L’art du bambou de Tanabe Chikuunsai IV

Tanabe Chikuunsai IV

Un dicton japonais affirme : « Trois ans pour fendre le bambou, huit ans pour le tresser », ce qui signifie qu’il faut trois ans pour apprendre à préparer le bambou, et huit ans pour apprendre à le tresser dans la forme voulue et pour que les deux mains soient totalement imprégnées par la tradition. Mais, selon la devise des Tanabe, « Toute tradition est un défi« , et Chikuunsai IV  va s’attacher à transmettre une « tradition » répondant de manière créative à ce défi, plutôt qu’une tradition consistant simplement à reproduire la même chose. C’est pourquoi l’oeuvre de Tanabe Chikuunsai IV peut, à juste titre, est considérée à la fois comme traditionnelle et contemporaine.

Biographie

Close-up-of-bamboo-w-Tanabe-

Tanabe Takeo, né en 1973 à Sakai (préfecture d’Osaka), est formé dès son plus jeune âge à l’art du bambou par son père, Chikuunsai III. Diplômé du département des beaux-arts de la Crafts High School de la ville d’Osaka, puis du département de sculpture de l’Université des arts de Tokyo, il achève son apprentissage durant deux années dans la ville de Beppu (préfecture d’Oita). A l’issue de ces formations, il retourne auprès de son père, à Sakai, pour parfaire son savoir-faire dans l’art du bambou et adopte son premier nom d’artiste : « Shouchiku », troisième du nom, qui signifie « petit bambou ». Tout en s’exerçant aux pratiques traditionnelles, il développe les compétences de la lignée des Tanabe et crée des sculptures originales.

Tanabe Chikuunsai IV, Sozotoshi (ville créative)

En 2017, trois ans après la disparition de son père, il accède au nom de Chikuunsai IV, littéralement : « nuage de bambou », perpétuant ainsi la longue dynastie de kagoshi (maîtres vanniers) dont il descend et dont il devient ainsi le représentant de la quatrième génération.

Tanabe Chikuunsai IV, Ensô

Les répétitions du processus  ont maintenu cet art en vie et abouti à la transmission d’un savoir-faire pendant 150 ans. Au-delà des évolutions formelles, les techniques de base et les outils sont restés sensiblement les mêmes. Ainsi, Chikuunsai IV utilise des machettes et des petits couteaux transmis par son arrière-grand-père pour fendre le bambou. Il a recours à l’eau pour le tressage, au feu pour le cintrage et à ses deux mains pour rendre possible l’impossible.

 

Le bambou

Tanabe Chikuunsai IV , Ensô (cercle)

A la fois flexible et robuste, le bambou fait partie de la vie des Asiatiques depuis l’Antiquité et il sert à de nombreux usages.
Sa symbolique (il incarne des principes comme l’intégrité et la constance) lui a valu de figurer dans de nombreux tableaux historiques et d’orner des meubles ou du papier à lettres. (Pour quelques peintres chinois du bambou, voir les articles concernant Zheng Xie, Li Kan et Wen Tong). Pour le peintre calligraphe, il est le symbole parfait de la beauté ; le jardinier le façonne pour sacraliser un espace  ; le maître de thé s’en inspire pour parfaire la simplicité de son art ; et le guerrier y puisait autrefois la philosophie de l’arc et de la flèche. Par ses qualités inégalées dans le monde végétal, le bambou accompagne le quotidien des Japonais depuis les temps les plus anciens.

Les différents bambous

Tanabe Chikunsai IV, différentes sortes de bambou

 

Le bambou (en japonais chiku ou take) est une plante herbacée, constituée de trois parties principales : les racines et le rhizome (réseau souterrain) ; le chaume (la tige), creux et lui même structuré par des noeuds et des entrenoeuds ; les branches avec leur feuilles persistantes.

Le Madake

Tanabe Chikuunsai IV, vent céleste (ou vent dans les voiles), 2021.(funagata-takaho)©TGP

C’est le bambou le plus largement utilisé au Japon pour la construction et l’artisanat. D’une hauteur de 10 à 20 mètres, avec un diamètre de chaume pouvant atteindre quinze centimètres, cette variété se caractérise par sa grande résistance et ses fibres fines et souples. La longueur des entrenoeuds et la beauté lustrée de l’écorce font de ce bambou le premier choix pour de nombreux types de produits. La majorité des oeuvres reproduites ici sont des tressage de madake : de couleur naturelle dans Vent céleste (ci-dessus), pour un panier en forme de bateau ; laqué dans l’image ci-dessous.

Tanabe Chikuunsai IV, vent céleste, 2021 (funagata-takaho) © galerie Mingei

Torafukade

Tanabe Chikuunsai IV est pratiquement le seul artiste à utiliser du torafukade ou bambou tigré, qui ne pousse d’ailleurs sous cette forme qu’à un seul endroit : dans quelques bosquets des montagnes de la préfecture de Kôchi, sur l’île de Shikoku. D’une hauteur de 10 à 20 m, avec un diamètre de chaume de 3 à 10 cm. C’est lorsqu’il est frotté avec un tissu pendant le processus de chauffage et de dégraissage qu’il acquiert cette belle « robe  » tigrée qui lui donne son nom. Ci-dessous, détail de l’oeuvre Mugen (infini) en bambou tigré réalisée en 2021.

Mugen (Infini) : (Infinity), 2021 Torafudake (bambou tigré) 85 × 50 × 45 (h) cm

 

Kurochiku (bambou noir)

Egalement appelé « bambou pourpre » : son chaume est vert pendant la croissance, puis un motif violet-noir se développe progressivement à partir des noeuds, pour couvrir toute la tige après environ deux ans. La plante est relativement petite, d’une hauteur de trois à cinq mètres, avec un diamètre de chaume de 2 à 3 cm.

Susudake (ou bambou fumé)

Ce bambou est un bambou de charpente qui a servi pour les toits d’anciennes maisons japonaises. Exposée à la fumée de foyer pendant plusieurs décennies, son écorce prend une teinte sombre et lustrée et garde des traces plus claires là où les cordes fixaient le bambou. C’est un bambou de première qualité, dont la valeur augmente à mesure que les quantités s’épuisent. L’oeuvre Mononofu (esprit du samouraï) est en bambou madake, bambou fumé et recouvert de laque.

Tanabe Chikuunsai IV,mononofu

Hôbichiku

Dit également bambou « queue de phénix » est une variété encore plus précieuse de bambou fumé, à la patine uniformément sombre et lustrée.

Kuchiku (bambou décomposé)

Chikuunsai IV est le premier  à utiliser du bambou décomposé. Il s’agit d’un bambou dont le sommet (point de croissance) a été fendu pour en stopper la croissance : la pousse meurt et se désagrège sur place. C’est d’abord une manière d’éclaircir la bambouseraie et de créer de l’engrais, mais l’artiste intègre à ses oeuvres ce kuchiku aux formes distordues et très expressives. Ci-dessous Daruma (1) en bambou décomposé, bambou noir, bambou fumé phénix, rotin et laque.

Tanabe Chikuunsai IV,-disintegrated-bamboo-daruma-, © Mingei

Yadake ou bambou flèche

Il s’agit d’un bambou dur et droit, de tout petit diamètre  at aux noeuds peu proéminents: Le Koyadake ou bambou de flèches antiques désignes des flèches en bambou fabriquées il y a plus de 2150 ans, qui ont été ornées à la laque de motifs et de couleurs correspondants à différents clans. Les bambous yadake et koyadake ont été utilisés pour fabriquer le panier vent céleste. Ci-dessous, détail.

Tanabe Chikuunsai IV, Vent céleste, détail

On ne peut qu’admirer la variété des tons, les différentes largeurs de bandes, la parfaite courbure du haut, la délicatesse des noeuds et le tressage savant du détail ci-dessus.

Tennenchiku : bambou naturel

Ce mot désigne le rhizome du bambou. Formant un réseau souterrain dense et très résistant, il est considéré au Japon comme un symbole de vie et de dépassement des obstacles. Sa forme tortueuse est souvent utilisée comme anse de panier.

Les techniques de tressage

Ara ami ou Tressage libre

Des bandes de bambou d’épaisseur et de longueur variables sont utilisées pour tresser un motif irrégulier et partant dans toutes les directions. Contrairement aux autres  techniques raffinées et très précises, ce tressage suit la sensibilité et la créativité du vannier. Le daruma ci-dessus est en tressage libre. Ci-dessous détail en tressage libre, et bambou décomposé.

tressage libre et bambou décomposé, détail, ©Mingei

Magaki ami

Tanabe-Chikuunsai-IV-vase planète,

Plus souvent appelé  « tressage aux milles lignes « , cette technique n’est pas à proprement parlé un tressage. Elle consiste à aligner verticalement des brins de bambou. Cette technique minimaliste, où la beauté, la finesse et parfois la souplesse du matériau sont accentuées, incarne l’esthétique délicate et élégante de Chikuunsai II. Les paniers à fleurs Planète (ci-dessus) en est un bel exemple.

Kasari musubi (ou noeuds décoratifs)

C’est l’une des techniques qui était utilisée pour copier les karamono (importations chinoises) et donc une technique typique des bunjin (lettrés) .

Tanabe Shikuunsai, panier cascade détail

Chikuunsai I, qui a fortement été influencé par la culture des lettrés chinois, a imprégné cette technique de sa propre sensibilité, et Chikuunsai IV reproduit cela dans certaines des anses de ses paniers à fleurs. Par exemple dans Cascade (ci-dessus).

Chikuusai IV, panier à fleurs, anse kasari musubi

 

Yotsume ami : tressage carré

Il s’agit de la méthode de tressage la plus élémentaire, où. des bandes de même largeur sont croisées à intervalle régulier, créant des ouverture en forme de diamants. C’est la technique utilisée pour la panse du panier Ruisseau clair.

Tanabe Chikuunsai IV, panier clair stream, 2019

Ajiro ami : tressage en sergé

Ajiro est un terme général désignant un tressage serré de bandes plates, sans ajour entre les brins. En sautant deux ou trois croisements et en les décalant, il est possible de créer de nombreux motifs de tressage différents. Le fond du panier Cascade, ci-dessous est en sergé.

Chikuunsai IV, panier Cascade

Nuki ami : tressage en natte

Plus souvent appelé gozame ami, ce tissage est l’une des techniques traditionnelles de la vannerie, dans laquelle les Rins horizontaux (la trame ) sont tissés autour des brins verticaux (la chaîne) placés à intervalles réguliers plus espacés. Cela forme la structure de la base de Mugen (infini).

Tanabe Chikuunsai IV, Mugen © Mingei

Infini est une oeuvre abstraite qui relie la nature au passage du temps. En effet, il est impossible de percevoir le début et la fin des bandes ce qui donne son nom à cette sculpture.

Quelques oeuvres réalisées à partir d’un logiciel trois D

Tanabe Chikuunsai IV, Disappear V,

Les oeuvres qui suivent, d’une présence très particulière, sont le fruit d’une collaboration entre Tanabe et Sawako Kajima. Professeure associée au département d’architecture de la Haward Graduate School of Design, Kajima génère informatiquement des formes dont Tanabe se sert à la façon des plans d’architecte auxquels il se charge de donner une existence matérielle.

TANABE SHIKUUNSAI IV, DISAPPEAR VIII, 2019

Une telle approche a conduit à la matérialisation de formes qui n’auraient pas pu être réalisées au moyen des procédés usuels de l’art du bambou. Une structure est d’abord mise en place avec l’aide de moules en résine produits par une imprimante 3D, dans lesquels Tanabe Chikuunsai IV insère ses bandes de bambou. Les moules sont ensuite retirés et dévoilent des créations complexes qui font la synthèse entre la vannerie traditionnelle et les outils de création contemporains, entre une identité extrême-orientale et un langage universel.

Tanabe Chikuunsai IV, Disappear IX

Les installations

Le travail de Tanabe Chikuunsai IV comprend aussi bien des oeuvres « utilitaires » que des installations immenses qui occupent de grands espaces.

Tanabe Chikuunsai IV, Godaï

Godai est une installation qui rend hommage à la nature et à un savoir-faire traditionnel. Cette œuvre monumentale, haute de six mètres et presque aussi large à sa base, a été installée en 2016 dans la rotonde du Musée national des arts asiatiques Guimet à Paris et présentée au public du 12 avril au 19 septembre, alors que l’artiste portait encore le nom de Tanabe Shouchiku III. La structure, composée de 8 000 petits éléments en bambou préparés au Japon, a reçu un accueil des plus favorables. Elle représente un monde où s’entrelacent les cinq éléments (godoi) qui, selon la tradition japonaise, constituent l’univers  : la terre, l’eau, le feu, le vent et le vide).

Tanabe Takeo, Godai, détail

Les œuvres de Tanabe Shouchiku, qui concilient tradition et modernité, invitent le spectateur à réagir. Ses installations en bambou, présentées sous une forme adaptée au lieu qui les accueille, incitent le public à prendre conscience de cet espace et à l’apprécier. Chaque création est démontée à la fin de l’exposition, si bien qu’il n’en subsiste que le souvenir. Le bambou récupéré est réutilisé pour de nouvelles installations, application tangible des concepts de continuité et de renaissance, et évocation d’un lien avec l’espace qui transcende le temps. Godai ne fait pas exception : œuvre monumentale et éphémère, tel un élément d’architecture organique.

Extrait de la présentation du musée Guimet : « Création sculpturale, proprement spatiale, l’installation évoque des formes organiques. Elle met en évidence cinq grands éléments japonais : la terre (chi), l’eau (sui), le feu (ka), le vent (fû), le vide (kokû). C’est dans ce dernier élément que l’artiste puise son inspiration, sa philosophie du vide s’inscrivant parfaitement dans l’espace dédié de la rotonde que l’artiste qualifie de « dôme du musée », situé au dessus de la bibliothèque historique et largement ouvert sur le ciel de Paris ». 

Tanabe Chikuunsai IV- Connection, Asian Art Museum, San Francisco, CA. Photo by Minamoto Tadayuki

 

Le nom des oeuvres

Nous laisserons la parole à Tanabe Chikuunsai IV pour terminer cet article : « Le bambou a des noeuds (yo), qui sont ainsi considérés comme des frontières entres différents mondes. L’espace entre les noeuds représente le monde éternel, distinct de celui que nous connaissons. le bambou agit ainsi comme un matériau médiateur entre notre vie ici-bas et d’autres mondes, De ce fait la plupart des titres de mes sculptures évoquent la notion de « connexion » et d « ‘infini ». Les désirs humains, chaotiques, et la beauté sont unis par une certaine forme d’énergie ; mon travail tend à représenter un monde dans lequel les gens sont à la fois reliés entre eux et avec la nature. Je fends le bambou, et avec un petit couteau, j’extrais soigneusement la largeur et l’épaisseur dont j’ai besoin pour faire des bandes (take-higo). Ensuite je tresse la bambou de façon à exprimer les connexions infinies de ce monde. Je suis alors dans un état méditatif, totalement absorbé dans mon processus créatif. Je sens que je peux passer de votre monde à un monde spirituel, un lieu où le bambou et mon coeur ne font qu’un. »

Notes 

(1) Les darumas sont des figurines de papier mâché creuses, de forme arrondie, sans bras ni jambes, modelées d’après Bodhidarma, religieux indien de la secte boudhique Dhyâna à l’origine de la création de l’école du bouddhisme zen. Selon la tradition, il serait resté en méditation en position zazen pendant neuf ans et aurait vécu jusqu’à 150 ans. Une légende dit que les jambes et les bras de Bodhidharma auraient fini par pourrir, ce qui serait à l’origine de la forme des darumas.

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