d’hommes ou ceux de femmes indifféremment.

Pour les personnages féminins, ce sont les somptueuses capes et robes (chôken, maiginu et karaori), les chatoyantes tuniques (nuihaku, sunihaku), couvertes de broderies au fil doré,  rehaussées à la feuille d’or.

Ci-dessous, chōken avec Plantes Aquatiques et Feuilles de Mûrier datant du 18ème siècle.

Costume Nô (Chōken) avec Plantes Aquatiques et Feuilles de Mûrier 18ème siècle

 

Les chôken sont des robes extérieures à manches larges portées principalement par les acteurs nô exécutant des danses dans des rôles féminins, le chōken est souvent fait de gaze de soie délicatement ornée de fils métalliques. Ici, comme dans de nombreux chōken, il existe deux modèles différents. Des feuilles de mûrier éparses décorent la base de la robe et des manches, tandis que des compositions plus grandes, en forme de crête, de plantes aquatiques (omodaka, pointe de flèche et suisen, un type de narcisse) décorent la poitrine et les épaules. Les motifs sont liés au festival de Tanabata, célébré le septième jour du septième mois. Selon la légende, c’est le seul jour de l’année où les deux « étoiles amantes » ou divinités Orihime et Hikoboshi, habituellement séparées par la Voie lactée, peuvent se rencontrer.

Les nuihaku

Les vêtements décorés de nuihaku, une technique combinant broderie et feuille métallique appliquée – le terme nuihaku est un mot composé composé de deux techniques textiles : la broderie (nui) et l’application de feuille métallique (haku) – ont été fabriqués pour la première fois à la fin du XVe siècle. La technique est devenue extrêmement populaire sur le kosode féminin (vêtement avec de petites ouvertures de manches) pendant la période Momoyama (1573-1615), en particulier pour créer des motifs naturalistes et complexes. Des costumes élégants comme celui ci-dessous étaient principalement utilisés pour les rôles de jeunes protagonistes féminines dans les pièces de Nô.

Noh Robe (Nuihaku) avec des papillons, des chrysanthèmes, des feuilles d’érable et de l’herbe Miscanthus deuxième moitié du 18e siècle Japon

À l’époque d’Edo, les paysages et les herbes d’automne associés à la poésie et à la littérature classique sont devenus des motifs populaires pour ce type de robe. Sur cet exemple combinant des images de printemps et d’automne, des papillons espiègles survolent des fleurs de chrysanthème colorées, des feuilles d’érable dispersées et de l’herbe de miscanthus incurvée. La zone de la taille n’est pas décorée – au XVIIe siècle, ces vêtements étaient utilisés comme robes de dessus et étaient souvent portés rabattus à la taille. Le style du dessin et de la broderie rappelle les robes de la période Momoyama (1573-1615), qui ont des compositions similaires.
Ci-dessous  nuihaku avec lierre, emballages d’encens et stores en bambou datant de la première moitié du 18e siècle.

Costume Nô (Nuihaku) avec lierre, emballages d’encens et stores en bambou première moitié du 18e siècle Japon

Le fond de feuille d’or de cette robe baigne le lierre, les emballages d’encens et les stores en bambou d’une lumière dorée. Des nuihaku élégants, comme celui-ci, étaient portés enroulés autour de la taille comme vêtements de dessus, principalement par des acteurs jouant des rôles féminins. Sur scène, les acteurs pouvaient profiter des qualités de réflexion de la lumière de la feuille métallique appliquée.

Ci-dessous, nuihaku  avec Livres et Branches de  Nandina datant de la deuxième moitié du 18e siècle.

Costume Nô (Nuihaku) avec Livres et Branches Nandina deuxième moitié du 18e siècle Japon

Sur cette robe, des livres épars décorés de motifs saisonniers et de motifs poétiques évoquent le monde aristocratique de la période Heian (794-1185) et des chefs-d’œuvre littéraires tels que Le Dit de Genji. Dans le même temps, ils reflètent l’essor de l’édition et de l’alphabétisation au cours de la période Edo. Parmi les motifs des livres figurent des vagues avec des coquillages (haut du dos, à gauche) et des paniers plats en bambou avec des fleurs de cerisier (bas du dos, à gauche). La représentation naturaliste de la plante de bon augure, le nandina, avec ses baies rouges et roses colorées, apparaît de l’ourlet à l’épaule. Avec son fond en or massif, cette robe est particulièrement splendide, et elle était probablement portée par des acteurs jouant des femmes de la haute société.

Les karaori

Le karaori est représentatif de la beauté des costumes du nô. Comme son nom l’indique (tissage de Chine), il tire son origine du terme décrivant les tissus rares importés de Chine à l’époque Muramachi (1336-1573). Utilisé principalement pour les rôles de femmes, il présente des motifs variés, dont la brillance de l’or et de l’argent est rehaussée par plus d’une dizaine de fils de couleur tour à tour tissés en motifs « flottants », c’est-à-dire en trois dimensions, ou subtilement tissés de façon très serrée. Selon l’importance du rôle, une règle détermine la conception des motifs, mais le plus frappant réside dans la présence où l’absence de fils rouges, ce qui définit l’âge du personnage et surtout son caractère. Le rouge est réservé aux femmes jeunes, tandis que tout personnage d’âge mûr ou déjà dans l’eau-delà se voit réservé le « sans couleur ». Ci-dessous, karaori du début du XVIIIème s.

Noh Costume (Karaori) with Cherry Blossoms and Fretwork first half of the 18th century Japan, © Metropolitan museum

Un effet chromatique intense est obtenu dans cette robe, avec ses fleurs de cerisier dans une gamme de couleurs dispersées sur des bandes de rouge et de vert. Tombées quelques instants après leur pleine floraison, les fleurs évoquent de manière poignante la fugacité de la vie humaine, un thème central du drame nô. L’inclusion du rouge place ce costume dans la catégorie des robes « avec couleur » (iroiri), le rendant approprié au rôle d’une jeune femme. Parmi les caractéristiques formelles et techniques qui indiquent une date du XVIIIe siècle pour la robe figurent l’absence de fils métalliques, le motif intégral, ainsi que la longueur et la douceur des trames de soie flottantes du textile.

Le chôken et le maiginu se caractérisent par un répertoire limité et s’opposent en ce sens au karaori. Les motifs tissés au fil d’or  s’y détachent sur un fond violet ou  rouge, bleu pâle ou vert tendre. Le tissage de ce fond est réalisé selon la méthode hitoe (sans doublure), qui laisse entrevoir la feuille d’or ou d’argent du vêtement porté en dessous. Ces deux vêtements ( choken et maiginu) appartiennent à la catégorie ôsode-mono (kimono à manches larges) et possèdent une structure propre aux costume du nô. Ce sont les personnages féminins amenés à danser qui les portent, même si le chôken peut aussi suggérer avec élégance l’aspect d’un guerrier du clan des Heike (5) revêtu de son armure.

Pour les personnages masculins, les superbes vêtements de cour, tenues d’apparat (mizugomoro, happi), tuniques de chasse (kariginu), assortis de pantalons évasés (hakama et hangire) ou à longues jambes servant de traîne (nagabakama).

Le kagirinu fait également partie des vêtements à  manches larges et adopte généralement la ligne de ceux des courtisans de la cour impériale. Il existe sous deux formes : arase (doublé) ou hitoe (non doublé). La forme implique souvent des soieries façonnées, appropriées aux rôles empreints de solennité, comme ceux des dieux, des ministres et des tengu (démons au long nez rouge). Ci-dessous, kagirinu datant probablement du XIX ème s.

Robe nô pour rôle d’homme (kariginu) du Japon, probablement du XIXe siècle, soie avec bandes de papier doré (kinran), armure de satin brochée avec des trames supplémentaires, © Honolulu Museum of Art .

Le style hitoe a la gracieuse transparence des ailes d’une cigale pour représenter la distinction des nobles de la cour. Les kagirinu à l’aspect sobre sont utilisés pour les rôles d’esprits, d’arbres antiques ou de vieillards divins, ou encore de prêtres de sanctuaire shintô perdus au fond des bois. Parmi ceux-ci, il faut noter l’okina-karigunu, employé uniquement pour le rôle d’okina (2) et qui, avec son motif shokkô, symbolisant une longévité infinie  selon la pensée cosmogonique orientale, est seulement représenté par le tissage imposant du nishiki-ori (sorte de soierie façonnée).

Le happi est encore un vêtement à larges manches, destiné à des personnages masculins, et porté par-dessus un hatsuita. Il existe également sous forme doublée ou non. L’awase-happi de brocart d’or est réservé au monde de dieux effrayants et féroces, ainsi que pour évoquer l’allure des généraux en armes du clan des Minamoto ; le happi non doublé sert à rendre, comme le kagirinu et le chôken, la majesté des costumes de guerre des nobles de la cour. Ci-dessous, Manteau Happi avec fleurs chinoises et manji datant de la Période Edo (XVIIIe siècle)
Satin de soie vert avec motif de trame supplémentaire en papier à la feuille d’or.(107,9 x 214 cm.)

Manteau Happi Costume Noh avec fleurs chinoises et manji Période Edo (XVIIIe siècle) Satin de soie vert avec motif de trame supplémentaire en papier à la feuille d’or 42¼ x 80 3:8po. (107,9 x 214 cm.)

 

L’atsuita

Le terme atsuita désignait à l’origine des tissus de haute qualité importés de Chine enroulés autour de «planches de bois épaisses» (atsu-ita). Durant la période Muromachi (1392-1573), les seigneurs de la guerre acquièrent ces tissus par le biais du commerce privé.  Les costumes fabriqués à partir de ces tissus sont également appelés atsuita. Ils donnaient en effet une impression de raideur, comme une planche. À l’époque d’Edo, ces robes étaient fabriquées à partir d’un tissu à armure sergée produit au Japon et principalement portées par des protagonistes masculins. Comme ces derniers interprètent des rôles aussi divers que ceux de dieux, de démons, d’êtres humains —tels serviteurs, vieillards ou mendiants—, l’atsuita permet des expressions très complexes.  Dans ces tissages s’exprime aussi bien la férocité des monstres et des démons, la profonde quiétude des états d’âme d’un vieillard, divin ou humain, et servent aussi à revêtir un asura (démon de la mythologie hindoue), la rusticité d’un guerrier ou la grâce d’un jeune soldat, l’élégance d’un empereur, ou d’un fantôme avide de vengeance. Ci-dessous, atsuita du XIXème s.

Noh Costume (Atsuita) with Clouds and Hexagons 19th century Japan

Un motif de trame supplémentaire audacieux de nuages épars sur des grappes d’hexagones entourent une fleur stylisée. Le motif classique d’écailles de tortue en hexagones imbriqués, expriment une connotations de longue vie. Il est ici combiné avec des nuages, motifs associés à un pouvoir surnaturel.

théâtre nô

Ci-dessous, autre atsuita datant de la fin du XVIIIème ou début du XIXème. Le design saisissant de ce costume, porté principalement pour les rôles masculins, affiche les symboles de bon augure des feuilles de bambou sasa ; gongs en forme de nuage kumochōban ; fleurs stylisées de karabana; et des cornes de cerf shika-no-tsuno imbriquées.

atsuita, théâtre nô

Ci-dessous, atsuita pour rôle masculin sur fond bleu foncé avec des bandes horizontales alternées de dragons chinois en soie verte, bleue, orange et blanche et des trames à motifs supplémentaires discontinues dorées et des bandes de motif d’écailles de poisson (uroko) en feuille d’or et d’argent appliquée sur un fond damassé de soie bleu foncé avec un motif tissé de cocardes de dragon et de nuages ; doublé de soie à armure toile rouge-orange. Fin du XIXème s.

Noh atsuita, fin XIXème s. © MFA Boston

Les combinaisons de costumes

Par leur combinaisons, les costumes du nô parviennent à exprimer le caractère de tous les rôles possibles. Ainsi l’assemblage d’un kariginu de brocart de fil d’or et d’un ôguchi-hakama blanc permet-il de représenter un dieu imposant, tandis que le même kariginu, associé au port d’un hakama de brocart, figure un démon intimidant. Un happi de brocart, quant à lui, exprime l’aspect sévère d’un chef militaire du clan des Minamoto en armure, tandis qu’un happi ou un chôken simple sont censés montrer l’allure élégante de jeunes et nobles guerriers du clan des Heike dans leur infortune. (5)

Les matières

Le fil de soie constitue le matériau de base des costumes de nô. Les soieries utilisent dix à seize tons différents. Les costumes comportant 16 coloris sont très rares. Ne disposant que d’un nombre limité de couleurs pour réaliser un costume, les créateurs développaient une combinatoire presque infinie. La seconde matière employée est la feuille de papier doré et argenté découpée en bandes afin d’être tissé. Actuellement, cette matière est obtenue en martelant le métal précieux en fines feuilles, qu’on applique ensuite sur le papier artisanal japonais (washi) laqué, puis ce dernier est coupé à la machine.

Notes

  1. shôgun : Abréviation du nom d’une ancienne fonction impériale du Japon, qui devait se dire, en entier, seiitaishōgun, « grand commandant militaire pour la soumission des barbares ». La fonction de shōgun fut créée à titre temporaire, sans doute pour la première fois en 794, en vue de la conquête des territoires du nord de Honshū, dont les habitants n’étaient pas encore soumis au pouvoir impérial.
  2. daimyo : seigneur local japonais, qui gouvernait un fief ou un clan (han), et qui n’était que nominalement inféodé à l’empereur.
  3. Le Dit du Genji : (源氏物語, Genji monogatari, (ou Conte du Genji, ou Roman de Genji) est une œuvre considérée comme majeure de la littérature japonaise  du XI ème s., attribuée à Murasaki Shikibu. Le Dit du Genji, qui se présente comme un récit véridique (物語,monogatori), raconte la vie d’un de ces princes impériaux, d’une beauté extraordinaire, poète accompli et charmeur de femmes.
  4.  kabuki :  forme de théâtre traditionnel japonais qui a vu le jour à l’époque Edo, au début du dix-septième siècle, où il était particulièrement prisé des citadins.Centré sur un jeu d’acteur à la fois spectaculaire et codifié, il se distingue par le maquillage élaboré des acteurs et l’abondance de dispositifs scéniques destinés à souligner les paroxysmes et les retournements de la pièce.L’origine du kabuki remonte aux spectacles religieux d’une prêtresse nommée Okuni , en 1603.
  5. Les clans des Minamoto (ou Genji) et des Heike (ou Taïra) étaient deux clans rivaux dans la seconde moitié du XII ème siècle, dont la lutte se termina par la défaite des Heike et lamies en place du gouvernement shôgunal à Kamakura par Minamoto Yorimoto.

Bibliographie

Claudel Paul, Japon 1921-1927 , in Oeuvres complètes, Paris, Ed. Gallimard, La Pléiade, 1989

Collectif, Fleurs d’automne, costumes et masques du nô, Ed. Musée d’Art et d’Histoire de Genève, 2002

Tanizaki, Januchiro, Eloge de l’ombre, Ed.Verdier , 1978

 

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