Les jardins de Mirei Shigemori

kare sansui, sol en dallage et mousse

Tofuku-ji,, Shigemori MIrei

Acteur majeur du paysage japonais à l’orée du 20ème siècle, Mirei Shigemori a joué un rôle déterminant dans la création et la réinvention du paysage et des jardins japonais.

Ses créations allient le « style japonais » et le « style moderne occidental » avec talent et originalité. Paysagiste et historien de l’art des jardins, il servira d’exemple pour des générations de paysagistes.

Biographie
portrait de Shigemori Mirei en noir et blanc

Mirei-Shigemori, portrait

Mirei Shigemori est né en 1896 à Yoshikawa, un village de la préfecture d’Okayama, à l’ouest de Honshû . Durant son adolescence, il apprend l’art de la cérémonie du thé ainsi que l’ikebana. En 1917, il part à Tokyo et étudie l’art. Après le tremblement de terre de Kantô de 1923 , il rentre à Yoshikawa, puis s’installe à Kyoto  en 1929.

Entre 1930 et 1932, il publie Nihon Kadō Bijtsu Zenshū, les Œuvres complètes sur l’art d’arranger les fleurs, un recueil en neuf tomes sur l’ikebana. En 1933, il écrit Kyōto Bijutsu Taikan Teienhen, un volume consacré aux jardins, partie du recueil Art à Kyōto, et entreprend à cette occasion sa première longue étude des jardins japonais. Il conçoit alors quelques jardins dans des résidences privées, autour de Kyōto et Osaka .

Sa première commande importante survient en 1934 pour le jardin du sanctuaire Kasuka-taisha  à Nara. En 1938-1939, il entreprend avec plusieurs assistants un catalogue détaillé de plus de 250 jardins au Japon ; celui-ci est publié sous le nom Nihon teienshi zukan (Histoire illustrée des jardins japonais). C’est alors que l’abbé du temple de Tofuku-ji lui demande de rénover complètement le jardin du temple.

Le temple du Tofuku-ji

En 1880, le hojo, c’est-à-dire la résidence du supérieur, ainsi que divers autres bâtiments du Tofuku-ji furent ravagés par un incendie. Ils furent reconstruits en 1889. En 1940, Shigemori Mirei reçut la commande de réaménager le jardin autour du nouveau shoin. Le dessin du jardin devait refléter l’esprit de l’époque de Kamakura (1185-1333), époque pendant laquelle le premier temple avait été construit. A cet effet, Shigemori Mirei choisit quatre types de jardins secs, un pour chaque face du shoin. Mieux qu’aucun autre jardin conçu par le paysagiste, ce jardin permet de comprendre le rôle central que cet homme a joué dans l’histoire du jardin japonais à un tournant de son évolution.

Le jardin sud

Ce jardin, positionné à l’avant du shoin, est encore conçu à partir des éléments traditionnels : îles en pierres, montagnes artificielles engazonnées.

Il est divisé en deux par une diagonale. Dans la partie est, on trouve quatre rassemblements de pierres qui, vus de loin, font songer à des compositions évoquant le Mont Horai. Mais jamais auparavant on n’avait pu voir des installations de pierres verticales aussi audacieuses.

tofuku-ji. Shigemori Mirei,1939, jardin sec, gravier et pierres

tofuku-ji. Shigemori Mirei,1939

On devine, ci-dessus, que les aires de sable sont dessinées selon des motifs géométriques. La partie ouest du jardin sud est dominée par cinq collines de terre artificielles. Ces collines symbolisent les cinq principaux temples bouddhistes de l’époque Kamakura, parmi lesquels on trouve précisément le Tofoku-ji.

Mirei-shigemori-Tofukuji-south-garden-mounds-.jpg

Mirei-shigemori-Tofukuji-south-garden-mounds-.jpg

Les trois autres jardins entourant le shoin opèrent une rupture encore plus radicale avec la tradition du kare-sansui (jardin sec). Les pierres taillées y constituent les éléments principaux de la composition, les jardins sont agencés selon des motifs très géométriques.

Le jardin est

shigemori mirei, 'The Garden of the Septentrions' in Tofukiji Temple's

‘The Garden of the Septentrions’ in Tofukiji Temple’s , landscaped by Mirei Shigemori (1939).

Les pierres taillées en formes cylindriques, qui avaient servi de fondations à des ponts, dessinent la constellation de la grande Ourse.

Le jardin ouest

Ce jardin est séparé du jardin sud par un corridor à même le sol. Il est formé d’un motif en forme de damier dont les carrés, de deux mètres de côté chacun, sont constitués alternativement de graviers et d’azalées taillés en topiaires, carrés soulignés sur un de leurs côtés par une dalle rectangulaire et longiligne. qui les dépasse.

Jardin du temple Tōfuku-ji 東福寺 conçu en 1939 par Shigemori Mirei 重森三玲 Kare sansui

Jardin du temple Tōfuku-ji 東福寺 conçu en 1939 par Shigemori Mirei 重森三玲 (1896-1975)

Le motif du damier est repris ailleurs dans le Tofuku-ji, de manière différente comme on le voit dans le jardin nord.

Le jardin nord

Ce jardin sec est de forme allongée. L’élément principal y est donné par des dalles serties dans un sol de mousse.

Tofuku-ji, Mirei Shigemori, kare sansui, jardin sec

Tofuku-ji, Mirei Shigemori

Le commanditaire du projet avait confié la réhabilitation du jardin à Shigemori avec pour seule contrainte la réutilisation de pavements anciens. Shigemori mène cette rénovation gracieusement, contre l’assurance d’une liberté de création totale. À cette occasion, il lance les bases de son projet de renouveau de l’art du jardin japonais : le damier de pierres et de mousses devient la représentation emblématique de ce renouveau. Par une approche créative de la contrainte, il va  disséminer de manière savante, en suivant un rythme progressif, les pavements anciens afin de créer une structure à la fois rigide et souple où alternent pavés et mousse. Shigemori en fera un classique de l’histoire des jardins.

Tofuku-ji , Shigemori Mirei, kare sansui, mousse et pierres

Tofuku-ji , Shigemori Mirei, kare sansui, mousse et pierres

Les deux derniers jardins décrits (jardins ouest et nord) montrent l’enthousiasme de Shigemori Mrei pour le jeu d’alternance entre l’angle droit et la forme arrondie ou organique.

Entre 1940 et 1949, il se consacre essentiellement à l’écriture, publiant 33 ouvrages durant cette période. Il revient à la conception et la construction de jardins à partir de 1950.

Kishiwada-jo, 1953

Le château de Kishiwada (岸和田城, Kishiwada-jō?) est le joyau historique de la ville portuaire du même nom située en bordure d’Osaka.

kishidawa-jo, osaka, vue du château

kishidawa-jo, osaka pref.

Son histoire débuterait au xive siècle, en 1334, année de sa première édification. Mais c’est au cours du xvie siècle (entre 1587 et 1598) qu’il fut transformé et agrandi, à la demande de Hidemasa Koide (oncle de Hideyoshi Toyotomi) . En 1597, le château fut pourvu d’un tenshu (donjon), détruit en 1827 lors d’un incendie provoqué par la foudre. La tour maîtresse du château fut reconstruite en 1954 sous sa forme actuelle.

jardin sec, karesansui, Mirei Shigemori,kishidawa-jo

jardin sec, karesansui, Mirei Shigemori,kishidawa-jo

Kishiwada-jo- Rock Garden, Shigemori Mirei

Kishiwada-jo- Rock Garden

Zuiho-in, 1961

Zuihō-in est un temple fondé par le daimyo Otomo, un des premiers chrétiens du Japon. Ce temple  fait partie du Daitoku-ji, ensemble d’une vingtaine de temples du courant bouddhiste Zen Rinzai, situé au nord-ouest de Kyoto au Japon. Le temple Zuiho-in, dont les bâtiments sont toujours dans leur forme d’origine a été construit en 1546, après la guerre d’Onin (1467-77). Il s’agit d’un temple familial qui contient les sépultures du daimyo et de sa femme.

Shigemori Mirei, Zuiho-in, 1961, gravier et mousse,kare sansui

Shigemori Mirei, Zuiho-in, 1961, gravier et mousse,kare sansui

 

Le jardin principal au sud du Hōjō, appelé Dokuza-tei (独坐庭). Les caractères chinois signifient Jardin seul assis et font référence à une île de la mythologie taoïste. Du célèbre Horai-Zan, la Montagne des Bienheureuses, une péninsule longue et mince fait saillie dans la mer agitée. En face se trouve une île, assise seule dans les eaux agitées de la vaste mer.

 

Shigemori, Zuiho-in., 1961, gravier et mousse, karesansui

Shigemori, Zuiho-in., 1961

Le Ryogin-an (1964)

Le Ryogin-an, un des sous-temples du Tofuku-ji, était à l’origine la résidence du troisième abbé de Tofuku-ji, abbé qui a également fondé le célèbre temple Nanzen-ji. Le temple a été fondé au 14ème siècle après la mort du troisième abbé en 1291.

Les caractéristiques les plus importantes de ce temple sont ses trois jardins secs.

Le  jardin sud

Le premier jardin (au sud), appelé le  » jardin de la vanité « , se trouve devant le hojo. Il consiste en une cour sans relief de gravier ratissé, faisant joliment écho au vide de la vanité. À l’extrémité ouest du jardin, une clôture en bambou au design unique ferme la perspective avec les érables

Shigemori, Mirei, Ryogin-an, terrasse gravier-Kare sansui.jpg -

Shigemori, Mirei, Ryogin-an, terrasse gravier-Kare sansui.jpg –

Le jardin ouest

Ryogin-an , Shigemori Mirei - Dragon arising from black clouds, gravier et pierres

Ryogin-an , Shigemori Mirei – Dragon arising from black clouds

Appelé jardin du « dragon surgissant des nuages noirs », il est constitué de spectaculaires pierres verticales  et d’autres  plus « pacifiques »  arrangées horizontalement. Le terrain est constitué d’un gravier bicolore, sombre et clair, séparés par des lignes courbes. On peut supposer que les zones sombres représentent les nuages noirs, tandis que les pierres dressés symbolisent le dragon.

Le jardin est

Shigemori, Ryogin-an - Garden of the inseparable, Kare sansui

Shigemori, Ryogin-an – Garden of the inseparable

Appelé, « jardin des inséparables », ce jardin possède un sol en gravier violet, d’un usage peu courant.

L’encyclopédie des jardins japonais

Dans ses dernières années, Shigemori reprend l’écriture et publie, à partir de 1971, le Nihon Teienshi Taikei ou Inventaire historique des jardins japonais), encyclopédie qui concerne plus de 250 jardins, l’une de ses oeuvres phares. Une véritable analyse de terrain accompagnée de plans, de dessins, de photographies  et d’étude systématique des sources anciennes. Ses recherches le conduisent à identifier les jardins en déshérence à un moment où certains de ces jardins étaient laissés à l’abandon. Ses nombreuses restaurations, permettant à plusieurs d’entre eux de devenir des éléments de patrimoine protégés.

Le sanctuaire shintō de Matsuo taisha

Enfin, dans sa dernière œuvre en 1975, le jardin attenant au sanctuaire shintō de Matsuo taisha 松尾大社, situé au sud-ouest de Kyōto, Shigemori fait preuve d’une virtuosité exemplaire dans l’art de dresser les pierres.

sanctuaire shintō de Matsuo taisha, Shigemori Mirei, pierres dressées

sanctuaire shintō de Matsuo taisha, Shigemori Mirei

La force de la composition est telle qu’on a, littéralement, l’impression que les pierres vont se mettre à bouger. Elles semblent prêtes à tomber ou à se poursuivre entre elles.

La résidence Shigemori (musée à Kyoto)

Ci-dessous, vue du jardin central résidence de Shigemori Mirei à Kyoto.

central garden at Mirei Shigemori’s residence in Kyoto, Kare sansui

central garden at Mirei Shigemori’s residence in Kyoto

La résidence Shigemori est une maison de ville traditionnelle (Machi-ya) datant du milieu de l’époque d’Edo (1789).Elle possède un jardin et deux pavillons de cérémonie du thé, tous deux conçus par Mirei Shigemori.

Shigemori r Mirei residence, jardin sec

Shigemori Mirei residence, jardin sec

Revisiter le jardin zen

En faisant preuve d’un fort attachement à ses racines et d’une grande innovation dans le domaine du paysage, il a consacré sa vie à l’art des jardins avec près de deux cents créations de jardins originaux et plus de quatre-vingts livres. Il a réalisé un impressionnant travail de restauration de plusieurs jardins et contribué ainsi grandement à la valorisation de ce patrimoine fragile. Il a démontré un possible accord entre la culture ancestrale des jardins japonais et la modernité du siècle.

La création s’articule entre, d’un côté, les éléments traditionnels – réduction des paysages célèbres (shukukei 宿景) ou emprunt de paysages (shakkei 借景) – et, de l’autre, les éléments modernes : ajouts de formes géométriques pures, lignes de béton rectilignes ou curvilignes, pavages géométriques, jeux graphiques en utilisant différentes couleurs de sable. En une formule parfaitement concise Günter Nitschke qualifie l’œuvre de Shigemori de « mindscapes » , c’est-à-dire de « paysages mentaux ».

Pour d’autres jardins japonais voir :

Roji : le jardin de thé

Kare sansui : le jardin sec

Les jardins-promenades de la Période Edo

 

 

 

 

 

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