Zhang Xiaogang (3) : immobilité et mouvement

L’oeuvre récente de Zhang Xiaogang est assez complexe. La veine surréaliste qui traverse les différentes peintures pose de nombreuses  questions et ouvre la porte à de multiples interprétations. Petits sauts dans ses peintures.

The prisoner of book

Une séquence surréaliste traverse la série The Prisoner of Book.

Zhang Xiaogang, Prisonner of book n 1, Painting on paper – 30 cm x 40 cm

Dans l’un, l’on voit un personnage torse nu  dont le visage jaune, et les mains sont piégés à l’intérieur d’un livre ouvert. Au dessus de sa tête pend une ampoule, reliée à un fil coupé. Appuyée sur un bras du fauteuil oû est assis le personnage, une branche de prunier morte. Le livre n’offre aucune marge de manœuvre et semble peser sur le personnage comme une cangue pouvant signifier l’enfermement de la pensée plutôt que sa libération. De quel livre s’agit -il ? D’un seul, en tous les cas, puisque le titre est au singulier. L’on peut supposer qu’il s’agit du petit livre rouge, livre obligatoire, normatif, et mortifère s’il en est.

Zhang Xiaogang The Prisoner of Book No.5, 2014 Oil on paper 30 x 39.5 cm Courtesy of the artist and Pace Hong Kong

Dans The prisonnier of book 5, une question se pose : il n’y a pas de livre dans le tableau, le seul indice de sa présence se trouve dans le nom de l’œuvre. Une tête jaune sans corps semble émerger d’une couverture qui telle un linceul recouvre un canapé situé sous une branche fleurie de prunier. Tête qui passe d’un tableau à l’autre , inchangée, parfois jaune, parfois de couleur chair. Le visage semble éclairé par ce prunier qui pousse sur le côté gauche du canapé. Au sol, un cordon d’alimentation déconnecté, dont le mouvement reprend celui de la branche,  terminant une ligne qui enferme le canapé et son occupant dans un nouveau cadre, interne à celui du tableau.

Dans The prisoner of book n°6, un homme, au-dessus duquel pend une ampoule, semble dormir dans une baignoire, un livre ouvert sur la poitrine. Sur le livre, tel un signet, un couteau, métaphorisant sans doute le danger du livre. Sous la baignoire, naissent les racines d’un arbre mort qui s’élève derrière le personnage. Devant la baignoire, une racine à tête de serpent ressort du sol. Sur l’extrême gauche du tableau, une prise électrique, dont le fil au cheminement tortueux suit le mouvement des racines, se termine par une prise qui se dresse face à la tête de serpent. Là encore le personnage est doublement enfermé, d’une part par les éléments narratifs du tableau (fil électrique du sol, fil de l’ampoule, branchage et eau de la baignoire) autant que par le cadre du tableau.

The Prisoner of Book No.6, 2014

 

L’interprétation de ces trois tableaux, de ces trois « prisonniers du livre » trouve peut -être une réponse dans un ou d’ autres tableau(x) de Zhang Xiagagang. Le lecteur est en effet un personnage récurrent dans les dernières œuvres du peintre.

The reader, 2016

Zhang Xiaogang, The Reader (2016). © 2016 张晓刚.

Ce tableau est intéressant à plus d’un titre. Dans le fond un personnage contemple son reflet dans un miroir ovale. L’on peut y voir la figure de l’auteur peintre qui regarde ce qu’il est, son moi, sa vie et ses  souvenirs. Mais le reflet offre une autre image, il n’est pas la copie de celui qui regarde. S’examiner ou examiner son passé est examiner un autre que soi. Par ailleurs la taille du miroir fait que seule une partie du corps est reflétée. L’on pourrait voir dans cette partie du tableau, l’incarnation d’un moi qui se voit comme un autre, fragmenté de souvenirs. Déconnexion des souvenirs entre eux aussi bien que déconnection entre le moi présent et le moi passé.

En suivant la ligne constituée par les objets (télévision allumée mais pas regardée, symbolisant sans doute la stérilité des informations, bouteille vide, donc inutile, et télécommande sur le sol, abandonnée), on arrive à la figure principale qui donne son titre au tableau : le lecteur. Celui-ci, coupé en deux, comme le personnage du reflet, par les rebords de la caisse en bois dans laquelle il se trouve, semble absorbé par la lecture d’un livre, sous la lumière d’une ampoule tombant du plafond. Ses deux mains tiennent le livre, mais une troisième, coupée, tient dans sa main une chandelle, éclairage concurrençant celui de la lampe.Cette main est orientée vers le coin extérieur gauche du tableau. Le lecteur lit un livre sous la lumière, mais l’éclairage ne semble pas être le bon, et probablement que le livre ne l’est pas non plus L’on pourrait voir dans cette peinture le cheminement d’un être à sa propre recherche, dont le parcours encore non terminé, s’achève peut être dans un espace-temps situé hors du tableau, encore non élucidé, puisqu’encore encore non représenté. Le tableau fonctionnerait donc non comme une représentation statique des souvenirs, mais comme un mouvement qui va du fond du tableau, et donc du passé, vers l’avant et le hors champ, c’est-à-dire le futur inconnu de la construction de soi encore inachevée.

Sickle and Sofa (2016)

Zhang Xiaogang, Sickle and Sofa, 2014

Sickle and Sofa se concentre sur une petite fille tenant l’accessoire socialiste par excellence, la faucille. Avec son autre main, elle se touche la tête comme pour suggérer qu’elle est confuse quant à ce qu’il faut faire avec la faucille. Dans un coin de la pièce, il y a une radio obsolète. Elle est débranchée. La confusion de la jeune fille souligne l’inutilité supposée de la faucille et donc de la rhétorique socialiste, l’inutilité de la radio débranchée, et donc du monde de l’information, symbolisés également par d’autres objets rappelant  les intérieurs standardisés socialistes, l’inutilité ou en tout cas la rupture avec la tradition classique, symbolisée ici par la pierre et la branche de prunier, sujets fondamentaux de la tradition picturale de la Chine. Un câble d’alimentation sépare l’espace de la fillette de celui des objets, et sort du champ via une rallonge, comme pour suggérer que l’action est quelque part hors champ, dans un autre espace temps.

Le sofa noir, 2016

Zhang Xiaogang, Black Sofa (2016). © 2016 张晓刚.

Dans ce tableau , l’on retrouve les éléments habituels de Zhang Xiaogan : une branche morte de prunier, une table recouverte d’objets, en l’occurence trois thermos, un lit vide sur lequel se trouve une télévision dont l’image est illisiible, une lampe à l’abat jour penché. Voilà en ce qui concerne les objets. Un fil électrique débranché sépare, en diagonale, les objets  des deux figures. L’une d’elle, un jeune garçon, est assis sur un sofa noir dans une pose figée. Le chromatisme de sa tenue, ajouté au noir du sofa, isole en premier plan cette partie du tableau qui semble appartenir à un temps autre : comme un élément du passé jeté dans les couleurs d’un temps plus récent. Un triangle structure le tableau : composé à sa base par le lit à gauche et la porte à droite, son sommet est constitué par le jeune garçon. Seul élément qui s’en échappe : une fillette vêtue de rouge qui sautille et  qui semble vouloir s’échapper de la composition triangulaire autant que du tableau.

Blindfolded Dancer, (danseuse aux yeux bandés) réalisée en 2016.

Zhang Xiaogang, Blindfolded Dancer, 2016, oil on canvas, 160 cm × 200 cm (63 × 78-3:4) © Zhang Xiaogang

Jeu surréaliste sur l’extérieur et l’intérieur, ce tableau reprend certains des objets symboliques de Zhang Xiaogang, à savoir le haut parleur et les fils électriques. Le haut parleur, toujours droit et net dans ses précédents tableaux vacille, comme en déséquilibre, rendu inutile par l’indifférence sourde des deux protagonistes. Les fils électriques séparent les deux protagonistes qui semblent exister indépendamment l’un de l’autre. L’un lit assis par terre, (métaphore d’un savoir relégué au tiroir ? ou d’une lecture stérile, car immobilisante ?), l’autre semble sauter vers un espace situé hors de la toile.  La pièce est constituée par un sol et par des murs qui  sont représentés comme des cieux chargés de nuages, inversant les limites de l’extérieur et de l’intérieur. Une fenêtre aux trois quarts murée interdit le regard vers l’extérieur. Sur un meuble, trônent différents objets dont une télévision, dont l’image cette fois-ci est nette et une horloge dont on peut lire l’heure, rendus inutiles eux également, par la cécité de la jeune fille et la lecture du garçon. Au fond de la toile, une porte s’ouvre sur un buste, représentation classique d’un personnage illustre et inconnu, dont la plastique évoque le passé. L’on peut en effet lire la tableau en diagonal selon une ligne de force zigzaguante qui part de la porte en haut à gauche et conduit à la jeune fille aveugle en bas à droite. Cette ligne de force peut être lue temporellement, comme un chemin qui mène d’un passé figé à un avenir sautillant, mais peut-être aussi symboliquement comme le cheminement de la mémoire qui tourne le dos aux emblèmes du passé et se tourne vers la libération et l’avenir. Liberté hors du tableau et du passé, mais avenir incertain (puisque non représenté) et aveugle (puisque la jeune fille a les yeux bandés). Le titre blindfolded dancer (le danseur aux yeux bandés)  pointe le personnage central du tableau, à l’instar de la composition du tableau qui le met en avant.

La petite fille en rouge

Nous avons vu au travers des précédents tableaux la figurine de la petite fille rouge en mouvements sautillants, réponse personnelle du peintre au bébé rouge immobile du socialisme. Deux oeuvres complémentaires, isolant la petite fille rouge, peuvent compléter notre lecture. Il s’agit d’une part de Salute rite (2016) et d’autre part de Jump (2016).

Salure rite , 2016 

Zhang Xiaogang, Salute Rite (2016). © 2016 张晓刚.

Une fillette en rouge dressée sur un tabouret tient au-dessus de sa tête un avant-bras coupée, taché de rouge. Le titre Salute rite indique la signification du geste de la main : le salut. Mais cette main est coupée et brandie comme un trophée appartenant au passé, statufié et fragmenté.

Zhang Xiaogang, Jump

Peut-être le saut  pourrait-il être interprété comme la manifestation  d’un état psychique : une figure sautant dans les airs,  suspendue en permanence, ne sautant ni ne tombant : personnification de la liberté du peintre, dont la pensée autant que le pinceau sautillent de souvenirs en souvenirs. Une remarque concernant le cadre : celui-ci n’est plus parfaitement rectangulaire. Il est composé en fait de trois morceaux inégaux qui fractionnent la fillette autant qu’ils la constituent une fois assemblées, fragmentant l’espace de la toile, avant que le peintre ne recolle les morceaux.

Zhang Xiaogang,Big Family girl, 2006

Nous avons opposé la fillette rouge sautillante, au bébé rouge immobile du socialisme, mais nous pourrions également l’opposer à la fille de Big Family Girl, peinte en 2006  qui est encore immobile dans le carcan de la représentation socialiste.

 

 

Trois Thermos (2018)

Zhang Xiaogang 2018 Three Thermos Bottles, oil on paper with electric wire collage, 85 x 130 cm

Dans son exposition en 2018 à la Pace Gallery de New York, Zhang a montré une composition de trois bouteilles thermos,qui fonctionne comme un zoom opéré à l’intérieur d’un de ses tableaux. Peints sur trois feuilles de papier, la feuille centrale placée légèrement plus haut, ces objets sont posés sur une plaque qui elle-même est posée sur ce qui pourrait être une palette de peintre. Les thermos sont positionnés comme les personnages des portraits de la Big Family, réduisant la distinction entre deux genres picturaux distincts : le portrait et la nature morte. Humains et objets se trouvent placés au même niveau, posant selon l’image que l’on veut donner d’eux.  De véritables fils électriques parsèment la peinture comme tombés au hasard, puis fixés et repeints. Ironiquement, les morceaux de cordes de coton et de fils électriques que Zhang a choisi d’inclure comme éléments de collage, ne relient en fait rien, remplissant une fonction purement ornementale. Mais ce relief définit un troisième plan spatial. Celui-ci ainsi que les espaces séparés des feuilles de papier individuelles, suggère une incertitude troublante de l’espace et du temps. Cette incapacité à relier temporairement le passé et le présent est un trait distinctif de ses œuvres récentes.

Nous avons choisi deux oeuvres de 2020 pour clore cet article.

Autoportrait  (2020)

Untitled, Zhang Xiaogang (April 2020)

Peint pendant le covid, cet autoportrait, intitulé Sans titre, montre une figure assise sur un canapé, la tête recouverte d’une cloche en verre, séparé du reste du tableau par les déchirures qui l’isolent dans la toile comme la maladie a isolé les individus. A sa droite, isolé également dans sa feuille de papier, se trouve un chien masqué, dont le masque rappelle celui porté pendant l’épidémie du covid. En équilibre périlleux sur une sellette, il regarde le personnage assis. Piégé dans sa propre bulle de collage, d’autant plus éloigné de lui, mais projetant son amour, il cherche une connexion dans ce temps étrangement déconnecté.  Image poétique et poignante, cette peinture articule un ensemble complexe de sentiments.

La cloche fournit une métaphore de l’isolement psychique, à l’instar des fragmentations de la toile. Mais Zhang va plus loin, inscrivant cet isolement dans une angoisse existentielle qui s’inscrit dans la métaphysique du temps et de l’espace de la mémoire. Il réfléchit à la façon dont nous arrivons à nous comprendre dans la spécificité de notre moment et de notre lieu. La tête sous la cloche est présentée comme un spécimen, comme une curiosité exposée, séparée du corps autant que de la réalité. A la fois présente et absente. Le questionnement sur la réalité est également mis en évidence sur le bord gauche de la peinture qui représente les bords d’un fragment de papier, faisant apparaître la peinture comme la page arrachée d’un livre hors-champ. Mise en scène de l’illusion de l’espace, c’est également une mise en abîme de l’acte de peindre. Dans le grand livre de chaque vie se trouvent des pages qu’il s’agit de lire et, pour le peintre, de représenter. Mais cette peinture-lecture est à construire continuellement, car elle est incomplète comme le laissent deviner les collages de papier carrelés vides. Autant de disjonctions spatiales et temporelles qui suscitent un sentiment général d’instabilité et de discordances comme pour illustrer davantage la fragmentation et la sédimentation de la mémoire.

Stage Castle, 2020

Stage- Castle, Zhang Xiaogang (February 2020)

Les disjonctions spatiales dans l’autoportrait untitled peint en avril ont un précédent dans Stage-Castle que Zhang a achevé en février 2020. Un paysage continu peint dans un chromatisme de gris est parsemé de  scènes qui sont autant de sauts  oniriques ou mémoriels. Dans un contraste saisissant, un bâtiment jaune vif s’étend horizontalement au centre de l’horizontale supérieure. Zhang l’a décrit comme « un bâtiment typique des années 50 à 60 en Chine. Finalement, j’ai gardé la partie droite séparée. Puis j’ai changé la partie gauche dans un bâtiment qui vient de la campagne des années 1990 en Chine. Maintenant, à mon avis, l’étrange bâtiment ressemble à un château absurde quand je juxtapose deux  bâtiments de différentes époques. Pour mettre en valeur l’effet de scène de l’ensemble du tableau, j’ai ajouté des éléments en forme d’écran sur les deux bords. »

Un petit chien apparaît ici avec un corps de jeune fille, vêtu d’un pull et d’une jupe soignés. Elle se blottit épaule contre épaule avec une fille dans un robe blanche (un remplaçant de l’artiste que nous avons vu plusieurs fois auparavant, avec de grandes lunettes  comme les siennes). Ils sont assis ensemble sur une assiette. Un homme aux yeux bandés monte un cheval de bois à gauche. Au-dessus de lui, se trouve une vieille boîte postale chinoise dans un paysage nettement différent, collée dans un patch ovale qui rompt la continuité du temps et de l’espace, à l’instar des éléments collés de ses récents tableaux. Sur la droite une main coupée pointe un personnage  au torse nu qui semble en lévitation. Le tableau, scène dans la scène, est divisé et morcelé par cinq verticales constituées d’autant de dictaphones. Stage-Castle contient des éléments qui remontent aux phases antérieures du travail de Zhang d’une manière qui révèle sa profonde préoccupation pour les relations  changeantes entre la mémoire,  la réalité présente et  la vérité psychique

En guise de conclusion

Les sujets de Zhang Xiaogang  évoluent, ils nous montrent comment nous traitons les événements dans le flux continu de l’immédiat et dans la mémoire. Les objets symboliques incarnent des significations superposées qui semblent se déplacer dans et autour de cet espace mental chargé, dans les limbes de la mémoire, entre réel et imaginaire.  L’oeuvre de Zhang Xiaogang se nourrit d’elle-même, elle est souvent auto-référentielle et use d’un symbolisme privé forçant le lecteur ou le spectateur à aller et venir d’une oeuvre à l’autre pour en comprendre ou modifier le sens, en imitant en cela les sauts mémoriels de l’auteur au travers de ses souvenirs fragmentés. Un jeu d’aller et retours donc, dans une alternance d’arrêts sur image et de mouvements, dans un espace-temps aux frontières floues à mi-chemin entre la réalité et le songe. Un espace, hanté en quelque sorte, qui laisse le peintre et le spectateur dans un questionnement psychique et métaphysique sans fin, comme celui de la petite fille à la faucille…

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Zhang Xiaogang (1) : entre mémoire individuelle et mémoire collective

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